‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 45 sur 68 · DISCOURS A M. LE DUC DE LÀ ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

DISCOURS A M. LE DUC DE LÀ ROCHEFOUCAULD

J a me suis souvent dit , voyant de quelle sorte L’homme agit, et qu’il se comporte En mille occasions comme les animaux:

Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts Que ses sujets; et la nature A mis dans chaque créature Quelque grain d’une masse où puisent les esprits (i)ï J’ entends les esprits corps , et pétris de matière.

Je vais prouver ce que je dis.

A l'heure de l’affût (a) , soit lorsque la lumière Précipite ses traits dans l’humide séjour ,

(i> Le* esprits qui «ont dans lo ««ng 1 .

(a) Au moment où l'on se porte poor attendre le gibier A II «ortie du bols , ou A la rentrée.

a8o FABLES CHOISIES

Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière »

Et que, n’étant plus nuit , il n'est pas encor jour (i). Au nord de quelque bois sur un arbre je grimpe ,

Et , nouveau Jupiter , du haut de cet Olympe ,

Je foudroie à discrétion Un lapin qui n’y pensoit guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation Des lapins qui , sur la bruyère ,

L’œil éveillé , l’oreille au guet ,

S’égayoient , et de thym parfumoient leur banquet (a) : Le bruit du coup fait que la bande S’en va chercher sa sûreté Dans la souterraine cité.

Mais le danger s’oublie ; et cette peur si grande S’évanouit bientôt : je revois les lapins ,

Plus gais qu’auparavanî, revenir sous mes maius.

Ne reconnoît-on pas en cela les humains ?

Dispersés par quelque orage ,

A peine ils touchent le port Qu'ils vont hasarder encor Même vent, même naufrage:

Vrais lapins , on les revoit Sous les mains de la Fortune.

Joignons à cet exemple une chose commune.

Quand les chiens étrangers passent par quelque endroit Qui n’est pas de leur détroit ,

Je laisse a penser quelle fête I Les chiens du lieu n’ayant en tête Qu’un intérêt de gueule , à cris , à coup de dents Vous accompagnent ces passans Jusqu'aux confins du territoire.

Un intérêt de bien , de grandeur et de gloire ,

Aux gouverneurs d’états , à certains courtisans ,

A gens de tous métiers , en fait tout autant faire :

On nous voit tous , pour l’ordinaire ,

Piller le survenant , nous jeter sur sa peau.

f|I Expreision tira et précite.

(i) Tableau plein de grâce et de fraîcheur. Ce qui tait n’c&t pu moisi admirable.

I>B LA FONtAIKB. L1V. X. a8l

Presque tous les auteurs sont Je ce caractère :

Malheur à l’écrivain nouveau !

Le moins Je gens qu’on peut à l’entour du gâteau (i), C’est le droit Ju jeu , c’est l’aflaire.

Cent exemples pourroient appuyer mon discours :

Mais les ouvrages les plus courts Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :

Ainsi ce discours doit cesser.

Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide ,

Et dont la modestie égale la grandeur.

Qui ne putes jamais écouter sans pudeur La louange la plus permise ,

La plus juste et la mieux acquise ,

Vous enfin dont à peine ai-je encore obtenu Que votre nom reçût ici quelques hommages ,

Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages , Comme un nom qui , des ans et des peuples connu (a), Fait honneur à la France en grands noms plus féconde Qu’aucun climat de l’univers ,

Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde Que vous m’avez donné le sujet de ces vers (3).

( 1 } Bien & partager entre plusieurs.

(») La Fontaine s’embrouille dans cet éloge , et y devient contre son ordinaire guindé et obscur.

(3) Redondance désagréable. Le pcite a dit la même chose dans

ces Mitres versi

9us j ai m’area donne te « *’•/ a de solide.

FABLE XVI

Le Marchand , le Gentilhomme , le Pâtre et le Pile

de roi.

Quatre chercheurs de nouveaux mondes (x) t Presque nus, échappés à la fureur des ondes, •

Un trafiquant , un noble , un pâtre (a) , uu fils de roi , Réduits au sort de Bélisaire (3) ,

Demandoient aux passans de quoi Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avoit assemblés.

Quoique sous divers poiuts tous quatre ils fussent nés» C’est un récit de longue haleine.

Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine.

Là , le conseil se tint entre les pauvres gens.

Le prince s’étendit sur le malheur des grands.

Le pâtre fut d’avis qu éloignant la pensée De leur aventure passée,

Chacun fit de son mieux , et s'appliquât au soin De pourvoir au commun besoin.

La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme? Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu a Rome.

Un pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ? croit-on Que le ciel n'ait donné qu'aux têtes couronnées De l'esprit et de la raison ;

Et que de tout berger , comme de tout mouton ,

Les conuoissauces soient bornée* ?

L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon

(i) Engagé* dans de longs voyages par mer.

(a) Celui qui conduit des troupeaux.

(3) Bélisaire «toit un grand capitaine qui , ayant commandé tes armées de l’empereur Justinien , et perdu les bonnes grâces de son maitre, tomba dans un tel point de misère qu’il demandoit l’auinùne sur les grands chemins. Ajoutons à celte note de 1-a Fontaine que ce fait a été contesté , et qu’il est mis assez généralement au rang des mensonges historique*.

DE LÀ FOîtTÀJKB. LIV. X.

Par les trois échoués aux bords de l’Amérique.

L’un , c’étoit le marchand , savoit l’arithmétique :

A tant par mois , dit-il , j’en donnerai leçon.

J’enseignerai la politique ,

Reprit le fils de roi. Le noble poursuivit :

Moi, je sais le blason (x) : j’en veux tenir école: Comme si devers l’Inde on eût eu dans l'esprit La sotte vanité de ce jargon frivole !

Le pâtre dit : mis, vous parlez bien : mais quoi l Le mois a trente jours ; jusqu’à cette échéance Jeûnerons-nous , par votre foi ?

Vous me donnez une espérance Belle, mais éloignée; et cependant j’ai faim.

Qui pourvoira de nous an dîné de demain ?

On plutôt sur quelle assurance Pondez-vous , dites-moi , le souper d'aujourd’hui ? Avant tout autre c’est celui ,

Dont il s’agit. Votre science Est courte là-dessus : ma main y suppléra.

A ces mots le pâtre s'en va Dans un bois : il y fit des fagots dont la vente , Pendant cette journée et pendant la suivante, Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fît tant Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure Qu’il ne faut pas tant d'art pour conserver ses jours Et grâce aux dons de la nature,

La main est le plus sûr et le phis prompt secours.

(i) La (ci en ce des urotoisies.

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