OUI
Ni tous , ni si bien exprimés ;
Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la musette C’est mon talent : mais je m’attends Que mon héros, dans peu de temps,
Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand prophète ,
Cependant j’ai lu dans les cieux Que bientôt ses faits glorieux Demanderont plusieurs Homères :
Et ce temps-ci n’en produit guères.
Laissant à part tous ces mystères ,
Essayons de conter la Fable avec succès.
Le renard dit au loup : Notre cher , pour tons meta , J’ai souvent un vieux coq , ou de maigres poulets : C’est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard : J'approche des maisons ; tu te tiens à l’écart. Apprends-moi ton métier , camarade , de grâce ;
Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelques moutons gras : lit ne me mettras point au nombre des ingrats.
Je le veux, dit le loup : il m’est mort un mien frère, Allons prendre sa peau , tu t’en revêtiras.
Ils vont , et le loup dit : Voici comme il faut faire ,
Si tu veux écarter les mâtins du troupeau.
Le renard ayant mis la peau ,
Répétoit les leçons que lui donnoit son maître.
D’abord il s’y prit mal , puis un peu mieux , puis bien ;
Puis enfin il n’y manqua rien (i).
A peine il fut instruit autant qu’il pouvoit l’être ,
Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court , Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.
Tel, vêtu des armes d’Achille (a) ,
(O Module de gradation qui est devenu, pour ainsi dira, proverbial.
(») Patrocle, ami d'Achille, s'étant revêtu des arinos do ce héros, jeta la terreur parmi les Troyens ; mais il fat tué dans un
Patrocle mit l’alarme au camp et dans la Tille ,
Mères , brus et vieillards , au temple couraient tons.
L’ost (i) du peuple bêlant crut voir cinquante loups; Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village,
Et laisse seulement une brebis pour gage.
Le larron s en saisit. A quelque pas de là Il entendit chanter un coq du voisinage.
Le disciple aussitôt droit au coq s'en alla ,
Jetant bas sa robe de classe.
Oubliant les brebis, les leçons, le régent 4 Et courant d’un pas diligent.
Que sert-il qu’on se contrefasse ?
Prétendre ainsi changer est une illusion.
L’on reprend sa première trace A la première occasion. . ’
De votre esprit que nul autre n’égale.
Prince , ma muse tient tout entier ce projet :
Vous m’avez donné le sujet.
Le dialogue et la morale.
combat où il s« mesura seul à seul avec Hector. Cette comparaison est d’une haute poésie.
( i) L'armée. Cette fable tout entière est très-bonne et dtf ne d’éU e eomptée parmi les meilleures de notre poète.
FABLE X
V écrevisse et sa Fille .
I-jrs sages quelquefois, ainsi que l’écrevisse, Marchent à reculons , tournent le dos au port.
C’est l’art des matelots : c’est aussi l’artifice De ceux qui , pour couvrir quelque puissant effort , Envisagent un point directement contraire,
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
Mon sujet est petit, cet accessoire est graud:
Je pourrais l’appliquer à certain conquérant
de là foutaise, lit. xu 5a3
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent tête*.
Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend ,
N’est d’abord qu'un secret , puis devient des conquêtes (x). En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher,
Ce sont arrêts du sort qu’on ne peut empêcher :
Le torrent à la lia devient insurmontable.
Cent Dieux sont impuissans contre un seul Jupiter.
Louis et le Destin me semblent de concert Entraîner l’univers. Venons à notre fable.
Mère écrevisse un jour à sa fille disoit :
Comme tu vas , bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?
Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille? Veut-on que j’aille droit quand on y va lortu ?
Elle avoit raison : la vertu De tout exemple domestique Est universelle , et s’applique En bien , en mal , en tout ; fait des sages , des sots ; Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos A son but, j’y reviens : la méthode en est bonne, Surtout au métier de Bellone (a) :
Mais il faut le faire à propos.
(i) Ver* d’on tour très-hardi et très -énergique.
(a) A ta guerre. Bellone étoit déesse de la guerre.
Le récit a de la précision, et l'éloge de Louis XIV, que le porte a trouvé moyen d’attacher à cet apologue , est écrit en beaux vers.
FABLE XI
L'aigle et la Pie.
L’aio» , reine des airs, avec margot la pie.
Différentes d’humeur, dfe langage et d’esprit, Et d'habit, '
Traversoleut un bout de prairie.
Le hasard les assemble eu un coin détourné.
3a4 FABLES CHOISIES
L’agace eut peur; mais l'aigle, ayant fort bien dîné,
La rassure , et lui dit : Allons de compagnie ;
Si le Maître des Dieux assez souvent s’ennuie.
Lui qui gouverne l'univers ,
J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers. Entretenez-moi donc , et sans cérémonie.
Caquet-bon-bec (i) alors de jaser au plus dru ,
Sur ceci , sur cela , sur tout. L’homme d’Horace , (a) , Disant le bien, le mal, à travers champs, n’eftt su Ce qu’en fait de babil y savoit notre agace.
*Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe *
Sautant , allant de place en place (3) ,
Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
L’aigle lui dit tout en colère:
Ne quittez point votre séjour.
Caquet-bon-bec, m’amie : adieu; je n’ai que faire D’une babillarde à ma cour:
\ C’est un fort méchant caractère.
Margot ne deniandoit pas mieux.
Ce n’est pas ce qu’on croit que d’entrer chez les Dieux , Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
Rediseurs, espions, gens à l’air gracieux,
Au cœur tout différent, s’y rendent odieux:
Quoiqu’ainsi que la pie il faille dans ces lieux Porter habit de deux paroisses ( 4 ).
( 1 ) Un de ces noms heureux qui semblent se présenter d’ euxmêmes à l'imagination riante de La Fontaine.
(a) Le bon Vultelius , comme dit Horace :
.... dicenda , tacenda locutus. (Kpist. VII, tir. i , v. <j t. )
(3) Image frappante et qui met la pie sous les yeux. Remarque* aussi la succession monotone de ces rimes aigres et criardes , Horace , agace , passe , place , dont la consonnance exprime le cri de la pie.
(4) Être prêt 4 jouer les personnages tes plus opposés.
FABLE
tns LA Y0RTA1KE. LIV. Alt
FABLE XII
Le Soi , le Milan et le Chasseur.
A S. A. S. LE PRINCE DE CONTI (i).
Comme les dieux sont bons, ils veulent que les rois Le soient aussi : c’est l'indulgence Qui fait le plus beau de leurs droits ,
Non les douceurs de la vengeance.
•Prince , c’est votre avis. On sait que le courroux ÎS’éteint en votre cœur sitôt qu’on l’y voit naître. Achille, qui du sien ne pnt se rendre maître,
Fut par là moins héros que vous.
Ce titre n’appartient qu’à ceux d'entre les hommes Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas.
Peu de gens sont nés tels en cet âge où nous somme» £ L’univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.
Loin que vous suiviez ces exemples.
Mille actes généreux vous promettent des temples. Apollon , citoyen de ces augustes lienx ,
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
Je sais qu’on vous attend dans le palais des Dieûx i Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vouL Puissent ses plaisirs les plus doux Vous composer des destinées Par ce temps à peine bornées!
Et la princesse (2) et vous n’en méritez pas moins ; J’en prends ses charmes pour témoins ;
Pour témoins j’en prends les merveilles Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présens f De qualités qui n’ont qu’en vous seul leurs pareilles Voulut orner vos jeunes ans.
(1) Frère du grand Condé.
$a) Fille légitimé de Louis XIV , mariée en 1680.
3ü6 fables choisies
Bourbon de son esprit ses grâces assaisonne (i);
Le Ciel joignit en sa personne Ce qui sait se faire estimer A ce qui sait se faire aimer.
11 ne m’appartient pas d’étaler votre joie :
Je me tais donc et vais rimer .
Ce que fit un oiseau de proie.
Un milan , de son nid antique possesseur ,
Étant pris vif par un chasseur ,
D’en faire au prince un don cet homme se propose.
La rareté du fait donnoit prix à la chose.
L’oiseau par le chasseur humblemeut présenté.
Si ce conte n’est apocryphe ,
Va tout droit imprimer sa griffe Sur le ne* de sa majesté. —
Quoi , sur le nez du roi ! — Du roi même en personne. Il n’a voit donc alors ni sceptre, ni couronne?
Quand il en auroit eu, ç’auroit été tout un:
Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
Dire des courtisans les clameurs et la peine Seroit se consumer en efforts impuissans.
Le roi n’éclata point : les cris sont indécens A la majesté souveraine.
L’oiseau garda son poste : on ne put seulement Hâter son départ d’un moment,
Son maître le rappelle, et crie et se tourmente,
Lui présente le leurre et le poing : mais en vain.
On crut que jusqu’au lendemain Le maudit animal à la serre insolente Nicheroit là malgré le bruit,
Et sur le nez sacré voudroit passer la nuit.
Tâcher de l’en tirer irritoit son caprice.
Il quitte enfin le roi qui dit : Laissez aller Ce milan et celui qui m’a cru régaler.
Ils se sont acquittés tous deux de leur office.
L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois :
(i) Mauvaise inversion ; généralement re préambule n’est pas bien écrit.
l’our moi, qui sais comment doivent agir les rois,
Je les affranchis du supplice.
R la cour d’admirer. Les courtisans ravis Kjèvent de tels faits par eux si mal suivis.
Rien peu, même des rois, prendraient un tel modèle Et le veneur l’échappa belle.
Coupables seulement, tant lui que l’animal,
J) ignorer le danger d’approcher trop du maître,
Ils n’avoient appris à connoitre Que les hôtes des bois ; étoil-ce un si grand mal ? l'ilpay (i) fait près du Gange (a) arriver l’aventure.
Là , nulle humaine créature Ne touche aux animaux pour leur sang épancher.
I* roi même ferait scrupule d’y toucher.
Savons-nous , disent-ils , si cet oiseau de proie Netoit point au siège deTroye?
Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros Des plus huppés et des plus hauts :
Ce qu d fut autrefois il pourra l’être encore.
Nous croyons après Pythagore (3) ,
Qu avec les animaux de forme nous changeons ;
Tantôt milans , tantôt pigeons.
Tantôt humains , puis volatilles Ayant dans les airs leurs familles.
Comme l’on conte en deux façons L accident du chasseur , voici l'autre manière :
Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-Qn ,
A la chasse un milan ( ce qui n’arrive guère ) ,
Eu voulant au roi faire un doir.
Comme de chose singulière ;
fi) Auteur indien. Voyez ee que La Fontaine en dit dans un arer- » veinent , p. lai,
(i) Grand fleuve des Indes.
(3) C*la u’est pas juste. Pytbagore n’est point législateur des bords au Gange, ou il est tout-à-fait inconnu; on croit au contraire que c est des bords du Gange qu'il a apporté «ns Grecs le système de Métempsycose , c est-à-dire ta «royaaca du passage des âmes *run corps dans un autre.
Ce cas n’arrive pas quelquefois' en cent ans ; '
C’est le wow ït.os uctra. (i)de la fauconnerie ;
Ce chasseur perce donc un gros de courtisans ;
Plein de zèle , échauffé , s’il le fut de sa vie.
Par ce parangon ( 2 ) des présens Il croyoit sa fortune faite :
Quand l’animal porte-sonnette ,
Sauvage encore et tout grossier.
Avec ses ongles tout d’acier ,
Prend le nez dis chasseur , happe le pauvre sire :
Lui de crier , chacun de rire,
Monarque et courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi , Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.
Qu’un pape rie , en bonne foi ,
Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrois un roi Bien malheureux , s’il n’osoit rire :
C'est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci , Jupiter et le peuple immortel rit aussi :
Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire (3) ,
Quand Vulcain , clopinant , lui vint donner à boire. Que le peuple immortel se montrât sage ou non.
J’ai changé mon sujet avec juste raison;
Car , puisqu’il s’agit de morale ,
Que nous eût du chasseur l’aventure fatale Enseigné de nouveau ? L’on a vu de tout temps Plus de sots fauconniers que de rois indulgens.
( 1 ) Le cas le plus rare, le plus extraordinaire.
(a) Modèle.
(3) Homère , Iliade , li v. 1 .
FABLE XIII
Le Bénard , les Mouches et le Hérisson.
Aux traces de son sang, un vieux hôte des bois. Renard fin , subtil et matois ,
Blessé par des chasseurs , et tombé dans la fange, Autrefois attira cc parasite ailé
I*E LA KO HTA I NE*. LIT. XII. 'ü'.UJ
Que nous avons mouche appelé (i).
Ü accusoit les Dieux , el trouvoit fort étrange Que le Sort à tel point le voulût affliger ,
Et le fît aux mouches mander.
Quoi ! se jeter sur moi , sur moi le plus habile De tous les hôtes des forêts !
Depuis quaud les reuards sont-ils un si bon mets ?
Et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?
Va , le Ciçl te coufonde, animal importun!
Que ne vis-tu sur le commun ?
Un hérisson du voisinage,
Dans mes vers nouveau personnage ,
Voulut le délivrer de l’importunité Du peuple plein d’avidité:
Je les vais de mes dards enfiler par centaines ,
Voisin renard , dit-il , et terminer tes peines.
Garde-t’en bien , dit l’autre ; ami ne le lais pas :
Laisse-les , je te prie , achever lèur repas.
Ces animaux sont soûls; une troupe nouvelle Viendroil fondre sur moi , plus âpre et plus cruelle.
Vous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas : lieux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
Aristote appliquoit cet apologue aux hommes.
Les exemples en sont communs.
Surtout an pays où nous sommes.
Plus telles gens sont pleins , moins ils sont importuns.
(i) Voyez page aoo, note a.
FABLE XIV
L’Amour et la Folie.
f ja Folie et l'Amour jouoient un jour ensemble : Celui-ci n'étoit pas encore privé des yeux.
Une dispute vint : l’Amour veut qu'on assemble Là-dessus le conseil des Dieux :
L’autre n’eut pas la patience ; .