DB LA FOSTAISE. HT. XII
Dois-je représenter dans ces vers une belle Qui , douce en apparence , et toutefois cruelle ,
Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris Comme le chat de la souris ?
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
Rien ne lui ( convient mieux : et c’est chose commune Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis Comme le chat fait la souris.
Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue.
Qui n’est point empêche d’un inonde d’ennemis ,
Et qui des plus puissans, quand il lui plaît, se joue Comme le chat de la souris?
Mais insensiblement , dans le tour que j'ai pris ,
Mon dessein se rencontre ; et , si je ue m’abuse ,
Je pourvois tout gâter par de plus longs récits :
Le jeune prince alors se joûroit de ma muse Comme le chat de la souris.
FABLE V
Le vieux Chat et la jeune Sourit. ^ >
Uîie jeune souris, de peu d’expérience.
Crut fléchir un vieux chat, implorant sa démonve,
Et payant de raisons le Raminagrobis ;
Laissca-moi vivre ; une souris De ma taille et de. ma dépense Est-elle à charge en ce logis?
Affamerois-je , à votre avis ,
L’hôte, l'hotesse, et tout le monde?
D'un grain de blé je me nourris :
Une noix me rend toute ronde.
A présent je suis maigre; attendez quelque temps :
Réservez ce repas à messieurs vos eufans.
Ainsi parloit au chat la souris attrapée.
5l6 FABLES CHOISIES
L’autre lui dit : Tu t’es trompée :
Est-ce à moi que l’ou tient de semblables discours?
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
Chat , et vieux , pardonner ! cela n’arrive guèrcs.
Selon ces lois, descends là-bas;
Meurs, et va-t-en tout de ce pas Haranguer les sœurs iiiandières :
Mes enfans trouveront assez d'autres repas.
Il tint parole. Et pour ma fable ,
Voici le sens moral qui peut y convenir ;
La jeunesse se flatte , et croit tout obtenir :
La vieillesse est impitoyable (i).
(i) Le prologue à Mgr le duc de Bourgogne est bien tourné : mais le talent de La Fontaine a été moi us heureux dans la laide dont le fonds vide et l'affabulation fausse , ou trop absolue , u« sont pas rachetés par quelques jolis détails.
FABLE VI
Le Cerf malade.
En pays plein de cerfs , un cerf tomlia malade.
Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir , le secourir ,
Le consoler du moins : multitude importune.
Eh ! messieurs , laissez-moi mourir :
Permettez qu’en forme commune La parque m’expédie, et finisse vos pleurs.
Point du tout : les consolateurs De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent , Quand il plut à Dieu s’en allèrent;
Ce ne fut pas sans boire un coup.
C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage. Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
La pitance du cerf en déchut de beaucoup.
Il ne trouva plus rien à frire ( ■» )■
( 1 } A manger.
DE LA FONTAINE. LIT. XII. 3 1 y
D’ua mal il tomba dans un pire,
Et se vit réduit , à la fin ,
A jeûner et mourir de faim.
FABLE VII
La Chauve-Souris , le Buisson et le Canard.
Le buisson, le canard et la eliauve -souris ,
Voyant tous trois qu’en leur pays Ils faisoient petite fortune ,
Vont trafiquer au loin , et font bourse commune.
Ils «voient des comptoirs, des facteurs, des agens Non moins soigneux qu’inleiligens ,
Des registres exacts de mise et de recette.
Tout alloit bien , quand leur emplette En passant par certains endroits Remplis d’écueils et fort étroits ,
Et de trajet très-difficile ,
Alla tout emballée au fond des magasins Qui du Tartare (i) -sont voisins.
Notre trio poussa maint regret inutile ;
Ou plutôt il n en poussa point :
Le plus petit marchand est savant sur ce point :
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perle.
Celle que, par malheur, nos gens avoient soufferte Ne put se réparer : le cas fut découvert.
Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource.
Prêts à porter le Ixmnet vert (2).
Aucun ne leur ouvrit sa bourse ;
Et le sort principal , et les gros intérêts ,
Et les sergens , et les procès ,
Et le créancier à la porte Dès devant la pointe du jour,
(1) Au fond des eaux. Tartare , l'on des noms dont les poètes se servent pour désigner les enfers.
'a) Autrefois les banqueroutiers étaient oblige* de porter un bonnet vert. . ■
*5l8 TABLES CHOISIES
N’occupoieflt le trio qu’à chercher maint détour Pour contenter cette cohorte.
Le buisson accrochoit les passans à tous coups': Messieurs, leur disoit-il, de grâce, apprenez-nous En quels lieux sont les marchandises Que certains gouffres nous ont prises.
Le plongeon sous les eaux s’en alloit les chercher. L’oiseau chauve-souris n’osoit plus approcher,
Pendant le jour nulle demeure :
Suivi de sergens à toute heure.
En des trous il s’alloit cacher.
Je connois maint detteur (i) , qui n’est ni souris-chauve (a) f Ni buisson , ni canard , ni dans tel cas tombé ,
Mais simple grand seigneur qui tous les jours se sauva Par un escalier dérobé.
( Voy. Esope , Fable XLII. )
(i) Mot créé par Rabelais à qui La Fontaine l’a emprunt#.
(a) Méta thèse inusitée et employée pour la rime. Cette fable n’est pas heureuse , et l'on a peine à concevoir comment La Fontaine , dont le goût est si délicat, s'est déterminé h prendre dans Esope l’idée do cette ridicule alliance d’une chauve-souris , d’ua buisson et d’un cauard.
FABLE VIH.
La qucj&llc des Chiens et des Chats, et celle des Chats et des Souris.
La Discorde a toujours régné dans l’univers;
Notre monde en fournit mille exemples divers :
Chez nous cette Déesse a plus d’un tributaire.
Commençons par les élémens :
Vous serez étonnés de voir qu’à tous montons Ils seront appointés contraire^}.
Outre ces quatre potentats,
(3) Opposés l’un à l’autre.
DE LA FOKTjUKB. Lit. XII. 5lQ
Combien d’ètres de tous états Se font une guerre éternelle!
Autrefois un logis plein de chiens et de chats ,
Par cent arrêts rendus en forme solennelle.
Vit terminer tous leurs débats.
Le maître avant réglé leurs emplois, leurs repas,
Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,
Ces animaux vivotent eutr'eux comme cousins.
Cette union si douce, et presque fraternelle,
Ediüoit tous les voisins.
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage ,
Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené Représenter un tel outrage.
J’ai vu des chroniqueurs (i) attribuer le cas Aux passe-droits qu’avoit une chienne en gésine (a).
Quoi qu'il en soit, cet altercas (3)
Mit en combustion la salle et la cuisine:
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.
On fit un règlement dont les chats se plaignireut ,
Et tout le quartier étourdirent.
Leur avocat disoit qu'il falloit bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent Dans un coin où d’abord leurs agens les cachèrent,
Les souris enfin les mangèrent.
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois
Eu pâtit : maint vieux chat, fin, sublu et narquois (Q
Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,
Les guetta, les prit, fit main-basse.
Le maître du logis ne s’en trouva que mieux.
J’en reviens à mon dire. On ne voit soifs les cieux Nul animal, nul être, aucune créature,
Qui n’ait son opposé : c’est la loi de nature.
D’en chercher bt raison , ce sont soins superflus.
(i) Circonstance heureuse qui donne de U vraisemblance a* récit.
la) Qui venoit de mettre bas ses petits. Il est vieux.
(3) (4) ji Itèrent , pour dispute i Narqiioit , pour TUfi . «cols vieillis et bore d’usage.
Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.
Ce que je sais , c’est qu’aux grosses paroles On en vient sur un rien , plus des trois quarts du temps. Humains , il vous faudrait encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles (i).
(«) Terme plaisant et burlesque, emprunté des Italiens; il désigne un maître d’école qui , pour se rendre plus vénérable il sus écoliers , porte une longue barbe , barbum coin.
FABLE IX
Le Loup et U Renard.
D’ou vient que personne en la vie N’est satisfait de son état ?
Tel voudrait bien être soldat A qui le soldat porte envie ( 2 ).
Certain renard voulut , dit-on ,
Se faire loup. Hé ! qui peut dire Que pour le métier de mouton Jamais aucun loup ne soupire?
Ce qui m'étonne est qu’à huit ans Un prince (3) en fable ait mis la chose ,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique à force de temps
Des vers moins sensés que sa prose.
Les traits dans sa fable semés Ne sont en l’œuvre du poète
( 2 ) Imitation du commencement de U première satire d’ Horace lir. 1 .
Qui fit . Mascaras , ut nemo quant sibi sortent Se 11 ratio dederit , seu fors objecerit , illri Contentus vie ut ; laudet diversu saquantes ?
' (3) Monseigneur le due do Bourgogne. L'éloge de ce prince e*
bien amené, et exprime avec beaucoup de naturel. •