‹ Fables choisies, mises en vers T. 3Chapitre 12 sur 98 · L'ART · texte numérisé non relu

L'ART

Certaine Fille un peu trop fiére, Prétendoit trouver un mari Jeune, bien fait, & beau, d'agréable maniere, Point froid & point jaloux: notez ces deux points-ci, Cette Fille vouloit auff Qu'il eût du bien, de la naiffance, De lefprit, enfin tout: mais qui peut tout avoir? Le deftin fe montra foigneux de la pourvoir:

IL vint des partis d'importance.

La Belle les trouvoit trop chétifs de moitié, Quoi moi? quoi ces gens-là? l’on radote, je penfe; À moi les propofer? hélas, ils font pitié.

Voyez un peu la belle efpéce!

L'un n’avoit en l’efprit nulle délicateffe, L'autre avoit le nez fait de cette façon-là : C'étoit ceci, c’étoit cela C'étoit tout; car les précieufes Font deffus tout les dédaigneufes.

Aprés les bons partis, les médiocres gens Vinrent fe mettre fur les rangs.

Elle de fe moquer. Ah vraiment je fuis bonne De leur ouvrir la porte: ils penfent que je fuis Fort en peine de ma perfonne.

Grace à Dieu, je pañle les nuits Sans chagrin, quoi qu'en folitude.

La Belle fe {çut gré de tous ces fentimens.

L'âge la fit décheoir: adieu tous les amans.

Un an f pañle & deux avec inquiétude. | Le chagrin vient enfüuite : elle {ent chaque jour

Déloger quelques ris, quelques jeux, puis l'amour: Tome III. | D

Puis fes traits choquer & déplaire : | Puis cent fortes de fards. Ses foins ne purent faire Qu'elle échappât au temps, cet infigne larron. Les ruines d’une maifon 5e peuvent réparer: que n'eft cet avantage Pour les ruines du vifage!

Sa préciofité changea lors de langage.

Son miroir lui difoit, prenez vîte un mari:

Je ne f{çais quel defir le lui difoit auff:

Le defir peut loger chez une précieufe:

Celle-ci fit un choix qu’on n'auroit jamais cru, Se trouvant à la fin toute aife & toute heureufe De rencontrer un malotru. *

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