‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 46 sur 120 · LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES · texte numérisé non relu

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES

Un Otogénaire plantoit.

Pafle encor de bâtir; mais planter à cet âge! Difoient trois Jouvenceaux enfans du voifinage, Affurément il radotoit. | Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ? Autant qu'un patriarche il vous faudroit vieillir. - À quoi bon charger votre vie Des foins d’un avenir qui n'eft pas fait pour vous? Ne fongez déformais qu’à vos erreurs pañlées. Quittez le long efpoir & les vaftes penfées : Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le Vieillard. Tout établifflement Vient tard & dure peu. La main des parques blêmes De vos jours & des miens fe joue également.

Nos termes font pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? eft-il aucun moment Qui vous puifle aflurer d’un fecond feulement ? Mes arriére-neveux me devront cet ombrage :

Hé bien, défendez-vous au fage De fe donner des foins pour le plaïfir d'autrui ? Cela même eft un fruit que je goûte aujourd'hui: J'en puis jouir demain, & quelques jours encore: Je puis enfin compter l'aurore Plus d’une fois fur vos tombeaux.

Le Vieillard eut raifon: l’un des trois Jouvenceaux Se noya dès le port allant à l'Amérique.

L'autre, afin de monter aux grandes dignités,

Dans les emplois de Mars fervant la république, Par un coup imprévü vit fes jours emportés.

Le troifiéme tomba d’un arbre Que lui-même il voulut enter; Et, pleurés du Vieillard, il grava fur leur marbre Ce que je viens de raconter.

DS md (fut!

(Fable cex1l.)

IE

TN

Page 1