‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 115 sur 120 · LIVRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DOUZIEME

Notre Démon & fon conjurateur.

D'un tel combat le Prince eft fpectateur.

Chacun y court, neft fils de bonne mere, Qui, pour le voir, ne quitte toute affaire.

D'un côté font le gibet & la hart,

Cent mille écus bien comptés d'autre part.

Matheo tremble, & lorgne la finance.

L'efprit malin voyant fa contenance,

Rioit fous cape, alléguoit les trois fois, Dont Matheo fuoit dans fon harnoiïs, Prefloit, prioit, conjuroit avec larmes:

Le tout en vain. Plus il eft en alarmes, Plus l’autre rit. Enfin le manant dit,

Que fur ce Diable il n'avoit nul crédit.

On vous le hape & mene à la potence.

Comme il alloit haranguer l'afliftance, Néceflité lui fuggéra ce tour.

Il dit tout bas qu'on battit le tambour, Ce qui fut fat: de quoi l'Efprit immonde Un peu furpris, au manant demanda :

Pourquoi ce bruit ? Coquin, qu'entens-je là?

L'autre répond : c’eft Madame Honefta Qui vous réclame, & va par tout le monde Cherchant l'époux que le ciel lui donna.

Incontinent le Diable décampa, Hs S’enfuit au fond des enfers, & conta Tout le fuccès qu'avoit eu fon voyage.

Sire, dit-il, le nœud du mariage

Damne aufli dru qu’aucuns autres états.

Votre Grandeur voit tomber ici-bas ,

Non par floccons, mais menu comme pluie; Ceux que lhymen fait de fa confrérie ; Jai par moi-même examiné le cas.

Non que de foi la chofe ne foit bonne:

Elle eut jadis un plus heureux deftin :

Mais comme tout fe corrompt à la fin, Plus beau fleuron n’eft en votre couronne.

Satan le crut : il fut récompenfé,

Encor qu'il eût fon retour avancé.

Car qu'eût-il fait ? Ce n'étoit pas merveilles Qu'ayant fans cefle un diable à fes oreilles, Toujours le même, & toujours fur un ton , Il fût contraint d’enfiler la venelle :

Dans les enfers encore en change-t-on; L'autre peine eft, à mon fens, plus cruelle.

Je voudrois voir quelques gens y durer.

Elle eût à Job fait tourner la cervelle.

De tout ceci que prétens-je inférer ?

Premiérement je ne fçais pire chofe, Que de changer fon logis en prifon.

En fecond lieu, fi par quelque raifon

Votre afcendant à l'hymen vous expofe, N'époufez point d'Honefla, sil {e peur:

N'a pas pourtant une Honefla qui veut.

(Fable cexziV.)

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