LIVRE DOUZIEME
Où Cloris lui conferve un fi parfait amour.
Comme il vouloit cacher avec foin fa fortune, Nulle peine pour lui n'étoit vile & commune.
On apprend leur retour, & leur débarquement; Cloris fe préfentant à l’un & l'autre Amant, Reconnoît Télamon fous un faix qui l’accable; Ses chagrins le rendoient pourtant méconnoiffable : Un œil indifférent à le voir eût erré,
Tant la peine & l'amour l'avoient défiguré.
Le fardeau qu'il portoit ne fut qu’un vain obflacle; Cloris le reconnoïît, & tombe à ce fpectacle: Elle perd tous fès fens & de honte & d'amour. Télamon, d'autre part, tombe prefque à fon tour. On demande à Cloris la caufe de fa peine,
Elle la dit: ce fut fans s’attirer de haine:
Son récit ingénu redoubla la pitié
Dans des cœurs prévenus d’une jufte amitié.
Damon dit que fon zéle avoit changé de face. On le crut. Cependant, quoi qu'on die & qu'on faffe , D'un triomphe fi doux l'honneur & le plaifir
Ne fe perd qu'en laiflant des reftes de defir.
On crut pourtant Damon. Il reftraignit fon zele A fceller de l'hymen une union fi belle;
Et, par un fentiment à qui rien n'eft égal,
Il pria fes parens de doter fon rival.
Il l'obtint, renonçant dès-lors à l'hyménée.
Le foir étant venu de l’heureufe journée,
Les noces f faifoient à l'ombre d'un ormeau:
L'enfant d’un voifin vit sy percher un Corbeau : Il fait partir de l'arc une fleche maudite,
Perce les deux époux d’une atteinte fubite., Cloris mourut du coup, non fans que fon amant Attirât fes regards en ce dernier moment:
Il s’écrie en voyant finir fes deftinées :
Quoi ! la Parque a tranché le cours de fes années?
Le FABLES CHOISIES.
Dieux, qui l'avez voulu, ne fufifoit-il pas
Que la haine du fort avançât mon trépas?
En achevant ces mots il acheva de vivre;
Son amour, non le coup, l'obligea de la fuivre: Bleffé légerement il pafla chez les morts;
Le Styx vit nos époux accourir fur fes bords;
Même accident finit leurs précieufes trames:
Même tombe eut leurs corps, même féjour leurs ames. Quelques-uns ont écrit.( mais ce fait eft peu für) Que chacun d'eux devint Statue & marbre dur.
Le couple infortuné face à face repofe,
Je ne garantis point cette métamorphofe :
On en doute. On le croit plus que vous ne penfez, Dit Climene ; & cherchant dans les fiécles pañlés Quelque exemple d'amour & de vertu parfaite,
Tout ceci me fut dit par le fage interpréte.
J'admirai, je plaignis ces amans malheureux ;
On les alloit unir : tout concouroit pour eux;
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Hélas ! il n’en eft point de telle en la nature: Sur le point de joüir tout s'enfuit de nos mains; Les dieux fe font un jeu de l’efpoir des humains. Laiflons, reprit Iris, cette trifte penfée.
La fête eft vers fa fin, grace au ciel, avancée;
Et nous avons pañlé tout ce temps en récits, Capables d’afiger les moins fombres efprits!
Effaçons, s’il fe peut, leur image funefte:
Je prétends de ce jour mieux employer le refte; Et dire un changement, non de corps, mais de cœur: Le miracle en eft grand ; amour en fut l’auteur: Il en fait tous les jours de diverfe maniere.
Je changerai de ftyle en changeant de matiere,
Zoon plaifoit aux yeux, mais ce n'eft pas aflés, Son peu d’efprit, fon humeur fombre,
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Rendoient ces talens mal placés :
Il fuyoit les cités, il ne cherchoit que l'ombre, Vivoit parmi les bois, concitoyen des Ours, Et pañloit fans aimer les plus beaux de fes jours. Nous avons condamné l'amour, m’allez-vous dire: J'en blâme en nous l'excès ; mais je napprouve pas Qu'infenfible aux plus doux appas, Jamais un homme ne foupire. :
Hé quoi, ce long repos eft-il d’un fi. grand prix Les morts font donc heureux : ce neft pas mon avis. Je veux des pañfions ; & fi l’état le pire Eft le néant, je ne fçais point De néant plus complet qu'un cœur froid à ce point. Zoon n'aimant donc rien, ne s’aimant pas lui-même, Vit Iole endormie, & le voila frappé:
Voilà fon cœur développé, Amour, par fon fçavoir fuprème, Ne l'eut pas fait amant, qu'il en fit un Héros. Zoon rend grace au Dieu qui troubloit fon repos: Il regarde en tremblant cette jeune merveille, | A la fin Iole s’éveille: | Surprife & dans l'étonnement, Elle veut fuir, mais fon amant L'arrête, & lui tient ce langage:
Rare & charmant objet, pourquoi me fuyez-vous Je: ne fuis plus celui qu'on trouvoit fi fauvage: Cet l'effet de vos traits, aufli puiflans que doux: Ils m'ont l'ame & l'efprit, & la raifon donnée. Souffrez que, vivant fous vos loix, J'emploie à vous fervir des biens que je vous dois. lole, à ce difcours encor plus étonnée, Rougit, & fans répondre, elle court au hameau , Et raconte à chacun ce miracle nouveau.
Ses compagnes d’abord s’'affemblent autour d'elle: Zoon fuit en triomphe, & chacun applaudit.