‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 52 sur 68 · Ô0 FABLES CHOISIES · texte numérisé non relu

Ô0 FABLES CHOISIES

Elle lui donne un coup si furieux Qu’il en perd la clarté des cienx.

Vénus en demande vengeance.

Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris : Les Dieux en furent étourdis,

Et Jupiter et Némésis (i) ,

Et les juges d’enfer , enfin toute la bande.

Elle représenta l'énormité du cas ;

Son fils , sans un bâton , ne pduvoit faire Un pa#: Nulle peine n’étoit pour ce crime assez grande: Le dommage devoit être aussi réparé.

Quand on eut bien considéré L'intérêt du public, celui de la patrie,

Le résultat enfin de la suprême cour Fut de condamner la Folie A servir de guide à l'Amour.

(i) Déesse de la vengeance.

FABLE XV

Le Corbeau , la Gazelle , la Tortue et le Rat.

A MADAME DE LA SABLIÈRE (a).

J* vous gardois un temple dans mes vers :

Il n’eût fini qu’avecque l’univers.

Déjà ma main en fondoit la durée

Sur ce bel art qu’ont les dieux inventé (3) ,

Et sur le nom de la divinité

Que dans ce temple on auroit adorée.

Sur le portail j’aurois ces mots écrits ( 4 ) :

(a) Femme illustre par ses taleus et par la protection qu’elle accorda toujours à notre poète.

(3) La poésie.

(4) Une do ces inversions vicieuses, au moyen desquelles nos anoions poètes faisoient accorder ruai à propos U participé.

DE hk FONTAINE. LIV. XI!» 53 I

Palais sacré de la déesse iRrs(r),

Non celle-là qu'a Junon ( 2 ) à ses gages Car Junon même et le maître des Dieux Serviraient l’autre , et seraient glorieux Du seul honneur de porter ses messages.

L'apothéose (3) à la voûte eût paru :

Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière.

Les murs auraient amplement contenu Toute sa vie , agréable matière ,

Mais peu féconde en ces événemens Qui des étals font les renversemens.

Au fond du temple eût été son image ,

Avec ses traits, son souris, ses appas.

Son art de plaire et de n’y penser pas;

Ses agrémens à qui tout rend hommage.

J’aurais fait voir à ses pieds des mortels ,

Et des héros , des demi-dieux encore,

Même des dieux : ce que le monde adore Tient quelquefois parfumer ses autels.

J’eusse en ses yeux fait briller de son a me Tous les trésors , quoiqu’imparfaitement ;

Car ce cœur vif et tendre infiniment Pour ses amis et non point autrement ;

Car cet esprit qui , né du firmament ,

A beauté d’homme avec grâce de femme ,

Ne se peut. pas, comme on veut, exprimer.

O vous , Iris 1 qui savez tout charmer ,

Qui savez plaire en un degré suprême ,

Vous que l’on aime à l'égal de soi-même ( Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour ,

Car c’est un mot banni de votre cour,

(1) Messagère de Junon. C'est ici un nom Allégorique que La Fou taine donne à Madame de la Sablière.

(a) Epouse de Jupiter et reine des Dieu».

(i) L’histoire de sou entrée dans le ciel. Ce prologue , quoiqu'un peu long , est d’ailleurs gracieux. Tout le momie en a retenu ce vers charmant s

« Son art de plaire et de n'y penser par. »

et souvent il a été appliqué à l.a Fontaine lui-inêine.

55a FABLES CHOISIES

Laissons-le donc ) , agréez que ma muse Achève uu jour cette ébauche confuse.

J’en ai placé l’idée et le projet ,

Pour plus de grâce, au-devant d’un sujet Où l’amitié donne de telles marques ,

Et d’un tel prix , que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques ,

Ce que chez vpus nous voyons estimer N’est pas un roi qui ne sait point aimer ;

C’est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J’en vois peu de si bons.

Quatre animaux vivant de compagnie ,

Vont aux humains en donner des leçons,

La gazelle (i) , le rat, le corbeau, la tortue ,

Vivoient ensemble unis : douce société!

Le choix d’une demeure aux humains inconnue Assuroit leur félicité.

Mais quoi ! l’homme découvre enün toutes retraites. Soyez au milieu des déserts ,

Au fond des eaux , au haut des airs ,

Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.

La gazelle s’alloit ébattre innocemment ,

Quand un chien , maudit instrument Du plaisir barbare des hommes.

Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas :

Elle fuit. Et le rat, à l’heure du repas,

Dit aux amis restans : D’où vient que nous ne sommes Aujourd’hui que trois conviés?

La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?

A ces paroles la tortue S’écrie , et dit : Ah ! si j etois Comme un corbeau d’ailes pourvue ,

Tout de ce pas je m’en irois Apprendre au moins quelle contrée ,

Quel accident tient arrêtée Notre compagne au pied léger :

(i) Sorte de bête fauve qui est plus petite que le dahn.

l>li LA iOSXAlNIi. LJV. XII. J~j7>

ikr, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger (t).

Le corbeau part à tire-d’aile :

Il aperçoit de loin l'imprudente gazelle Prise au piège et se tourmeutant.

Il retourne avertir les autres à l’instant,

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment Ce malheur' est tombé sur elle, lit perdre en vains discours cet utile moment ,

Comme eut fait un maitre d’école,

Il avoit trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revoie.

Sur son rapport les trois amis Tiennent conseil. Deux sont d’avis De se transporter sans remise Aux lieux où la gazelle est prise.

L’autre, dit le corbeau, gardera le logis:

Avec son marcher lent, quand arriverait-elle (a) ?

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits , ils s’en vont secourir Leur chère et fidèle compagne ,

Pauvre chevrette de montagne.

La tortue y voulut courir :

La voilà comme eux en campagne ,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison , lit la nécessité de porter sa maison, iiongemaille (le rat eut à bon droit ce nom j Coupe les nœuds du lacs; on peut penser la joie.

-e chasseur vient, et dit : Qui m’a ravi ma proie? iiongemaille, à ces mots, se retire en un trou,

Le corbeau sur un arbre , en un bois la gazelle :

Et le chasseur, à demi fou De n’en avoir nulle nouvelle.

Aperçoit la tortue, et retient son courroux.

D’où vient, dit-il, que je m’effraie?

Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie.

(i) Le discours de cette tortue a un ton de simplicité antique qni convient à cette rare société d’amis. Le dernier trait est d’uno sensibilité exquise.

(s) Il ne nomme point la tortue, parce que c’est là une vérité désobligeante, mais ou U devine bien.

Page 1