DISCOURS A M— DE LA SABLIÈRE
Tris, je vous louerais; il n'est que trop aisé:
Mais vous avez cent fois notre encens refusé ;
En cela peu sembla ble au r este des mortelles Qui veulent tous lés jours des louanges nouvelles. Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur.
Le nectar que l’on sert au maître du tonnerre ,
Et dont nous enivrons tous les Dieux de la terre, C’est la louange (il , Iris , vous ne la goûtez point , D'autres propos chez vous récompensent ce point.
Propos ( 2 ) , agréables commerces ,
Où le hasard fournit cent matières diverses ;
Jusque là qu’en votre entretien La bagatelle a part ; le monde n’en croit rien. Laissons le monde et sa croyance.
La bagatelle, la science,
Les chimères , le rien , tout est bon (3) : je soutiens Qu'il faut de tout aux entretiens :
C'est un parterre où Flore épand ses biens ;
Sur différentes fleurs l’abeille s y repose,
Et fait du miel de toute chose.
(1) U y a tout à la fois de l’esprit et de la poésie à supposer que le nectar si renté par les poètes n’est autre chose que la louange.
(2) Ce mot déjà employé dans le vers précédent est ici une répétition désagréable.
( 3 ) Vers charmant
DE LÀ F0KTA1NE. tIV. X. a 5 J
Ce fondement posé , ne trouvez pas mauvais Qu'en ces Fables aussi j'entremêle des traits De certaine philosophie Subtile , engageante et hardie.
On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou nou Oui parler (i) ? Ils disent donc Que la bête est une machine;
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts:
Nul sentiment, point dame, en elle tout est corps.
Telle est la montre qui chemine A pas toujours égaux , aveugle et sans dessein.
Ouvrez-la , lisez dans son sein :
Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde ;
La première y meut la seconde ,
Une troisième suit : elle sonne à la fin.
Au dire de ces gens , la bêle est toute telle.
L’objet la frappe en un endroit :
Ce lieu frappé s'en va tout droit,
Selon nous , au voisin en porter la nouvelle ,
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit. L’impression se fait. Mais comment se fait-elle?
Est-ce nécessité ? Cependant quand aux bois Le bruit des cors , celui des voix ,
N’a donné nul relâche à la fuyante proie ,
Qu’en vain elle a mis ses efforts A confondre et brouiller la voie;
L’animal chargé d’ans , vieux cerf, et de dix cors (a),
En suppose un plus jeune, et l’oblige par force A présenter aux chiens une nouvelle amorce :
Que de raisonemens pour conserver ses jours !
Le retour sur ses pgs , la malice , les tours ,
Et le change, et centstralagèmes Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort! On le déchire après sa mort ;
Ce sont tous ses honneurs suprêmes (3).
(i) Madame de la Sablière ne vouloit pas passer pour savante . •t c’est ce qui donne lieu à cette réticence délicate du poète.
/ (a) Petites cornes qui sortent de la ramure du cerf, et qui acr- Açt à indiquer son âge.
0^ Ce» derniers vers sont très-beaux. Le poète , après s’étre in-
Quand la perdrix Voit ses petits
En danger , et- n’ayant qu’une plume nouvelle ,
Qui ne peut fuir encor par les airs le trépas ,
Elle fait la blessée, et va trainant de l'aile.
Attirant le cbasseur et le chien sur ses pas.
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille:
Et puis, quand le cbasseur croit que son chien la pille, Elle lui dit adieu , prend sa volée , et rit De l’homme qui, confus , des yeux en vain la suit (i). N’est-elle après cela qu’un corps vide d’esprit ?
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire.
Mais voici beaucoup plus : écoutez cette histoire.
Deux rats clierchoieut leur vie; ils trouvèrent uu œ.uf. Le dîné suffisoit à gens de cette espèce, lln’étoit pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf.
Pleins d’appétit et d’allégresse ,
Ils alloient de leur œuf manger chacun sa part,
Quand un quidam parut : c’étoit maître renard : Rencontre incommode et fâcheuse.
Car comment sauver l’œuf ? le bien empaqueter.
Puis des pieds de devant ensemble le porter ,
Ou le rouler , ou le traîner ;
C’étoit chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité l’ingénieuse Leur fournit une invention.
Comme ils pouvoient gagner leur habitation ,
téressé d’une manière touchante A ce vieux cerf, et l'avoir comparé à un grand général trahi par la fortune, et qui tente des ef. forts inutiles pour la ramener , ne pouvoit finir par une circonstance plus énergique.
(i) Ces vers sont admirables. « Je demanda , dit M. de La Harpe , ■ s’il existe un tableau plus parfait ; si le plus habile peintre ino
• montrèrent sur la toile plus que je n’en vois dans le vers du
• poète ? Comme le chasseur et le chien suivent pas A pas la » perdrix qui te traîne avec les vers 1 Comme un hémistiche ra- » pide et prompt vous montre le chien qui pille ! Ce dernier mot a est un élan , un éclair ; et avec quel art l’autre vers est suspends a quand la perdrix prend ta volée ! Elle est en l’air , et vous vojea a long-temps l’homme immobile qui , confut . des jeux en. vain la a <i lit. Le vers se prolonge avec l’étonaeiuaut «
DI LA F0HTA1RB. UT. X. a5ÿ
L’écornifleur (t) étant à demi-quart de lieue,
L’un se mit sur le dos , prit l'œuf eutre ses bras ,
Puis , malgré quelques heurts et quelques mauvais pas , L’autre le traîna par la queue.
Qu’on m’aille soutenir , après un tel récit ,
Que les bûtes n’ont point d’esprit.
(i) QaJ cherche fc manger aux dépens d'autrui.
FABLE II
L’Homme et ta Couleuvre.
homme vit une couleuvre :
Ah! méchante, dit-il, je m’en vais faire une oeuvre Agréable à tout l'univers.
A ces mots , l’animal pervers [ C’est le serpent que je veux dire ,
Et non l’homme; onpourroit aisément s’y tromper (a)] ; A ces mots le serpent , se laissant attraper ,
Est pris, mis en un sac; et, ce qui fut le pire,
On résolut sa mort, fut-il coupable ou non.
Afin de le payer toutefois de raison ,
L’autre lui fit cette harangue :
Symbole des ingrats ! être bon aux méchans ,
C'est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents Ne me nuiront jamais. Le serpent , en sa langue ,
Reprit du mieux qu’il put: S’il falloit condamner Tous les ingrats qui sont au monde ,
A qui pourroit-on pardonner ?
Toi-même tu te fais ton procès. Je me fonde Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
Mes jours sont en tes mains, tranche-les : ta justiee C’est ton utilité, tou plaisir, tou caprice:
Selon ces lois condamne-moi.
(») Voità an de ou traite auxquels aa reoonooit dnna La Fontaine un mélange unique de ûaeaee et da naïveté.
26'o FABLES CHOISIES
Mais trouve bon qu’avec franchise En mourant au moins je te dise,
Que le symbole des ingrats Ce u’est point le serpent , c’est l’homme. Ces paroles Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
Eniin il repartit: tes raisons sont frivoles:
Je pourrois décider , car ce droit m’appartient ;
Mais rapportons-nous-en. Soit fait , dit le reptile.
Uue vache étoit là : l’on l’appelle : elle vient.
Le cas est proposé. C’qfoit chose facile :
Falloit-il pour cela , dit-elle , m’appeler ?
La couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
Je nourris celui-ci depuis longues années :
Il n’a sans mes bienfaits passé nulies journées ;
Tout n’est que pour lui seul; mon lait et mes enfons Le font à la maison revenir les mains pleines :
Même j’ai rétabli sa santé que les ans Avoient altérée ; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
Enfin me voilà vieille ; il me laisse en un coin ,
Sans herbe (i) : s’il vouloit encor me laisser paître ! Mais je suis attachée , et si j’eusse eu pour maitr*
Un serpent , eût-il su jamais pousser si loin L’ingratitude ? Adieu : j’ai dit ce que je peuse. L’homme , tout étonné d’une telle sentence Dit au serpent : Faut-il croire ce qu’elle dit?
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
Croyons ce bœuf. Croyons , dit la rampante bête.
Ainsi dit , ainsi fait. Le bœuf vient à pas lents.
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête (a) ,
Il dit que du labeur des ans Pour nous seuls il portoit les soins les plus pe&ans , Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui , revenant sur soi , ramenoit dans nos plaines
(i) Tout te discours de la vactio est parfait. Ces mots lâru herb» •Ont rejetés avec un art infini au commencement dn vers.
(a) Vuel heureux choix d’expressions et d’images t On croit voir le bœuf. Le discours oui suit a un autre genre de beauté que celui de la vache » il est d'un ton uobl» «t poétique, quoique naturel et vrai.
DB LA FONTAINE. LIT. X. a6l
Ce que Cérès nous donne , et vend aux animaux;
Que cette suite de travaux
Pour récompense avoit , de tous tant que nous sommes Force coups , peu de gré ; puis , quand il étoit vieux ,
On croyoit l’honorer chaque fois que les hommes Achetoient de son sang l’indulgence des Dieux (i).
Ainsi parla le bœuf. L’homme dit : Faisons taire Cet ennuyeux dcclamateur ( 2 )^
Il cherche de grands mots , et vient ici se faire ,
Au lieu d’arbitre , accusateur.
Je le récuse aussi. L’arbre étant pris pour juge,
Ce fut bien pis encore. Il servoit de refuge Contre le chaud , la pluie, et la fureur des vents:
Pour nous seuls il ornoit les jardins et les champs : L’ombrage n'étoit pas le seul bien qu'il sût faire;
Il courboit sous les fruits. Cependant pour salaire Un rustre l’abattoit : ccloit là son loyer (3) ,
Quoique pendant tout l’an, liberal , il nous donne.
Ou des fleurs au printemps , ou du fruit en automne , L’ombre l'été , lniver les plaisirs du foyer ( 4 ).
Que ne l’émondoit-ou , sans prendre la cognée (5) ?
De son tempérament , il eût encor vécu.
L’homme, trouvant mauvais que l’en l'eut convaincu , Voulut à toute force avoir cause gagnée.
Je suis bien bon, dit-il, d’écouler ces geus-làl Du sac et du serpent aussitôt il donna Contre les murs , tant qu’il tua la bête.
On en use ainsi chez les grands ;
La raison les offense ; ils se mettent en tète
( 1 ) L’égorgeoicnt pour apaisér les Dieux par son sang.
(*) La Fontaine tire uii parti ingénieux du ton cpi’il vient de donner à son boeuf. C’e*t de le faire appeler déclamateur par l'homme qui lai reproche de chercher de grands mots.
(3) Récompense.
(4) On ne sanroit exprimer avec une précision plus élégant»
les bienfaits que nous recevons des arbres pendant les quatre Mλ f. sons
(5) Trait plein do grâce et de sentiment.
a6a FABLES CHOISIES
Que tout est né pour eux , quadrupèdes et gens ,
Et serpens (x).
Si quelqu’un desserre les dents ,
C’est un sot. J’en conviens; mais que faut-il donc faire ? Parler de loin , ou bien se taire.
(i) Ce petit vers ne fait pas mal , parce qu'il ramène au sujet de l'apologue.
FABLE III
La Tortue et les deux Canards.
Usb tortue étoit , à la tète légère ,
Qui , lasse de son trou , vouloit voir le pays.
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère (a)
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
Deux canards , à qui la commère Communiqua ce beau dessein ,
Lui dirent qu’ils avoient de quoi la satisfaire.
, Voyez-vous ce large chemin ? .
Nous vous voiturerons par l’air en Amérique (3) ,
Vous verrez mainte république ,
Maint royaume , maint peuple , et vous profiterez Des différentes mœurs que vous remarquerez.
Ulysse en fit autant (4). On ne s’attendoit guère De voir Ulysse en cette affaire (5).
La tortue écouta la proposition.
Marché fait, les oiseaux forgent une machine Pour transporter la pèlerine.
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton. Serrez bien, dirent-ils; gardez de lâcher prise.
Puis chaque canard prend ce bâton par un bout.
fit Ce vers et le suivant sont devenus proverbes.
S 3) L’uno des quatre parties du monde.
4) Héros grec qui fut engagé dans de longs voyages, après la prise de Troie.
(5) Trait charmant et d’une frequente application.
SB LÀ FONTÂIKB. L1Y. X.
La tortue enlevée , on s'étonne partout De voir aller en cette guise ,
L’animal lent et sa maison ,
Justement au milieu de l’un et l’autre oison (i).
Miracle ! crioit-on , venez voir dans les nues Passer la reine des tortues.
La reine 1 vraiment oui ; je la suis en effet :
Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait De passer son chemin sans dire aucune chose ;
Car , lâchant le bâton en desserrant les dents ,
Elle tombe , elle crève aux pieds des regarda»*.
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
Imprudence, babil, et sotte vanité,
Et vaine curiosité.
Ont ensemble étroit parentage :
Ce sont enfans tous d’un lignage.
( V oyex Esope , Fable LXI. )
(i) L’art do peintre n’eat pu plus exact, et >e présente rien de plus à l'imagination.
FABLE IT
Les Poissons et U Cormoran ( 2 ).
In n’étoit point d’étang dans tout le voisinage Qu’un cormoran n’eût mis à contribution :
Viviers et réservoirs lui payoient pension.
Sa cuisine alloit bien : mais lorsque le long âge Eut glacé le pauvre animal (3) ,
La même cuisine alla mal.
Tout cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux , N’ayant ni fileta ni réseaux ,
( 1 ) Espèce d’oiseau aquatique qui se nourrît d« poissons.
(3) Lui eut 4té le* forces nécessaires pour aller à la pèche lui. même.
îkG 4 FABLES CHOISIES
Souffroit une disette extrême.
Que lit-il ? Le besoin , docteur en stratagème ,
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang Cormoran vit une écrevisse :
Ma commère , dit-il , allez tout à l’instant Porter un avis important A ce peuple : il faut qu’il périsse ;
Le maître de ce lieu dans huit jours péchera. L’écrevisse en hâte *’:n va Conter le cas. Grande est l’émule (i);
On court , on s’assemble , on députe A l’oiseau : Seigneur cormoran ,
D’où vous vient cet avis? quel est votre garant ?
Etes-vous sûr de cette affaire ?
N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ? Changer de lieu , dit-il. Comment le ferons-nous ? — N’en soyez point en soin : je vous porterai tous ,
L’un après l’autre , en ma retraite.
Nul que Dieu et moi n’en counoît les chemins ;
ïl n’est demeure plus secrète.
Un vivier que nature y creusa de ses mains 4 Inconnu des traîtres humains ,
Sauvera votre république.
On le crut. Le peuple aquatique L’un après l'autre fut porté (a)
Sous ce rocher peu frequente.
Là, cormoran le bon apôtre,
Les ayant mis en un endroit Transparent , peu creux , fort étroit ,
Vous les prenoit sans peine , un jour l’un , un jour l’autre.
Il leur apprit à leurs dépens Que l’on ne doit jamais avoir de confiance En ceux qui sont mangeurs de gens.
Us y perdirent peu , puisque l’humaine engeance En auroit aussi-bjen croqué sa bonne part.
Qu’importe qui vous mange , homme ou loup ? Toute panse Me paroit une à cet égard :
Î O Ematr pour emeule.
*) L’cn aprh l'autre ns peut sa dfre II U fuite d>n nom eollacUf.
DK LA. FOWTAIÎfB. L1V. X.
Un jour plus tôt, uu jour plus tard , O u est pas grande différence.
FABLE V
L' Enfouis seur et son Compère.
Un pince-maille (i) avoit tant amassé Qu’il ne savoit où loger sa finance.
L’avarice , compagne et sœur de l'ignorance ,
Le rendoit fort embarrassé Dans le choix d’un dépositaire ;
Car il en vouloit un , et voici sa raison.
L’objet tente , il faudra que ce monceau s’altère :
Si je le laisse à la maison ,
Moi-mème de mon bien je serai le larron. —
Le larron ! Quoi ! jouir , c’est se voler soi-même (a).
Mon ami , j’ai pitié de ton erreur extrême.
Apprends de moi cette leçon :
\ Le bien n’est bien qu’en tant que l’on peut s’en défaire (3) ; x Sans cela c’est un mal. Veux-tu le reserver Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?
La peine d’acquérir, le soin de conserver.
Otent le prix à l’or qu’on croit si nécessaire.
Pour se décharger d’un tel soin ,
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin ;
Il aima mieux la terre: et prenant son compère,
Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor ( 4 ).
Au bout de quelque temps l'homme va voir son or.
Il ne trouva que le gite.
Soupçonnant à bon droit le compère , il va vite
( 1 ) Un franc avare.
(a) La Fontaine devient interlocuteur à sa manière, pour combattre l’avarice par des raisonnement pleins do force.
(3) Ce vers, dont on admire In précision, est devenu proverbe.
IU vont enfouir i au vers suivant , l’homme va voir. Deux ver* après’, il T * vite. Trois vers plus loin le tompère aussitôt va remettre t négligences inconcevable*.
q66 fables choisies
Lui dire : Apprêtez-vous ; car il me reste encor Quelques deniers : je veux les joindre à l'autre niasse. Le compère aussitôt va remettre en sa place L’argent volé , prétendant bien Tout reprendre à la fois , sans qu’il y manquât rien.
Mais pour ce coup l’autre fut sage :
Il retint tout chez lui , résolu de jouir ,
Plus n’entasser , plus n'enfouir.
Et le pauvre voleur , ne trouvant plus son gage ,
Pensa tomber de sa hauteur.
U n'est pas malaisé de tromper un trompeur.
FABLE VI
Le Loup et les Bergers.
Uk loup rempli d’humanité ,
( S'il en est de tel dans le monde ) ,
Fit un jour sur sa cruauté ,
Quoiqu'il ne l'exerçât que - par nécessité , tJne réflexion pro fonde.
Je suis haï , dit-il ; et de qui ? de chacun.
Le loup est l'ennemi commun:
Chiens , chasseurs , villageois , s’assemblent pour sa perte ; Jupiter est là haut étourdi de leurs cris :
C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte ;
On y mit notre tête à prix.
Il n’est hobereau (i) qui ne fasse Contre nous tels bans (2) publier Il n’est marmot osant crier ,
Que du loup aussitôt sa mère 11e menace.
Le tout pour un âne rogneux ,
Pour un mouton pourri , pour quelque chien hargneux ,
( 1 ) Terme de mépris , pour dire un gentilhomme campagnard.
( 1 ) Mandcmens faits à cri public pour ordonner ou pour defendre qaeiquo chose
Dont j’ aurai passé mon envie.
Eh bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie. Paissons l’herbe , broutons , mourons de faim plutôt.
Est-ce une chose si cruelle?
Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle?
Disant ces mots , il vit des bergers , pour leur rôt , Mangeant un agneau cuit en broche.
Oh! ohl dit-il, je me reproche Le sang de cette gent : voilà ses gardiens S’en repaissant eux et leurs chiens ,
Et moi , loup , j’en ferai scrupule !
Non , par tous les dieux, non, je serois ridicule : Thibaut l’agnelet passera ,
Sans qu'à la broche je le mette ;
Et non-seulement lui , mais la mère qu’il tette ,
Et le père qui l’engendra.
Ce loup avoit raison (r). Est-il dit qu’on nous voie Faire festin de toute proie ,
Manger les animaux ; et nous les réduirons
Aux mets de l’âge d’or (a) autant que nous pourrons ?
Ils n’auront ni croc ni marmite ?
Bergers , bergers , le loup n’a tort Que quand il n’est pas le plus fort :
Voulez-vous qu’il vive en ermite ?
(1) Un méchant n’a pas raison pour snirre l’exemple des médians, (a) Les premiers temps oà les hommes riroient de glands et de légumes.
FABLE VII
L'Araignée et t Hirondelle.
O Jupiter 1 qui sus de ton cerveau (3)
Par un secret d’accouchement nouveau ,
(S) Début en action dont La Fontaine lait toujours un usage heureux.
afiS TABLES CHOISIES
Tirer Pallas (i), jadis mon ennemie.
Entends ma plainte une fois en ta vie !
Progné ( 2 ) me vient enlever les morceaux :
Caracolant, irisant l'air et les eaux (3),
Elle me prend mes mouches à ma porte :
Miennes je puis les dire ; et mon reseau En seroit plein sans ce maudit oiseau;
Je l’ai tissu de matière assez forte.
Ainsi , d’un discours insolent (4) ,
Se plaignoit l’araignée autrefois tapissière,
Et <jui , lors étant filandière ,
Prétendoit enlacer tout insecte volant.
La sœur de Philomèle (5) attentive à sa proie.
Malgré le bestion ( 6 ) happoit mouches dans l’air ,
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie ( 7 ),
Que ses cnfans gloutons , d’un bec toujours ouvert , D’un ton demi-formé, bégayante couvée,
Demandoient par des cris encor mal entendus.
La pauvre aragne ( 8 ) n’ayant plus Que la tête et les pieds , artisans superflus ,
Se vit elle-même enlevée :
L’hirondelle en passant , emporta toile et tout ,
Et l’animal pendant au bout (g).
(1) Déesse sortie tout fermée du cerveau de Jupiter. Elfe changea en araignée Arachné qui avoit osé la défier A qui broderoit mieux une tapisserie.
(2) Princesse qui fut changée en hirondelle.
( 3 ) Vers très-pittoresque.
( 4 ) Latinisme très-élégant.
( 5 ) Autre princesse changée en rossignol.
(6) Petite bête, insecte.
(7) Alliance de mots fort belle. Le tableau qui suit est d’une grande perfection. La Fontaine s’est rappelé sans doute ce passage de Virgile s
ipsasque volante*
Ore feront , dulcem nidis inmitibus escam.
(Géorg., liv. 4 , ▼. 16 }; mais de quels heureux détails il l’a enrichi 1
(8) Aragne. Inusité, pour araignée.
(9) Image d’une vérité frappante.
Jtrpin pour chaque état mit deux tables au monda ; L’adroit, le vigilant et le fort sont assis A la première (1) ; et les petits Mangent leur reste à la seconde.
(1) La mieux servie.
FABLE VIII
La Perdrix et les Coqs.
Parmi de certains coqs , incivils , peu galans ,
Toujours en noise et turbulens t Une perdrix étoit nourrie.
De la part de ces coqs, sa douceur, sa bonté,
Lui faisoient espérer beaucoup d’honnêteté:
Ils feroient les honneurs de la ménagerie.
Ce peuple , cependant , fort souvent en furie ,
Pour la dame étrangère ayant peu de respect,
Lui donnoit fort souvent (a) d’horribles coups de bec.
D’abord elle en fut affligée :
Mais sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée S’entre-battre elle-même, et se percer les flancs,
Elle se consola. Ce sont leurs mœurs , dit-elle ;
Ne les accusons point , plaignons plutôt ces gens :
Jupiter sur un seul modèle N’a pas formé tous les esprits;
Il est des naturels de coqs et de perdrix ( 3 ).
S’il dépendoit de moi, je passerois ma vie Eu plus honnête compagnie.
Le maître de ces lieux en ordonne autrement;
11 nous prend avec des tonnelles (4) ;
Nous loge avec des coqs et nous coupe les ailes:
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.
( Voyez Esope , Fable X. )
(a) Fort sourent qui se trouva encore deux var* plu* haut est ici une incorrection.
( 3 ) Joli vers devenu proverbe. L'apologue «ntier e*l charmant.
( 4 ) Espèce de filet à preudr* los perdrix.
FABLE IX
Lt Chien a qui on a soupe' les oreilles.
Qo'ai-ji fait pour me voir ainsi Mutilé par mon propre maître ( 1 ) ?
Le bel état où me voici I Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
O rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans.
Qui vous ferait choses pareilles? *
Ainsi crioit Mouflar , jeune dogue ; et les gens ,
Peu touchés de ses cris douloureux et perçans ,
Venoient de lui couper sans pitié les oreilles.
Mouflar y croyoit perdre. Il vit avec le temps Qu’il y gagnoit beaucoup ; car étant de nature A piller ses pareils , mainte mésaventure L’auroit fait retourner chez lui Avec cette partie en cent lieux altérée :
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée (a).
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d'autrui C’est le mieux. Quaryl on n’a qu’un endroit à défendre, On le munit de peur d’esclandre ,
Témoin maître Mouflar, armé d’un gorgerin(3),
Du reste ayant d’oreille autant que sur sa main :
Un loup n’eût su par où le prendre.
( 1 ) Nouvel exempta de ce tour qui met le principal perimHuge en scène dès te début de 1a Fable. La gradation do ses sentiineus est toute naturelle ; d’abord c’est la douleur , il •«! mutilé ; puis f indignation, par son prqpra maître. Enfin c’est la vanité qui domine , selon l’usage 1
Derant Us autres thiens oserai - /# paraître ?
(») Proverbe.
(3j Pièce de l’armure qui servoit autrefois à garantir la gorge d'un homme d’armes 1 il signifie ici collier hérissé «le pointes de tôt, qui défend 1e chieu contre lae attaques du loup.
FABLE X
Le Berger et le Roi.
Dküx Démons, à leur gré, partagent notre rie ,'
Et de son patrimoine ont chassé la raison.
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie.
Si vous me demandez leur état et leur nom ,
J’appelle l’un Amour , et l’autre Ambition.
Cette dernière étend le plus loin son empire :
Car même elle entre dans l’amour.
Je le ferois bien voir : mais mou but est de dire Comme un roi fit venir un Berger à sa cour.
Le conte est du bon temps (x) , non du siècle où nous sommes.
Ce roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs, Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans, Grâce au soin du berger, de très-notables sommes.
Le berger plut au roi par ses soins diligens.
Tu mérites , dit-il , d’être pasteur de gens (a) ;
Laisse là tes moutons ; viens conduire des hommes :
Je te fais juge souverain.
Voilà notre berger la balance à la main (3).
Quoiqu’il n’eût guère vu d’autresgens qu’un ermite ,
Son troupeau , ses mâtins , le loup , et puis c’est tout ;
Il avoit du bon sens, le reste vient ensuite:
Bref, il en vint fort bien à bout.
L’ermite , son voisin , accourut pour lui dire (4) :
Veillé-je ? et n’est-ce point un songe que je vois ?
Vous , favori 1 vous , grand 1 défiez-vous des rois ;
(i) Du vieux temps.» qu'on croit meilleur que le présent.
(a) Pasteur d'homme t est une belle expression d’Homère pour désigner les rois.
(3) La balance est le symbole de la justice.
(4) Si l’on vonloit marquer toutes les beautés de ce qui suit , oi» •eroit obligé de s’arrêter à chaque vers. Tout le discours de l'ermite est parfait , et pour le Stylo , et pour le fonds des choses
a^î» FABLES CHOISIES '
* Leur faveur est glissante (i); on s’y trompe : et le pire. C’est qu’il en coûte cher ; de pareilles erreurs ’
Ne produisent jamais que d’illustres malheurs (*).
Vous ne connoissez pas l’attrait qui vous engage :
Je vous parle en ami ; craignez tout. L’autre rit :
Et notre ermite poursuivit:
Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.
Je crois voir cet aveugle (3) à qui , dans un voyage f Un serpent engourdi de froid Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;
Le sien s’étoit perdu, tombant de sa ceinture.
Il rendoit grâce au ciel de l’heureuse aventure ,
Quand un passant cria : Que tenez-vous ? ô dieux !
Jetez cet animal traître et pernicieux ,
Ce serpent ! — C’est un fouet. — C’est un serpent, vous dis-j« : A me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?
Prétendez-vous garder ce trésor ? — Pourquoi non ?
Mon fouet étoit usé, j’en retrouve un fort bon :
Vous n’en parlez que par envie.
L’aveugle enfin ne le crut pas;
Il en perdit bientôt la vie:
L’animal dégourdi piqua son homme au bras.
Quant à vous, j'ose vous prédire Qu’il vous arrivera quelque chose de pire. —
Eh ! que me sauroit-il arriver que la mort ?
Mille dégoûts viendront, dit le prophète ermite.
Il en vint en effet : l’ermite n’eut pas tort.
Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort.
Que la candeur du juge ainsi que son mérite ,
Furent suspects au prince. On cabale , on suscite Accusateurs , et gens grevés par ses arrêts :
De nos biens , dirent-ils , i) s’est fait un palais.
Le prince voulut voir ses richesses immenses.
Il ne trouva partout que médiocrité.
Louanges du désert et de la pauvreté:
C’étoient là ses magnificences.
fi) Belle expression.
Alliance <lc mots qui a quelque chose de noble.
(3) Cet apologue épisodique nuit h l’unité d'action requise-tZans ia Fable j mais il est si jn!t qu'on seroit fâché du ne i’y trouver pas.
Son fait , dit-on , consiste en des pierres de prix :
Un grand coffre en est plein , fermé de dix serrures : Lui-même ouvrit ce coffre , et rendit bien surpris Tous les machiueurs d’impostures.
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux.
L’habit d’un gardeur de troupeaux ,
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
Et je pense, aussi sa musette (i).
Doux trésor ( 2 ) , ce dit-il , chers gages , qui jamais N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge.
Je vous reprends , sortons de ces riches palais Comme l’on sortiroit d’un songe !
Sire, pardonnez-moi cette exclamation:
J’avois prévu ma chute en montant sur le faîte (3).
Je m’y suis trop complu : mais qui n’a dans la tète Un petit grain d’ambition ?
(t) Ce n’est pas La Fontaine qui pouvoit oublier de mettre nne t musette dans le coffre-fort du berger. Quelle grâce dans ce petit mot , je pense.
(a) Voilà encore un de ces morceaux où il semble que le tueur de La Fontaine prenne plaisir à s’épancher.
(3) Belle opposition de mots , naturellement sortie de la pensée.
FABLE XI
Les Poissons et le Berger qui joue de la Jlûte.
Tiares, qui pour la seule Annette /t
Faisoit résonner les accords D’une voix et d’une musette Capables de toucher les morts ,
Chantoit un jour le long des bords / j 1/
D’une onde arrosant des prairies Dont Zéphyre habitoit les campagnes fleuries.
Annette cependant à la ligne pêchoit :
Mais nul poisson ne s’approchoit ;
La bergère perdoit ses peines.
a?4 FABLES CHOISIES
Le berger , qui , par ses chansons ,
Eût attiré des inhumaines,
Crut, et crut mal, attirer des poissons.
Il leur chanta- ceci : Citoyens de cette onde,
Laissez votre Naïade (i) eu sa grotte profonde ;
Venez voir un objet mille fois plus charmant.
Ne craignez point d’entrer aux prisons de la belle (
Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.
Vous serez traités doucement ;
On n’en veut point à votre vie:
Un vivier vous attend , plus clair que fin cristal.
Et quand à quelques-uns l'appât seroit fatal ,
Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie!
Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;
L’auditoire étoit sourd aussi-bien que muet :
Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées S’en étant au vent envolees ,
11 tendit un long rets. Voilà les poissons pris Voilà les poissons mis au pied de la bergère.
O vous pasteurs d’humains et non pas de hrebis ,
Rois, qui croyez gagner par raison les esprits D’une multitude étrangère,
Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout;
Il y faut une autre manière :
Servez-vous de vos rets , la puissance fait tout.
(i ) Espèce de nymphe qui séjourne dans les eanx , selon Ica poètes.
FABLE XII
Les deux Perroquets , le Roi et son Fils .
Deux perroquets, l’un père et l’autre fils * Du rôt d’un roi faisoient leur ordinaire :
Deux demi-dieux , l’un fils et l’autre père , De ces oiseaux faisoient leurs favoris.
L’âge lioit une amitié sincère
DB LA rOÜTAIHE. LIV. X. 378
Entre ces gens : les deux pères s’aimoient ;
• Les deux enfans , malgré leur cœur frivole ,
L’un avec l’autre aussi s’accoutiunoieot ,
Nourris ensemble et compagnons d’école.
C*étoit beaucoup d’honneur au jeune perroquet;
Car l’enfant étoit prince et son père monarque.
Par le tempérament que lui donna la parque , ( 1 )
Il aimoit les oiseaux. Un moineau fort coquet Et le plus amoureux de toute la province ,
Faisoit aussi sa part des délices du prince.
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouans ,
Comme il arrive aux jeunes gens,
Le jeu devint une querelle.
Le passereau peu circonspect S’attira de tels coups de bec.
Que, demi-mort et traînant l’aile.
On crut qu’il n’en pouiToit guérir.
Le prince indigné ût mourir Son pertoquet. Le bruit en vint au père, (a) L’infortuné vieillard crie et se désespère;
Le tout en vain , ses cris sont superflus.
L’oiseau parleur est déjà dans la barque ;
Pour dire mieux , l’oiseau ne parlant plus Fait qu'en fureur sur le fils du monarque Son père s’en va fondre , et lui crève les yeux.
Il se sauve aussitôt; et choisit pour asile
Le haut d’un pin : là , dans le sein des Dieux ,
U goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.
Le roi lui-même y court , et dit pour l’attirer ;
Ami , reviens chez moi : que nous sert de pleurer ? Haine , vengeance et deuil , laissons tout à la porte.
Je suis contraint de déclarer ,
Encor que ma douleur soit forte ,
Que le tort vient de nous : mon fils fut l’agresseur :
Mon fils 1 Non , c’est le sort qui du coup est l’auteur.
La parque avoit écrit de tout temps en son livre Que l’un de nos enfans devoit cesser de vivre,
( 1 ) Qui , an dire des poètes, préside à la naissance des hommes, •t détermine leurs inclinations durant tout lo cours de leur vie. (») Du jeune perroquet , qui venait d'être mis à mort.
L’autre de voir , par ce malheur.
Consolons-nous tous deux , et reviens dans ta cage.
Le perroquet dit : Sire roi ,
Crois-tu qu’après un tel outrage Je me doive fier à toi ?
Tu m’allègues le sort , prétends-tu , par ta foi ,
Me leurrer de l’appât d’un profane langage?
Mais que la providence, ou bien que le destin Règle les affaires du monde , ,
Il est écrit là-haut (1) qu’au faîte de ce pin,
Ou dans quelque forêt profonde ,
J’acheverai mes jours loin du fatal objet Qui doit t’être un juste sujet De haine et de fureur. Je sais que la vengeance Est un morceau de roi (a) ; car vous vivez en Dieux.
Tu veux oublier cette offense ;
Je le crois : cependant il me faut , pour le mieux Evitai in main et tps yeux.
Sire roi, mon ami, va-t-en, tu perds ta peine;
Ne me parle point de retour :
v L’absence est aussi-bien un remède à la haine,
Qu’un appareil contre l’ainour. .
(t) Dan* le eicL
(a) Comme pour les dieux , qui se sent réserré fa vengeance.
FABLE XIII
La Lionne et L’Ours.
Mt.
ka« lionne avoit perdu son faon (t) ,
On chasseur l’avoit pris. La pauvre infortunée Poussoit un tel rugissement ,
Que toute la forêt étoit importunée.
La nuit rw son obscurité,
P) Faon ne se dit ordinairement que du petit de* biches.
Son
Son silence et ses autres charmes,
De la reine des bois n’arrètoient les vacarmes (i) :
Nul animal n’éloit du sommeil visité.
L’ours enfin lui dit : Ma commère ,
Un mot sans plus : Tous les enfans Qui sont passés entre vos dents N’avoient-ils ni père ni mère?
Ils en avoient. S’il est ainsi ,
Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues (a) ,
Si tant de mères se sont tues.
Que ne vous taisez-vous aussi? —
Moi , me taire ! moi malheureuse (3) !
Ah ! j’ai perdu mon fils ! il me faudra traîner Une vieillesse douloureuse ! —
Dites-moi, qui vous force à vous y condamner?
Hélas! c’est le destin qui me hait. — Ces paroles Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables humains , ceci s’adresse à vous :
Je n’entends résonner que des plaintes frivoles. Quiconque, en pareil cas, se croit haï des deux ,
Qu’il considère Hécube (4), il rendra grâce aux dieux..
(1) Inusité 'an pluriel.
( 2 ) L’inversion n’autorisoit pas le poète à faire accorder le par* ticipe. N’ait nos forment une con&onnance désagréable.
(3) La lionne ne répond pas à l'objection , elle ne raisonne pas , elle se plaint. C’est le langage de la douleur.
'4) Femme du roi Priam, réduite en esclavage, après avoir vu mettre à mort son mari et la plupart de ses enfaus.
Les sentimens qui terminent cette fable sont beaux et bien exprimés. Hécube est surtout heureusement citée à propos d’ane lionne dont le petit a été ravi par les chasseurs.
FABLE XIV
Les deux Aventuriers et le Talisman.
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire (5),
Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux :
(5) Ce vert est très-joli , et annonce trop favorablement un récit peu intéressant par le fonds, et peu remarquable par les détails,
Ce dieu n’a guère de rivaux ;
J’en vois peu dans la fable , encor moins dans l’histoire. En voici pourtant un, que de vieux talismans (i} t Firent chercher fortune au pays des romans (a).
Il voyageoit de compagnie.
Son camarade et lui trouvèrent un poteau,
Ayant au haut cet écriteau :
* Seigneur aventurier , s’il te prend quelque envie De voir ce que n’a vu nul chevalier errant (3) ,
Tu n’as qu’à passer ce torrent;
Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre Que tu verras couché par terre,
Le porter , d’une haleine , au sommet de ce mont Qui menace les deux de son superbe front. »
L’un des deux chevaliers saigna du nez ( 4 ) : Si. l'onde Est rapide autant que profonde ,
Dit-il et supposé qu’on la puisse passer,
Pourquoi de l’éléphant s’aller embarrasser ?
Quelle ridicule entreprise!
Le sage l’aura fait par tel art et de guise Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :
Mais jusqu’au haut du moût! d’une haleine! il n’est pas Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la ligure Ne soit d’un éléphant nain , pygmée , avorton ,
Propre à mettre au bout d’un bâton ;
Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure (5)?
On nous veut attraper dedans cette écriture :
Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :
C’est pourquoi je vous laisse avec votre éléphant.
Le raisonneur parti , l’aventurier se lance ,
Les yeux clos, à travers cette eau.
Ni profondeur ni violence Ne purent l’arrêter ; et, selon l’écriteau,
( 1 ) Certaines figures et certaines pierres chargées de caractères , auxquelles on attribue des vertus extraordinaires.
( 2 ) Récit d’aventures imaginaires. Cette circonstance sauve un peu l’invraisemblance du sujet.
(3) Qui court de contrée eu contrée pour chercher les aventures.
(41 Manqua de courage. t
Où l’ honneur pour où uroil l’honneur, ellipse trop forte.
Il vît «on éléphant couché sur l’autre rive.
Il le prend, il l'emporte; au haut du mont arrive. Rencontre une esplanade , et puis une cité.
Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :
Le peuple aussitôt sort en armes.
Tout autre aventurier, au bruit de ces alarmes, Auroit fui : celui-ci , loin de tourner le dos ,
Veut vendre au moins sa vie , et mourir en héros. Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.
Il ne se fit prier que de la bonne sorte :
Encor que le fardeau fût , dit-il , un peu fort.
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
Le sage quelquefois fait bien d’exécuter Avant que de donner le temps à la sagesse D’envisager le fait , et sans la consulter.
FABLE XV
Les Lapins.