‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 40 sur 120 · LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES · texte numérisé non relu

LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES

Le Lion, pour bien gouverner, Voulant apprendre la morale, Se fit, un beau jour, amener Le Singe maître ès arts chez la gent animale. La premiere leçon que donna le régent, Fut celle-ci: grand roi, pour régner fagement, Il faut que tout prince préfere Le zele de l’état à certain mouvement Qu'on appelle communément Amour propre; car c'eft le pere, C’eft l’auteur de tous les défauts, Que l'on remarque aux animaux.

Vouloir que de tout point ce fentiment vous quitte, Ce n’eft pas chofe fi petite, Qu'on en vienne à bout dans un jour:

C’eft beaucoup de pouvoir modérer cet amour. Par là votre perfonne augufte N’admettra jamais rien en foi De ridicule ni d’injufte.

Donne-moi, repartit le roi, Des exemples de l’un & l’autre.

Toute efpece, dit le doéteur, ( Et je commence par la nôtre) Toute profeflion s’eftime dans fon cœur, Traite les autres d’ignorantes, Les qualifie impertinentes, Et femblables difcours qui ne nous coûtent rien. L'amour propre, au rebours, fait qu'au degré fuprême On porte fes pareils; car c’eft un bon moyen De s'élever aufli foi-même.

EANERE :ONZTEME. ss

De tout ce que deflus j'argumente très-bien Qu'ici bas maint talent n'eft que pure grimace, Cabale, & certain art de fe faire valoir,

Mieux fçu des ignorans, que des gens de fcavoir.

L'autre jour fuivant à [a trace Deux Anes qui, prenant tour à tour l’encenfoir, Se louoient tour à tour, comme c’eft la maniere, J'ouïs que l’un des deux difoit à fon confrere : Seigneur, trouvez-vous pas bien injufte & bien {ot L'homme, cet animal fi parfait? Il profane

Notre auguflte nom, traitant d’Ane Quiconque et ignorant, d’efprit lourd, idiot:

Il abufe encore d’un mot, Et traite notre rire & nos difcours de braire. Les humains font plaifans de vouloir exceller Pardeflus nous! non, non: c’eft à vous de parler, À leurs orateurs de fe taire:

Voilà les vrais braillards. Mais laiflons-là ces gens:

| Vous mentendez, je vous entens:

Il fufht; & quant aux merveilles, :

Dont votre divin chant vient frapper les orëilles, Philomele eft, au prix, novice dans cet art:

Vous furpaflez Lambert. L'autre Baudet repart : Seigneur, j'admire en vous des qualités pareilles. Ces Anes, non contens de s'être ainfi grattés,

S'en allerent dans les cités

L'un l’autre fe prôner. Chacun d’eux croyoit faire, En prifant fes pareils, une fort bonne affaire, Prétendant que l'honneur en reviendroit fur lui.

J'en connois beaucoup aujourd'hui, Non parmi les Baudets, mais parmi les puiffances Que le ciel voulut mettre en de plus hauts degrés, Qui changeroiïent entr'eux les fimples excellences,

S'ils ofoient, en des majeftés.

s6 FABLES CHOISIES.

J'en dis peut-être plus qu'il ne faut; & fuppofe Que votre majefté gardera le fecret.

Elle avoit fouhaité d'apprendre quelque trait Qui lui fit voir, entre autre chofe, L'amour propre donnant du ridicule aux gens.

L'injufte aura fon tour: il y faut plus de temps. Ainfi parla ce Singe. On ne m'a pas fçu dire S'il traita l’autre point, car il eft délicat: Et notre maître ès arts qui n’étoit pas un fat, Regardoit ce Lion comme un terrible Sire.

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