‹ Fables choisies de La FontaineChapitre 54 sur 68 · CT · texte numérisé non relu

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FABLE XIX

Le Singe.

Il est un singe dans Paris A qui l’on a voit donné femme ,

Singe eu effet d’aucuns maris ,

Il la battoit. La pauvre dame En a tant soupiré qu’enun elle n’est plus.

Leur fils se plaint d’étrange sorte ,

Il éclate en cris superflus ;

Le père en rit : sa femme est morte; Il a déjà d’autres amours ,

Que l’on croit qu’il battra toujours;

Il liante la taverne, et souvent il s’enivre.

IN 'attendez rien de bon du peuple imitateur , Qu’il soit singe , ou qu’il fasse un livre : - La pire espèce c’est l’auteur.

FABLE XX

Lt Philosophe Scythe (i).

Uw philosophe austère, et né dans la Scythie ,

Se proposant de suivie une plus douce vie ,

Voyage» chez les Grecs, et vit en certains lieux Un sage, assez semblable au vieillard de Virgile (2), Homme égalant les rois, homme approchant des dieux, 't, comme ces derniers f satisfait et tranquille.

Sou bonheur consistoit aux beautés d’un jardin ,

(1) Cette Fable nous a été conservée par Aulu-Gelle , liv.,19 chap. ix.

(2) Géorgiqnes, Kv. 4 . v. taâ et suivan».

DE LA FOMAINK. LlV. XII. 57)0

t.e Scythe l’y trouva qui , la serpe à la main ,

De ses arbres à fruit retrauchoit l’inutile ,

Ebranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela,

Corrigeant partout la nature ,

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine : étoit-il d’homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitans?

Quittez moi votre serpe , instrument de dommage ;

Laissez agir la faux du temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage (t).

F’ôte le superflu, dit l’autre; et l’abattant,

Le reste en profite d’autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à sou tour , coupe et taille à toute heure ; Conseille à ses voisins , prescrit à ses amis Un universel abattis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles Il tronque son verger contre toute raison ,

Sans observer temps ni saison ,

Lunes ni vieilles ni nouvelles (a).

Tout languit et tout meurt.

Ce Scythe exprime bien

Un indiscret 'stoïcien (3) :

Celui-ci retranche de l’ame )ésirs et passions , le bon et le mauvais ,

(i) Ce vers et les précedens , qui prêtent du sentiment aux i bres, sont aussi remarquables par ta sensibilité qui y règne, que ■ar la vivacité du tour et la beauté des images.

(i) Le temps propre à tailler les arbres.

(3) Les Stoïciens étoient une secte de philosophes fondée par Zenon. « Sic isti apnlhia sectatores . qui videri ic esse tranqui/los , a et intrepidos , et immobiles volunt , dum nihil cupiunt , nihil dolent , a nihil irasctitlur , nihil gnudent , omnibus vehementioribus animi n officiis amputatis , in c orpore igname et quasi enenratœ vitœ couse- » nescunt. »

Paroles pleines force et de sens , qui font la conclusion de cetie Fable dans Aulu-Gelle , et dont La Fontaine n'a pas laissé' échapper un seul trait digne d’être conservé.

F,n général cette allégorie est aussi belle que juste , et La Fontaine l’a traitée avec une supériorité qui la met au «Bg de ses chefs-d’œuvre.

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