LIVRE DOUZIEME
Notre Démon & fon conjurateur.
D'un tel combat le Prince eft fpectateur.
Chacun y court, neft fils de bonne mere, Qui, pour le voir, ne quitte toute affaire.
D'un côté font le gibet & la hart,
Cent mille écus bien comptés d'autre part.
Matheo tremble, & lorgne la finance.
L'efprit malin voyant fa contenance,
Rioit fous cape, alléguoit les trois fois, Dont Matheo fuoit dans fon harnoiïs, Prefloit, prioit, conjuroit avec larmes:
Le tout en vain. Plus il eft en alarmes, Plus l’autre rit. Enfin le manant dit,
Que fur ce Diable il n'avoit nul crédit.
On vous le hape & mene à la potence.
Comme il alloit haranguer l'afliftance, Néceflité lui fuggéra ce tour.
Il dit tout bas qu'on battit le tambour, Ce qui fut fat: de quoi l'Efprit immonde Un peu furpris, au manant demanda :
Pourquoi ce bruit ? Coquin, qu'entens-je là?
L'autre répond : c’eft Madame Honefta Qui vous réclame, & va par tout le monde Cherchant l'époux que le ciel lui donna.
Incontinent le Diable décampa, Hs S’enfuit au fond des enfers, & conta Tout le fuccès qu'avoit eu fon voyage.
Sire, dit-il, le nœud du mariage
Damne aufli dru qu’aucuns autres états.
Votre Grandeur voit tomber ici-bas ,
Non par floccons, mais menu comme pluie; Ceux que lhymen fait de fa confrérie ; Jai par moi-même examiné le cas.
Non que de foi la chofe ne foit bonne:
Elle eut jadis un plus heureux deftin :
Mais comme tout fe corrompt à la fin, Plus beau fleuron n’eft en votre couronne.
Satan le crut : il fut récompenfé,
Encor qu'il eût fon retour avancé.
Car qu'eût-il fait ? Ce n'étoit pas merveilles Qu'ayant fans cefle un diable à fes oreilles, Toujours le même, & toujours fur un ton , Il fût contraint d’enfiler la venelle :
Dans les enfers encore en change-t-on; L'autre peine eft, à mon fens, plus cruelle.
Je voudrois voir quelques gens y durer.
Elle eût à Job fait tourner la cervelle.
De tout ceci que prétens-je inférer ?
Premiérement je ne fçais pire chofe, Que de changer fon logis en prifon.
En fecond lieu, fi par quelque raifon
Votre afcendant à l'hymen vous expofe, N'époufez point d'Honefla, sil {e peur:
N'a pas pourtant une Honefla qui veut.
(Fable cexziV.)