Z>4. FABLES CHOISIES
li la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,
Si le corbeau n’en eût avertit la chevrette.
Celle-ci , quittant sa retraite ,
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
L’homme de suivre et de jeter Tout ce qui lui pesoit : si bien que Rongemaiile Autour des nœuds du sac tant opère et travaille Qu’il délivre encor l’autre sœur Sur qui s’éloit fondé le souper du chasseur.
Pilpay conte qu’ainsi la chose s'est passée.
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon ,
J’en ferois, pour vous plaire, Un ouvrage aussi long Que l’Iliade ou l'Odyssée (r).
Rongemaiile feroit le principal héros,
Quoiqu’à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
Porte-maison (a) l’infante y tient de tels propos ,
Que monsieur du corbeau va faire Office d’espion , et puis de messager.
La gazelle a d’ailleurs l’adresse d'engager Le chasseur à donner du temps à Rongemaiile.
Ainsi chacun en son endroit S’entremet, agit et travaille.
A qui douuer le prix ? au ctieitr , Si l’on m’en croit.
(t) L’Iliade est un poème en vingt-quatre chants dans lequel Homère a célébré la colère d’Achille.
I/Odysséc ast un autre poème du même auteur , aussi en vingtquatre chants , dans lequel il a décrit les voyages d’Ulysse.
(a) (I est inutile de dire que ces noms si heureusement imaginés. f’oilc lUuiton , Rongemaiile, sont de i’iuvention du poète.
FABLE XVI
La Forêt et le Bûcheron.
Un bûcheron venoit de rompre ou d’égarer Le bois dont il avoit emmanché sa cognée.
< ietle perle ne put si tôt se réparer
Que la foret u’en lui quelque temps épargnée.
DE I.A.. FONTAINE. UV. X4I. 5Ô‘>
L'homme enfin la prie humblement (i)
De lui laisser tout doucement Emporter une unique branche Afin de faire un autre manche :
Il iroit employer ailleurs son gagne-j»ain; il laisscroit debout maint chêne et maint sapin Dont chacun respecloit la vieillesse et les charmes (a), i.’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
Idte en eut du regret. U emmanche son fer :
Le misérable ne s’en sert x
Qu’à dépouiller sa bienfaitrice (3)
De ses principaux ornemens.
Elle gémit à tous momeus Son propre don fait son supplice.
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages Soient exposés à ces outrages ,
Qui ne se plaindroit là-dessus ?
Hélas! j’ai beau crier et me rendre incommode, L’ingratitude et les abus N’en seront pas moins à la mode.
(il Tou» ce» ménagement «ont très-bien exprimés: humblement , il-ucement , une unique branche.
( 1 ) II finit par la louange, et elle lui réussit ; ce qui arrive pre» que toujours.
(i) On se rappelle le cerf qui broute sa bienfaitrice, liv 5, Fable XV.
FABLE XYII.
Le Renard, le Loup et le Cheval.
Ij » renard , jeune encor , quoique des plus madrés (4) f A r it le premier cheval qu’il eût vu de sa vie.
Il dit à certain loup , franc novice : Accourez ,
Un animal pait dans nos prés,
^4) Des plus ru»és. Il faudrait, ce «cmble , îles plus madrée, ant ique jeune encore\
3r>6 FAlîLES CHOISIES
Beau, grand; j’en ai la vue encor toute *ravit>.
Est-il plus fort que nous? dit le loup eu riant :
Fais-moi son portrait , je te prie.
Si j’étois quelque peintre ou quelque étudiant.
Repartit le renard, j’avancerois la joie Que vous aurez eq le voyant.
Mais venez. Que sait-on ? Peut-être est-ce une proie Que la fortune nous envoie.
Ils vont ; et le cheval qu’à l’herbe on avoit mis ,
Assez peu curieux de semblables amis,
Fut presque sur le point d’enfiler la venelle (i). Seigneur, dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendroient volontiers comment on vous appelle.
Le cheval, qui rt’étoit dépourvu de cervelle,
Leur dit : Lisez mon nom , vous le pouvez, messieurs , Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle.
Le renard s’excusa sur son peu de savoir :
Mes fiarens , reprit-il , ne m’ont point fait instruire ; Us sont pauvres, et n’ont qu’un trou pour tout avoir: Ceux du loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire Le loup, par ce discours flatté,
S’approcha. Mais sa vanité Lui coûta quatre dents : le cheval lui desserre V fl coup ; et haut le pied ( 2 ). Voilà mon loup par terre Mal en point, sanglant et gâté.
Frère , dit le renard , ceci nous justifie Ce que m’oqt dit des gens d’esprit :
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit Que de tout inconnu le sage se méfie (3).
(1) Espèce de proverbe pour dire prendre la fuite.
(2) En levant le pied.
( 3 ) Cette Fable est écrite avec une gaieté franche , beaucoup d naturel et une grande pureté de style.
FABLE XVIII
Le Renard et les Poulets d’Inde.
Contre les assauts d’un renard Un arbre à des dindons servoit de citadelle.
Le perfide ayant fait tout le tour du rempart ,
Et vu enacuu en sentinelle ,
S’écria : quoi , ces gens se moqueront de moi !
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
Non , par tous les dieux ! non. Il accomplit son dire.
La lune, alors luisant, sembloit, contre le sire,
Vouloir favoriser la dindonnière gent (r).
Lui, qui n’étoit novice au métier d’assiégeant,
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
Feiguit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes Puis contrefit le mort , puis le ressuscité.
Arlequin n’eût exécuté Tant de différens personnages.
Il élevoit sa queue, il ta faisoit briller.
Et cent mille autres badinages.
Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller.
L’ennemi les lassoit en leur tenant la vue Sur même objet toujours tendue.
Les pauvres gens étant à la longue éblouis ,
Toujours il en tombpit quelqu’un ; autant de pris , Autant de mis à part : près de moitié succombe.
Le compagnon les porte en son garde-manger.
Le trop d'attention qu’on a pour le danger Fait le plus souvent qu’on, y tombe.
(t) Expression plaisante et singulière qui appartient à La Foa taine. Ce petit apologne est fort agréablement coûté.