A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE
P urnes , l’uuique objet du soin des immortels , Souffrez que mon encens parfume vos autels.
Je vous offre un peu tara ces préseus de ma muse : Les ans et les travaux me serviront d’excuse :
Mon esprit diminue : au lieu qu’à chaque instant On aperçoit le vôtre aller en augmentant ;
Il ne va pas , il court ; il semble avoir des ailes.
Le héros (1) dont il tient des qualités si belles Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant :
Il ne tient pas à lui que , faisant la victoire ,
U ne marche à pas de géant Dans la carrière de la gloire.
Quelque dieu le retient : (c’est notre souverain) (a). Lui qu'un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin. Cette rapidité fut alors nécessaire :
Peut-être elle seroit aujourd’hui téméraire.
Je m’en tais : aussi-bien les Ris et les Amours Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.
De ces sortes de dieux votre cour se compose ;
Us ne vous quittent point. Ce n’est pas qn 'après tout D’autres divinités n’y tiennent le haut bout :
Le sens et la raison y règlent toute chose.
(1) Louis dauphin. DU ils Louis XIV.
(1) L« roi son pire.
5o8 ' FABLES CHOISIES
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs Imprudens et peu circonspects ,
S’abandonnèrent à des charmes Qui métamorphosoient en bêtes les humains Les compagnonsd’Ulysse (i) , après dix ans d'alarmee* Erroient au gré du vent , de leur sort incertains.
Ils abordèrent au rivage Où la fille du dieu du jour ,
Circé , tenoit alors sa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux , mais plein d’un funeste poison.
D’abord ils perdent la raison ;
Quelques momens après , leur corps et leur visage Prennent l’air et les traits d’animaux différens :
Les voilà devenus ours , lions , éléphans ,
Les uns sous une masse éuorme ,
Les autres sous une autre forme ;
Il s’en vit de petits , cxemplum ut talpa. ,
Le seul Ulysse en échappa;
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
Comme il joignoit à la sagesse La mine d’un héros et le doux entretien »
Il fit tant que l’enchanteresse Prit un autre poison peu différent du sien.
Une déesse dit tout ce qu’elle a daus l’ame :
Celle-ci déclara sa flamme.
Ulysse étoit trop fin pour ne pas profiter D’une pareille conjoncture :
Il obtint qu’on rendroit à ses Grecs leur figure. Mais la voudront-ils bien , dit la nymphe, accepter? Allez le proposer de ce pas à la troupe.
Ulysse y court, et dit: L’empoisonneuse coupe A son remède encore ; et je viens vous l’offrir :
Chers amis , voulez-vous hommes redevenir ?
On vous rend déjà la parole.
Le lion , pensant rugir ,
Je n’ai pas la tête si folle :
(i) l,o reste <les soldat* qu'il aroit amené* an «lego «* Treio et qu'il tauhoit do ramoner à Ithaque.
DE LA FONTAINE. LIT. Xtf. OO
Moi renoncer aux dons que je viens d’acqucrir !
J’ai griffe et dents, et mets en pièces qui m’attaque : Je suis roi; deviendrai-je un citadin d’Ithaque (i)?
Tu me rendras peut-être encor simple soldat :
Je ne veux point changer d’état.
Ulysse du lion court à l’ours ; Eh 1 mon frère ,
Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !
Ah ! vraiment nous y voici ,
Reprit l’ours à sa manière :
Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
Je m’en rapporte aux yeux d’une ourse mes amours. Te déplais-je ? va-t-en ; suis ta route , et me laisse.
Je vis libre , content , sans nul soin qui me presse ;
Et te dis tout net et tout plat :
Je ne veux point changer d’état.
Le prince grec au loup va proposer l’affaire :
Il lui dit , au hasard d’un semblable refus :
Camarade, je suis confus Qu'une jeune et belle bergère Conte aux échos les appétits gloutons Qui t’ont fait manger ses moutons.
Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie ;
Tu menois une honnête vie.
Quitte ces bois , et redeviens ,
Au lieu de loup , homme de bien.
En est-il? dit le loup : pour moi , je u’en vois guère. Tu t’cn viens me traiter de bête carnacière ;
Toi qui parles, qu’es-tu? N'auriez-vous pas, sans moi. Mangé ces animaux que plaint tout le village?
Si j’étois homme , par ta foi ,
Aimerois-je moins le carnage?
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?
Tout bien considéré , je le soutiens en somme Que , scélérat pour scélérat ,
11 vaut mieux être un loup qu’un homme :
(i) Petite 3c où rrjfnoit Ulysse.
3lO FABLES CHOISIES
Je ne veux point changer d’état.
Ulysse lit à tous une même semonce :
Chacun d’eux fit même réponse,
Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
C’étoit leurs délices suprêmes :
Tous renonçoient au los (r) des belles actions. Us croyoient s affranchir suivant leurs passions !
Us étoient esclaves d’eux-mêmes.
Prince , j’âurois voulu vous choisir un sujet Où je pusse mêler le plaisant à Futile :
Celoit sans doute un beau projet.
Si ce choix eût été facile.
Les compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts : Us ont force pareils en ce bas univers ,
Gens à qui j’impose pour peine Votre censure et votre haine.
(i) A U louange.
FABLE II
Le Chat et les deux Moineaux.
A Mgr. LE DUC DE BOURGOGNE.
Un chat , contemporain d’un fort jeune moineau , Fut logé près de lui dès l’âge du berceau :
La cage et le panier avoient mêmes pénates (a) , Le chat étoit souvent agacé par l’oiseau :
L’un s’escrimoit du bec ; l’autre jouoit des pattes. Ce dernier toutefois épargnoit son ami ,
Ne le corrigeant qu’à demi :
U se fût fait un grand scrupule D’armer de pointes sa férule.
Le passereau , moins circonspect ,
(2) Étoient dune la même maison.
Lui donnoit force coups de bec.
En sage et discrète personne.
Maître chat excusoit ces jeux :
Entre amis il ne faut jamais qu’on s'abandonne Aux traits d’un courroux sérieux.
Comme ils se connoissoient tous deux dès leur bas âge Une longue habitude en paix les maintenoit ;
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournoit;
Quand un moineau du voisinage S’en vint les visiter, et se fit compagnon Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
Et Raton de prendre parti :
Cet inconnu , dit-il , nous la vient donner belle ,
D’insulter ainsi notre ami !
Le moineau du voisin viendra manger le nôtre !
Non, de par tous les chats! Entrant lors au combat.
Il croque l’étranger. Vraiment, dit maître chat,
Les moineaux ont un goût exquis et délicat !
Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
Quelle morale puis-je inférer de ce fait ?
Sans cela toute fable est un œuvre imparfait.
J’en crois voir quelques traits; mais leur ombre m’abuse.' Prince, vous les aurez incontinent trouvés:
Ce sont des jeux pour vous ; et non point pour ma muse; Elle et ses sœurs n’ont pas l'esprit que vous avez.
FABLE III
Le Thésauriseur et le Singe.
Un homme aecumuloit. On sait que cette erreur Va souvent jusqu’à la fureur.
Celui-ci ne songeoit que ducats et pistoles.
Quand ces biens sont oisifs , je tiens qu’ils sont frivoles.
Pour sûreté de son trésor,.
Notre avare habitoit un lieu dont Amphilrite (1)
(i) Amphitrîte , déeisc do la mer , et la mer elle-même.
5ia fables choisies
Défendoit anx voleurs de tontes parts l’abord.
Là , d’une volupté selon moi fort petite ,
Et selon lui fort grande, il erit assoit toujours :
Il passoit les nuits et les jours A compter, calculer, supputer sans relâche,
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche (i): Car il trouvoit toujours du mécompte à son fait.
Un gros singe, plus sage, à mon sens, que son maître, Jeloit quelques doublons toujours par la fenêtre.
Et rendoit le compte imparfait:
La chambre bien cadenassée Permettoit de laisser l’argent sur ls comptoir.
Un beau jour don Eertrand se mit dans la pensée D’en faire un sacrifice au liquide manoir (a).
Quant à moi , lorsque je compare Les plaisirs de ce singe à ceux de cet avare, i Je ne sais bonnement auquel donner le prix (3) :
*Don Lertrand gagnerait près de certains esprits;
Les raisons en seraient trop longues à déduire.
Un jour donc l’animal, qui ne songeoit qu’à nuire, Détachait du monceau tantôt quelque doublon (4) ,
Un jacobus (5) , un ducaton (6) ,
JEt puis quelque noble à la rose (7) ,
Éprouvoit son adresse et sa force à jeter Les morceaux de métal qui se font souhaiter Par les humains sur toute chose.
S’il n’avoit entendu son compteur à la fin Mettre la clef dans la serrure,
Les ducats auroient tous pris le même chemin ,
( 1 ) L'énnmératîon renfermée dans ce vers exprime d’une manière fort piquante l’action du thésauriseur qui compte et recommence à compter sans cesse.
, (a) A la mer.
(3) La Fontaine a dit, nenf rers plus haut»
, Un gros singe , plus sage , à mon sens , que son maître t Il n’est donc pas douteux que c’est Bertrand qui a le prix.
(4) Espèce de monnoie d’Espagne qui est d’or, et que nous ap. pelons pistole.
15) Antre espèce «le monnoie.'
(6) Demi-ducal.
t;) Espèce de vieille monnoie.
Et
Et couru la même aventure :
Il les auroit fait tous voler , jusqu’au dernier ,
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage (t).
Dieu veuille préserver maint et maint financier Qui n’en fait pas meilleur usage 1
(t) Figure excellente & ta fin d’une fable oh le poète MAma la folle des avares qui accumulent sans jouir.
FABLE IV
Les deux Chèvres.
Dès que les chèvres ont brouté,
Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage Vers les endroits du pâturage Les moins fréquentés des humains.
Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins, - Un rocher, quelque mont pendant en précipices ( 2 ), C’est où ces dames vont promener leurs caprices ,
Rien ne peut arrêter cet animai grimpant.
Deux chèvres donc s’émancipant ,
Toutes deux ayant patte blanche (3) ,
Quittèrent les bas prés , chacune de sa part :
L’une vers l’antre alloit pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre, et pour pont mie planche. Deux belettes à peine auroient passé de front Sur ce pont (4) :
D’ailleurs , l’onde rapide et le ruisseau profond Dévoient faire trembler de peur ces amazones (5).
Malgré tant de dangers , l’une de ces personnes
(1) Dumosd pendere procul de rupe vidtbo. ( Vîrg. , Ecl. i , v. 77.) (i) C’est que ce sont deux chèvres de grande distinction , de grandes dames , comme on le verra plus bas.
(4) Ce vers composé de trois monosyllabes représente à merveille l’effrayaute exiguïté de ce pont.
(5) Femmes guerrières de la Cappadoee. La plaisante importance que le poète donne à ces deux chèvres prépare le lecteur i ta Comparaison de deux grands monarques en conférence.
Pose «n pied sur la planclie (i), et l’antre en fait autant. Je m’imagine voir , avec Louis-le-Grand ,
Quatre qui s’avance de la Conférence (a).
Ainsi s’avançoient pas à pas y Nez à nez nos aventurières Qui, toutes deux étant fort fières ,
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L’une à l’autre céder. Elles avoient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire.
L’une, certaine chèvre, au mérite sans pair.
Dont Polyphème (3) fit présent à Galalhee ;
Et l’autre, la chèvre Amaltliée (4)
Par qui fut nourri Jupiter (5).
Faute de reculer, leur chute fut commune:
Toutes deux tombèrent dans l’eau.
Cet accident n’est pas nouveau Dans le chemin de la fortune.
G) H est Impossible de mieux conter et de mieux peindre.
(s) C’est une île près de Saint-Jean-de-Luz , dans laquelle Louis X '7 et Philippe IV , roi d'Espagne , se rendirent eu i65g pour signer un traité de paix.
(3) Fameux cyelopte, «
(41 Qui fut placée parmi les astres pour avoir nourri Jupiter. •
(5) Ces deux généalogies sont d’un effet brillant. La fin du récit est rapide , comme il falloit , pour diminuer l'impression de la catastrophe. La réflexion qui le termine est d’une vivacité jruwrquable.