‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 46 sur 68 · LIVRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE ONZIÈME

FABLE I

L« Lion.

S cltaw (r) léopard aulrefois

Eut , ce dit-on , par mainte aubaine ( 2 )

Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois , Force moutons parmi la plaine.

Il naquit un lion dans la forêt prochaine.

Après les complimens et d'une et d’autre part,

Comme entre grands il se pratique ,

Le sultan fit venir son visir (3) le renard ,

Vieux routier et bon politique.

Tu crains , ce lui dit-il , lionceau (4) , mon voisin :

Son père est mort , que peut-il faire ?

Plains plutôt le pauvre orphelin.

Il a chez lui plus d’une affaire ,

Et devra beaucoup au Destin S’il garde ce qu’il a , sans tenter de conquête.

Le renard dit , branlant la tête :

Tels orphelins, seigneur, ne me font point pitié;

Il laut de celui-ci conserver l’amitié Ou s’efforcer de le détruire Avant que la griffe et la dent Lui soit crue , et qu’il soit en état de nous nuire.

N’y perdez pas un seul moment.

( 1 ) Titre de dignité qui se donne K plusieurs princes mahoipétans.

(a) Succession aux biens d’un étranger qui meurt dans un pays où il n'est pas naturalisé. II est pris pour confiscation.

! 3) Ministre de l'empire ottoman.

4) Jeune Hen.

aS5

J’ai fait son horoscope : il croîtra pour la guerre ;

Ce sera le meilleur lion Pour ses amis , qui soit sur terre :

Tâchez doue d’en être; sinon Tâchez de l’afibiblir. La harangue fut vaine.

Le sultan dormoit lors , et dedans son domaine Chacun dormoit aussi, bêtes, gens : tant qu’enliu Le lionceau devint vrai lion. Le tocsin (i)

Sonne aussitôt sur lui ; l’alarme se promène (2)

De toutes parts; et le visir,

Consulté là-dessus , dit avec un soupir :

Pourquoi l'irritez-vous? la chose est sans remède.

En vain nous appelons mille gens à notre aide ;

Plus ils sont, plus il coûte, et je ne les tiens bon*

Qu’à manger leur part des moutons.

Apaisez le lion : seul il passe en puissance Ce monde d’alliés vivant sur notre bien.

Le lion en a trois qui ne lui coûtent rien ;

Son courage , sa force , avec sa vigilance ( 3 );

Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton;

S’il n'en est pas content, jetez-en davantage:

Joignez-y quelque bœuf, choisissez pour ce don Tout le plus gras du pâturage.

Sauvez le reste ainsi. Ce conseil ne plut pas ,

Il en prit mal ; et force états .

Voisins du sultan en pâtirent :

Nul n’y gagna , tous y perdirent.

Quoi que fit ce monde ennemi ,

Celui qu’ils craignoient fut le maître.

Proposez-vous d’avoir le lion pour ami,

Si vous voulez le laisser croître (4).

( 1 ) Bruit d'une clocha qu'on tinta k coupa pressé* et redoublée pour donner l'alarme.

(a) Belle image.

(3) Tournure d'un goût noble , grand , et presque oratoire. Aussi cala se dit-il dans le conseil du roi.

(4) Les deux derniers vers sont presque devenus proverbes.

FABLE II

Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter . POUR Mgr. LE DUC DU MAINE (i).

Jouter eut un fils, qui , se sentant du lieu Dont il tiroit son origine ,

Avoit l’ame toute divine.

L’enfance n’aime rien (a) : celle du jeune dieu Faisoit sa principale affaire Des doux soins d’aimer et de plaire.

En lui l’amour et la raison Devancèrent le temps , dont les aHes légères N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.

Flore (3) aux regards rians , aux charmantes manière» , Toucha d’abord le cœur du jeune olympien ( 4 ).

Ce que la passion peut inspirer d’adresse ,

Sentimens délicats et remplis de tendresse,

Pleurs, soupirs, tout en fut: bref, il n’oublia rien.

Le fils de Jupiter devoit, par sa naissance,

Avoir un autre esprit , et d’autres dons des Cieux Que les enfans des autres dieux :

Il sembloit qu’il n’agît que par réminiscence (5) ,

Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant ,

Tant il le fit parfaitement.

Jupiter cependant voulut le faire instruire.

11 assembla les dieux , et dit : J’ai su conduire Seul et sans compagnon jusqu’ici l’uniyers :

Mais il est clés emplois divers

I xJ Fils légitimé de Louis XIV , roi de France, s) Les enfans ne s’attachent à rien , pour l’ordinaire.

3) Déesse des fleurs, jeune et brillante.

4) Habitant des cieux on de l’Olympe.

(5) Le souvenir du passé» selon les principe» de Platon qni supposoit que les âmes av oient existé long- temps avant qo* «le venir animer nos corps sur la terre.

Qu’aux nouveaux dieux je distribue.

Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté ia vue.

C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.

Afin de mériter le rang des immortels,

Il faut qu’il sache tout. Le maitre du tonnerre Eut à peine achevé , que chacun applaudit.

Pour savoir tout , l’enfant n’avoit que trop d’esprit.

Je veux, dit le dieu de la guerre (r),

Lui montrer moi-même cet art Par qui maints héros ont eu part Aux honneurs de l’Olympe et grossi cet empire.

Je serai son maitre de lyre ,

Dit le blond et docte Apollon.

Et moi , reprit Hercule à la peau de lion ,

Son maitre à surmonter les vices ,

A dompter les transports, monstres empoisonneurs. Comme hydres renaissant sans cesse dans les cœurs : Ennemi des molles délices ,

H apprendra de moi les sentiers peu battus Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. Quand ce vint au dieu de Cythère (a) ,

Il dit qu’il lui montrerait tout.

L'amour avoit raison. De quoi ne vient à bout L’esprit joint au désir de plaire.

fi) Mar*.

(a) L’Amour.

FABLE III

Le Fermier , U Chien et le Renard. s

Le loup et le renard sont d’étranges voisins :

Je ne bâtirai point autour de leur demeure.

Ce dernier guettoit à toute heure Les poules d’un fermier; et, quoique des plus fins,

Il n'a voit pu donner d’atteinte à la volaille.

D’une part l’appétit , de l’autre le danger ,

N’étoicnt pas au compère un embarras léger.

Hé quoi ! dit-il , cette canaille Se moque impunément de moi I Je vais, je viens, je me travaille,

J’imagine cent tours : le rustre , en paix chez soi ,

Vous fait argent de tout , convertit en monnoie Ses chapons , sa poulaiüe ; il en a même au croc :

Et moi , maître passé, auand j’attrape un vieux coq ,

Je suis au comble de la joie !

Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé Au métier de renard ? Je jure les puissances De l’Olympe et du Styx , il en sera parlé (r).

Roulant en son cœur ces vengeances , 1

U choisit une nuit libérale en pavots (a) :

Chacun étoit plongé dans un profond repos ;

Le maître du logis , les valets , le chien même ,

Poules, poulets, chapons, tout dormoit (3). Le fermier, Laissant ouvert son poulailler ,

Commit une sottise extrême.

Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté ,

Le dépeuple , remplit de meurtre la cité.

Les marques de sa cruauté Parurent avec l’aube ( 4 ) ; on vit un étalage De corps sanglans et de carnage.

Peu s’en fallut que le soleil Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.

Tel , et d’un spectacle pareil ,

Apollon irrité contre le lier Atride (5)

Joncha son camp de morts : on vit presque détruit L’ost des Grecs ( 6 ) , et ce fut l’ouvrage d’une nuit.

( 1 ) Par les puissances du ciel et de l’enfer. L'élévation de la poesie et la richesse des figures et des images le disputent dans ce morceau à la perfection du style.

(»1 Les pavots excitent au sommeil.

(3) Coupe heureuse. La simplicité de la réflexion qui suit fait un contraste singulier avec la pompe de cette narration.

(4) Au point du jour.

(5) Agamemnon , fils d’Atrée , qui commandoit les Grecs réunis sous les murs de Troie.

(fi) Le cauip des Grecs. Vieux mot.

Te

DE LA F0HTÀ1Ï1E. UV. XI .

Tel encov autour de sa tente Ajax (i) à l’ame impatiente ,

De moutons et de boucs fit un vaste débris ,

Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse (?)

Et les auteurs de l'injustice Par qui l’autre emporta le prix.

Le renard , autre Ajax aux volailles funeste ,

Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste (3).

Le maître ne trouva de recours qu’à crier Contre ses gens, son chien : c'est l’ordinaire usage.

Ah ! maudit animal , qui n’es bon qu’à noyer ,

Que n'avertissois-tu dès l'abord du carnage? —

Que ne l’évitiez-vous ( 4 ) ? c’eût été plutôt fait :

Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait, Dormez sans avoir soin que la porte soit close , Voulez-vous que moi chien, qui n’ai rien à la chose Sans aucun intérêt je perde le repos ?

Ce chien parloit très à propos :

Son raisonnement pouvoit être Fort bon dans la bouche d’un maître ;

Mais n’étant que d’un simple chien ,

On trouva qu’il ne valoit rien :

On vous sangla le pauvre drille (5).

Toi donc, qui qne tu sois, ô père de famille,

( Et je ne t’ai jamais envié cet honneur}!

T’attendre aux yenx d’autrui , quand tu dors , c’est» erreur : Couche-toi le dernier , et vois fermer ta porte.

Que si quelque affaire l’importe Ne la fais point par procureur (6).

(i) Prince grec qui sa distingua par une valeur extraordinaire an siège de Troie.

(а) Autre prince grec qui disputa à Ajax les armes d’Achilte.

(3) Ces denx vers sont les derniers de cet apologue oit La Fontaine ait affecté de mettre de la magnificence. Le reste est raconté avec un naturel charmant.

(4) Le chien prend la parole sans que le poète l'annonce. Ce tour donne du mouvement au discours.

(5) Le pauvre malheureux.

(б) Far le moyen d'une autre personne.

FABLE IV

Le Songe d'un habitant du Mogol.

Jadis certain Mogol (t) vit en songe un visir (2)

Aux champs élysiens Çi) possesseur d’un plaisir Aussi pur qu’infini tant en prix qu’en durée:

Le même songeur vit en une autre contrée Un ermite entouré de feux ,

Qui touchoit de pitié même les malheureux ( 4 ).

Le cas parut étrange et contre l’ordinaire :

Minos (5) en ces deux morts sembloit s’être mépris.

Le dormeur s’éveilla , tant il en fut surpris.

Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère ,

Il se fit expliquer l’affaire.

L’interprète lui dit: Ne vous étonnez point,

Votre songe a du sens ; et si j’ai sur ce point Acquis tant soit peu d’habitude,

C’est un avis des dieux. Pendant l’humain séjour Ce visir quelquefois cherchoit la solitude ;

Cet ermite aux visirs alloit faire sa cour.

Srj’osois ajouter au mot de l’interprète (6) ,

( 1 ) Habitant d’un royaume des Indes ainsi nommé.

(а) Ministre de l’empire ottoman.

(3) Le séjour des bienheureux aux enfers. Les champs élysiens sont inconnus dans la mythologie des Mogols , aussi-bien que Minus dont il est question six vers plus bas. Le nom d'ermite , pour uu solitaire d’Orient , est encore une inexactitude.

(4) La réflexion ne paraît pas juste. Personne n’est plus sensible que ceux qui ont beaucoup souffert Virgile fait dire h Didou , avec plus de vérité t Non ignora mali miterit tuccarrere disco.

(5) Juge des morts aux enfers.

(б) Tout ce que l’auteur ajoute nrt mot de Finterprète , comme Il dit , est excellent. C’est La Fontaine dans tout son caractère et dans la perfection de son talent. Il est inutile d’insister sur les beautés de détail de cette charmante tirade que l'ou ne peut se lasser d’admirer.

DE LA FOSTAINE. L1V. XI. ’2<Jl

J’inspirerois ici l'amour de la retraite .

Elle offre à ses amans des biens sans embarras ,

Biens purs, présens du Ciel; qui naissent sous les pas. Solitude où je trouve une douceur secrète.

Lieux que jaimois toujours, ne pourrai- je jamais (i), Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais? Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles ?

Quand pourront les neufs sœurs , loin des cours et des villes ,

M’occuper tout entier, et m’apprendre des deux (a)

Les divers mouvemens inconnus à nos ^eux ;

Les noms et les vertus de ces clartés errantes Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes (3) ? Que si je ne suis né pour de si grands projets (4) ,

Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets ! Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie 1 La Parque à filets d’or n’ourdira (5) point ma vie ,

Je ne dormirai point sous de riches lambris ;

Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?

En est-il moins profond et moins plein de délices?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le moment viendra d’aller trouver les morts , J’aurai vécu sans soins et mourrai sans remords.

(i) Flumina antem , sileasque inglorius. O ubi campi , Sperchiusque /....

O qui me gelidis in vallibus Hœmi

Sistat , et ingenti ramorum prolegal umbrà !

(Virg., Géorg. tir. a, v. 486 et suiv. )

(a) Me verb primum dulces ante omnia Musa ,

Çuarum sacra fero ingenti perculsus amore ,

Accipiant , cœlique vias et sidéra monstrenl.

( Ibid. , ▼. 475 et soir. )

(3) La Fontaine adopte ici ouvertement les principes chimériques de l’astrologie judiciaire, qu'il a combattus ailleurs avec beaucoup de force:

(Je ne crois pas que la nature, etc. Liv. 8, Fable i5. ) f4) Sin , lias ne possim naturœ accedere partes ,

Frigtdus obstiterit eircum prœcordia sanguit ;

Hura mihi et rigui placeant in vallibus amnes.

( Virg. , Gcorg. , liv. a , v. 483 et suiv.

(5) Ourdir , terme de tisserand , c’est-à-dire je n'aurai point de grandes richesses.

FABLE V

Le Lion , le Singe et les deux Anes.

Lk lion , pour bien gouverner ,

Voulant apprendre la morale ,

Se fit un beau jour amener Le singe, maître-ès-arts(i) chez la gent animale.

La première leçon que donna le régent

Fut celle-ci : Grand roi , pour régner sagement,

Il faut que tout prince préfère Le zèle de l’état à certain mouvement Qu’on appelle communément Amour-propre , car c’est le père*

C’est l’auteur de tous les défauts Que l’on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point ce seutiment vous quitte ,

Ce n’est pas chose si petite Qu’on en vienne à bout en un jour :

C’est beaucoup de pouvoir modérer son amour;

Par là votre personne auguste réadmettra jamais rien en soi De ridicule ni d’injuste.

Donne-moi, repartit le roi.

Des exemples de l’un et l’autre.

Toute espece , dit le docteur ,

Et je commence par la nôtre ,

Toute profession s’estime dans son coeur ,

Traite les autres d’ignorantes ,

Les qualifie impertinentes ,

Et semblables discours qui ne nous coûtent rien. L’aniour-prppre , au rebours ( 2 ) , fait qu’au degré suprême On porte ses pareils; car c’est un bon moyen De s’élever aussi soi-même.

De tout ce que dessus (3) j’argumente très- bien

( 1 ) Doctenr qui est capable d'enseigner les autres.

(si En sens contraire.

(3) Tour elliptique peu élégant , mais qni ne sied pas mal dans

DE LA. FOKTAIHH. LIV. XI. Xg3

Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace ,

Cabale , et certain art de se faire valoir ,

Mieux su des ignorans que des gens de savoir.

L’autre jour suivanrà la trace \ Deux ânes qui , prenant tour-à-tour l’encensoir ,

Se louoient tour-à-tour, comme c’est la manière.

J’ouïs que l’un des deux disoit à son confrère :

Seigneur (i) , trouvez-vous pas bien injuste et bien sot L’homme, cet animal si parfait? Il profane Notre auguste nom , traitant d’àne Quiconque est ignorant , d’esprit lourd , idiot :

Il abuse encore d’un mot ,

Et traite notre rire et nos discours de braire :

Les humains sont plaisans de prétendre exceller Par-dessus nous ! Non ^ non; c’est à vous de parler,

A leurs orateurs de se taire :

Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :

Vous m’entendez , je vous entends ;

U suffit ( 2 ) . Et quant aux merveilles Dont votre divin chaut vient happer les oreilles, Pbilomèle (3) est , au prix , novice dans cet art :

Vous surpassez Lambert ( 4 ). L’autre baudet repart ï Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles.

, Ces ânes , non contens de s’être ainsi grattes ,

S’en allèrent dans les cités L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyoit faire ,

En prisant ses pareils , une fort bonne affaire , Prétendant que l’honneur en reviendroit sur lui.

J’en counois beaucoup aujourd’hui,

Non parmi les baudets , niais parmi les puissances ,

Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,

la bonche d’un maître-ès-nrts. Les trois vers suivans , et surtout le dernier , sont exccllens pour le sens et pour l’expression.

( 1 ) Qualification très-heureuse.

(»)On ne pent pas mieux saisir le ton de morgue et de satisfaction intérieure qui caractérise la nullité.

(3) Le rossignol.

(4) C’est le fameux musicien dont il est question dans la troisième satire dp Doileau ;

Et iMinliert . gui' plus est , m’a donna sa parole.

Qui changeraient entr’eux les simples excellences (i) ,

S’ils osoient , en des majestés (a).

•J'en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose Que votre majesté gardera le secret.

Elle avoit souhaité d’apprendre quelque trait Qui lui fît voir , entr’autre chose ,

L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.

L’injuste aura son tour : Il y faut plus de temps.

Ainsi parla ce singe. On ne m’a pas su dire S’il traita l'autre point , car il est délicat ;

Et notre maître-ès-arts , qui n’étoit pas un fat, Regardoit ce lion comme un terrible sire (3).

(i) Qui se donneroicnt des titres d’honneur supérieurs à ceux qui Appartiennent à leur rang.

(i) Titre des rois.

(3) Qu'il avoit peur d’irriter en parlant trop ouvertement contre l’injustice.

FABLE VI

Le Loup et le Renarde

Mars d'ou vieut qu'au renard Esope accorde un point, . C'est d’exceller en tours pleins de matoiserie ( 4 ) ?

J’en cherche la raison , et ne la trouve point.

Quand le loup a besoin de défendre sa vie.

Ou d’attaquer celle d’autrui ,

N’en sait-il pas autant que lui ?

Je crois qu'il en sait plus ; et j’oserois peut-être ,

Avec quelque raison contredire mon maître.

Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut A l’hôte des terriers (5). Un soir il aperçut La lune au fond d’un puits : l’orbiculaire image ( 6 )

Lui parut un ample fromage.

Deux seaux alternativement Puisoient le liquide élément :

(41 R «se, finesse.

(5) Trous on les renards se cachent.

La forme ronde de la lune dans l'eau.

Ï)B LA FORTUNE. LIV. XI. 3q5

Notre renard , pressé par une faim canine ( i) , S’accommode en celui qu’au haut de la machine L'autre seau tenoit suspendu.

Voilà l'animal descendu ,

Tiré d’erreur , mais fort en peine.

Et voyant sa perle prochaine;

Car comment remonter , si quelqu’autre affamé ,

De la même image charmé ,

Et succédant à sa misère ,

Par le même chemin ne le tirait d’affaire ?

Deux jours s^loient passés sans qu'aucun vînt au puits. Le temps, qui toujours marche, avoit pendant deux nuits Échancré, selon l’ordinaire.

De l’astre au front d’argent la face circulaire (a).

Sire renard étoit désespéré.

Compère loup , le gosier altéré ,

Passe par là ; l’autre dit : Camarade ,

Je veux vous régaler : voyez-vous cet objet ?

C’est un fromage exquis. Le Dieu Faune (3) l’a fait :

La vache lo ^ 4 ) donna le lait.

Jupiter , s’il etoit malade ,

Reprendroit l’appétit en tâtant un tel mets (5).

J’en ai mangé cette échancrure ;

Le reste vous sera suffisante pâture.

Descendez dans un seau que j’ai là mis exprès.

Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire.

Le loup fut un sot de le croire :

Il descend , et son poids, emportant l’autre part, Reguinde en haut maître renard.

.Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire Sur aussi peu de fondement :

Et chacun croit fort aisément Ce qu’il craint et ce qu’il désirs.

(j) Faim dévorante.

(a; Vers très- figuré qui lignifie que la lune oommençoit à décroître.

(3) Dien des troupeaux.

( 4 ) Io, fiUa d’Inacbu» et d’Isinène, métamorphosée en vache par Jupiter.

(5) Ce plaisant étalage d'érudition dont nso lo ronard lui donna Mt air d'importauce dont le loup doit être dupe.

FABLE VII

Le Paysan du Danube.

1 1 . ne faut point juger des gens sur l’apparence,

Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.

Jadis l’erreur du souriceau ( 1 )

Me servit à prouver le discours que j’avance :

J’ai , pour le fonder à présent ,

Le bup Socrate (a) , Esope , et certain paysan Des rives du Danube (3) , homme dont Marc-Aurèle ( 4 ) Nous fait un portrait fort fidèle.

On eonuoît les premiers : quant à l'autre , voici Le personnage en raccourci.

Son menton uuurrissoit une barbe touffue.

Toute sa personne veine Keprésentoil un ours , mais un ours mal léché.

Sous un sourcil épais il avoit l’œil caché ,

Le regard de travers , nez torlu , grosse lèvre ;

. l’or toit sayou de poil de chèvre (5) ,

Et ceinture de joncs marins (6). ■ t

Cet homme ainsi hâli fut député des villes Que lave le Danube. Il n’étoit point d’asiles Où l’avarice des Romains Ne pénétrât alors et ne portât les mains.

Le député vint donc , et fit cette harangue (7) : Romains, et vous, sénat, assis pour m’écouter-,

(1) Voyex liv. 6, Fable V.

1 (2) Le plu* sage des philosophes , qui le premier s'adonna à l'é-

tude de la morale , mais d’an extérieur à peu près aussi laid que celui que l’on donne communémeut à Esope.

13 } Grand fleuve d’Allemagne.

( 4 ) Philosophe et empereur romain du second siècle.

(j) Le sajou étoit une sorte de vêtement de guerre 1 mai* il est ici pour exprimer un habit grossier.

(6) Ce portrait du Paysan du Danube est digne de ce superbe apologue , un des chefs-d’œuvre de notre littérature.

(7} Tout le discours qui suit est en possession de l'admirai ioa generale. Quelle noble simplicité dans ce début 1 Que eette iuiocation est heureusement glace* 1

DK LA FOHTA1HE. UV. XI. 2Q7

Je supplie avant tout les dieux de m’assister :

Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue , Que je ne dise rien qui doive être repris !

Sans leur aide il ne peut entrer dans les esprits Que tout mal et toute injustice :

Faute d’y recourir on viole leurs lois.

Témoin nous que punit la romaine avarice (t) :

Rome est par nos forfaits, plus que par ses exploits, L’instrument de notre supplice.

Craignez , Romains , craignez que le Ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ;

Et mettant en nos mains , par un juste retour ,

Les armes dont se sert sa vengeance sévère ,

Il ne vous fasse , en sa colère ,

Nos esclaves à votre tour ( 2 ).

Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me dio En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.

Quel droit vous a rendus maîtres de l’univers ?

Pourquoi venir troubler une innocente vie ?

Nous cultivions en paix d’heureux champs; et nos mains Etoient propres aux arts ainsi qu’au labourage.

Qu avez- vous appris aux Germains (3) ?

Ils ont l’adresse et le courage ;

S’ils avoieut eu l’avidité,

Comme vous , et la violence ,

Peut-être en votre place ils auroient la puissance ,

Et sauroient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ( 4 ) ont sur nous exercée N’entre qu’à peine en la pensée (5).

La majesté de vos autels Elle-même en est offensée ,

(ij II est ingénieux de s’accuser soi-même avant de se plaindre, (a) Tout ce morceau est de la plus grande force.

(3) I.es Allemands.

(41 Gouverneurs romains en Allemagne.

(5) Dans .les vers qui précèdent le poète a peint l'innocente vie des Germains, et les heureux champs qu’ils cul ti voient , et la douceur de leurs loisirs propres aux arts ; car il parle à un peuple qui les aime. Ici il fait contraster avec cette image les excès des préteurs , leur avarice et leur inhumanité. Ces derniers moyons sont tirés d'un ordre de choses inférieur : mais ils parlent plus directement au coeur de tous les hommes.

Car sachez que les Immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples ,

Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur ,

De mépris d’eux et de leurs temples,

D’avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome;

La terre et le travail de l’homme Font pour les assouvir des efforts superflus.

Relirez-les : on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités ; nous fuyons aux montagnes : Nous laissons nos chères campagnes ,

Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux , Découragés de mettre au jour des malheureux ,

Et de peupler pour Rome un çays qu’elle opprime;

Quant à nos enfans déjà nés , .

Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés ; Yos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-le», ils ne nous apprendront Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront Gens de rapine et d’avarice.

C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mou abord.

N’a-t-on point de présent à faire ?

Poitlt de pourpre à donner ? c’est en vain qu’on espère Quelque refuge aux lois : encor leur ministère A-t-il. mille longueurs. Ce discours un peu fort Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. (1). Punissez de mort Une plainte un peu trop sincère.

A ces mots , il se couche yet chacun étonné Admire le grand cœur , le bon sens , l’éloquence Dn sauvage ainsi prosterné.

On le créa patrice (2) , et ce fut la vengeance Qu'on crut qu’un tel discours méritoit. On choisit D’autres préteurs ; et par écrit Le sénat demanda ce qu’a voit dit cet homme ,

Pour servir de modèle aux parleurs à venir.

( 1 ) Celte péroraison vive el courte couronne <li~ncinont la pièce (a) Sénateur

On ne «ut pas long-temps à Rome Cette éloquence entretenir.

FABLE VIII

Le Vieillard et les trois jeunes Hommes.

Us octogénaire (i) plantoit.

Passe encor de bâtir : mais planter à cet fige :

Disoient trois jouvenceaux , enfans du voisinage : Assurément il radotoit.

Car , au nom des Dieux , je vous prit; ,

Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?

Autant qu'un patriarche il vous faudroit vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n’est pas fait pour vous ?

Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;

Quitte* le long espoir et les vastes pensées ;

Tout cela ne convient qu'à nous (a).

If ne convient pas à vous-mêmes ,

Repartit le vieillard. Tout établissement

Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes

De vos jours et des miens se joue également.

Nos termes sont pareils par leur courte durée.

Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier (3) ? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement?

Mes arrière-neveux me devront cet ombrage ( 4 ) :

Hé bien , défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?

Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :

J’en puis jouir demain et quelques jours encore ;

Je puis enfin compter l’aurore Plus d’une fois sur vos tombeaux.

Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux

( 1 ) Un homme de qnatre.vingt ans.

(ïi Transition heurense.

(3) Doit le dernier jouir de la vie.

(4) Ce vers et les trois suivant sont pleins de jnite et d<* sentiment.

Zoo fables choisies

Se noya dès le port , allant en Amérique ;

L’autre, aiin de monter aux grandes dignités.

Dans les emplois de Mars servant la répulriique ,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;

Le troisième tomba d'un arbre Que lui-même il voulut enter :

Et pleures (i) du vieillard , il grava sur le marbre Ce que je viens de raconter (a).

( i ) Incorrection i il n’y b dans ta phrase aucun nom pluriel sujet ou régime avec lequel le participe pUurtt puisse s’apenrder.

(a) La Fontaine s’ouhlie entièrement ; il n’est pour rien dans tout ceci. U u’est point l’auteur de cette fable ; il u’a fait que la copier d’après le inarbre sur lequel le vieillard i’avoit gravée. Que d'art dans celte manière de terminer la fable!

FABLE IX

Les Souris et le Chat-Huant.

In ne faut jamais dire aux gens :

Ecoutez un bon mot , oyez une merveille.

Savezhous si les écottlans En feront une estime à la vôtre pareille ?

Voici pourtant un cas qui peut être excepté :

Je le maintiens prodige, et tel que d’une fable Il a l’air et les traits , encor que véritable.

On abattit un pin pour çpn antiquité ,

Vieux palais d’un hibou , triste et sombre retraile ,

De l’oiseau qu’Alrcpos (3) prend pour son interprète. Dans son tronc caverneux et miné par le temps Logeoient en Ira titres habitans ,

Force souris sans pieds , toutes rondes de graisse. L’oiseau les uonrrissoit parmi des tas de blé ,

Et de son beo avoit leur troupeau mutilé (4).

Cet oiseau raisonuoit , il faut qu’ou le confesse.

Eu son temps uux souris le compagnon chassa ;

(J) Celle des trois Parques qai donne la mort. Lf hibou est regardé comme un oiseau de mauvais présage.

(4) Estropié en lui eonpant les jambes. — Inversion forcée.

DK LA FOUTAISE. LIT. XI. OOI

Le» premières qu’il prit du logis échappées ,

Pour y remédier le drôle estropia

Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées

Firent qu’il les raangeoit à sa commodité ,

Aujourd’hui l’une et demain l’autre.

Tout manger à la fois , l’impossibilité

S’y trouvoit , joint aussi le soin de sa santé.

Sa prévoyance alloit aussi loin que la nôtre :

Elle alloit juseju’à leur porter Vivres et grains pour subsister.

Puis, qu’un Cartésien (i) s’obstine A traiter ce hibou de montre et de machine !

Quel ressort lui pouvoit donner Le conseil de tronquer un peuple mis en roue (a) ?

Si ce n’est pa$ là raisonner ,

La raison m’est chose inconnue.

Voyez que d’argumens il lit :

Quand ce peuple est pris il s’enfuit ;

Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le bappe.

Tout ! il est impossible. Et puis pour le besoin N’eu dois-je point garder? Donc il faut avoir soin De le nourrir sans qu’il échappe.

Mais comment ? Otons-lui les pieds (3). Or trouvez-mo» Chose par les humains à sa lin mieux conduite.

Quel autre art de penser Aristote (4) et sa suite (5) Euseigneut-ils , par votre foi (6) ?

i) Disciple de Descartes , philosophe célèbre qui prétendoit que les bétes étoient de pure» machines.

(а) Lieu obscur et serré où l’on tient la volaille pour l'engraisaer. Image plaisante et d’une justesse admirable.

(3) Tout cela est exprimé avec un naturel qui ne laisse pa* tnéme apercevoir la mesure du vers.

(4) Chef d’une secte de philosophes appelés Peripatiiieient.

(5) La suite d’Aristote, dont il est ici question , est probablement l’école de Fort-Royal , qui venoit de publier l'Art de penser.

(б) Ceci n’est point une fable ; et la chose , quoique merveilleuse et presque incroyable , est véritablement arrivée. J ai peutêtre porté trop loin la prévoyance de ce hibou; car je ne pie* tends pas établir dans les bétes un progrès de raisonnement tel que celui-ci ; mais ces exagérations sont permise» a la poesie , surtout dans manière d’écrire dont je inc sers. La Fontaine.

FABLES CHOISIES, etc.

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