‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 102 sur 120 · LIVRE DOUZIEME. is · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME. is

Fuyons ce nœud, mes fœurs, je ne puis trop le dire. Jugez par le meilleur quel peut être le pire.

S'il ne nous eft permis d'aimer que fous fes loix, N’aimons point. Ce deflein fut pris par toutes trois, Toutes trois, pour chafler de fi triftes penlées,

A revoir leur travail fe montrent empreflées. Climene en un tiflu riche, pénible & grand, Avoit prefque achevé le fameux différend

D'entre le Dieu des eaux & Pallas la fçavante. On voyoit en lointain une ville naïffante.

L'honneur de Îa nommer entreux deux conteité, Dépendoit du préfent de chaque déité,

Neptune fit le fien d'un fymbole de guerre. |

Un coup de fon trident fit fortir de la terre

Un animal fougueux, un courfier plein d'ardeur. Chacun de ce préfent admiroit la grandeur.

Minerve l’effaça, donnant à la contrée

L'olivier, qui de paix eft la marque aflurée:

Elle emporta le prix, & nomma la. cité.

Athene offrit fes vœux à cette déité.

Pour les lui préfenter on choifit cent pucelles, Toutes fcachant broder, aufli fages que belles. Les premieres portoient force préfens divers ;

Tout le refte entouroit la déefle aux Yeux pers. Avec un doux fouris elle acceptoit l'hommage.

Climene ayant enfin reployé fon ouvrage, La jeune Iris commence en ces mots fon récit. Rarement pour les pleurs mon talent réuffit ; Je fuivrai toutefois la matiere impofée.

Télamon pour Cloris avoit lame embrafée :

Cloris pour Télamon brûloit de. fon côté.

IA naiffance, l’efprit, les graces ; la beauté, Tout fe trouvoit en eux, hormus ce que les hommes

Font marcher avant tout dans le fiécle où nous fommes.

Ce font les biens, c'eft l'or, mérite univerfel. Ces Amans, quoiqu'épris d'un défir mutuel, N'ofoient au blond hymen facrifier encore, Faute de ce métal que tout le monde adore, Amour s’en pañeroit, l’autre état ne le peut : Soit raifon, foit abus, le fort ainfi le veut. Cette loi qui corrompt les douceurs de la vie, Fut par le jeune amant d’un autre erreur fuivie. Le démon des combats vint troubler l'univers. Un pays contefté par des peuples divers, Engagea Télamon dans un dur exercice.

IL quitta pour un temps l’amoureufe milice.

Cloris y confentit, mais non pas fans douleur. Il voulut mériter fon eftime & fon cœur.

Pendant que fes exploits terminent la querelle, Un parent de Cloris meurt ; & laifle à la belle D'amples poffeffions & d’immenfes tréfors :

Il habitoit les lieux où Mars régnoit alors.

La belle s’y tranfporte, & par-tout révérée, Par-tout des deux partis Cloris conlidérée,

Voit de fes propres yeux les champs où Télamon Venoit de confacrer un trophée à fon nom Lui, de fa part accourt ; & tout couvert de gloire Il offre à fes amours les fruits de fa viétoire.

Leur rencontre fe fit non loin de l'élément

Qui doit être évité de tout heureux amant.

Dès ce jour l'âge d'or les eût joints fans myftere: L'âge de fer en tout a coûtume d’en faire.

Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens, Qu'au fein de fa patrie, & de l’aveu des fiens. Tout chemin, hors la mer, allongeant leur fouffrance ; Ils commettent aux flots cette douce efpérance. Zéphyre les fuivoit, quand, prefque en arrivant, Un pirate furvient, prend le deflus du vent,

Les attaque, les bat, En vain, par fa vaillance,

LÉNÉR ES DID. UEZI E ME. 157

Télamon jufqu'au bout porte fa réfiftance :

Après un long combat fon parti fut défait,

Lui pris ; & fes efforts n'eurent pour tout effet | Qu'un efclavage indigne. O Dieux, qui l'eût pû croire! Le fort, fans refpeéter ni fon fang, ni fa gloire,

Ni fon bonheur prochain, ni les vœux de Cloris,

Le fit être forçat aufli-tôt qu'il fut pris.

Le deftin ne fut pas à Cloris fi contraire ;

Un célèbre marchand l’achete du corfaire :

Il l’emméne ; & bien-tôt la belle, malgré foi,

Au milieu de fes fers, range tout fous fa loi. L'époufe du marchand la voit avec tendrefle :

ls en font leur compagne, & leur fils fa maitreffe. Chacun veut cet hymen : Cloris à leurs défirs Répondoit feulement par de profonds foupirs,

Damon, c’étoit ce fils, lui tient ce doux langage : Vous foupirez toujours, toujours votre vifage

Baigné de pleurs, nous marque un déplaifir fecret. Qu'avez-vous ? Vos beaux yeux verroient-ils à regret Ce que peuvent leurs traits, & l'excès de ma flamme ? Rien ne vous force ici, découvrez-nous votre ame ; Clors. c’eft moi, qui fuis l'efclave, & non pas vous, Ces lieux, à votre gré» n’ont-ils rien d’aflez doux! Parlez, nous fommes prêts à changer de demeure, Mes parens mont promis de partir tout à l'heure. Regrettez-Vous les biens que vous avez perdus À

Tout le nôtre eft à vous, ne le dédaignez plus.

Jen fcais qui l’agréroient ; j'ai {fçû plaire à plus d'une: Pour vous, vous méritez toute une autre fortune : Quelle que foit la nôtre, ufez-en ; vous voyez

Ce que nous poflédons & nous-même à vos pieds. Ainf parle Damon, & Cloris toute en larmes , Lui répond en ces mots accompagnés D ne Vos moindres qualités, & cet heureux féjour Même aux filles des dieux donneroient de l'amour:

Page 1