LIVRE DEUXIEME
Il rêve les combats, les conquêtes, la gloire,
Et, dans sa belliqueuse ardeur, I! rêverait, pour peu qu'il sût l'histoire,
Sous quelqu'autre Caligula, Et le froment doré dans une auge d'ivoire
Et les honneurs du consulat.
Sa fortune le sert au gré de sa nature : D'un maréchal de France il devient la moulure. Le voilà beau , brillant , tout caparaçonné D'or et d'argent. Voilà qu'il est environné De soins, d'égards, d'honneurs ; qu'on l'enivre d'éloges. Jamais le haras de Limoges N'avait produit un plus bel animal !
Or, il advient que l'illustre Cheval, A quelque temps de là, faisant sa promenade
.Aux environs de son ancien manoir, Retrouve , aux mêmes lieux, son ancien camarade,
Fait semblant de ne le point voir, Veut se faire admirer, caracole, gambade, Fait mainte et mainte pétarade, Prend le galop, détache une ruade,
Et , plus rapide que le vent , Poursuit son jeu, franchit une barrière , Une autre encore, une autre plus avant, Clisse , l'ait un faux pas, s'abat dans une ornière , Et se foule , en se relevant , Le tendon d'un pied de derrière; Et le voilà boiteux , et son maître le vend.
Et le voilà rentré dans la route commune.
Adieu rêves brillants d'une haute fortune;
Il lui faut désormais renoncer a courir.
Son mal le plus cuisant n'est pas dans son entorse.
Souffrir, il en aura la force; Mais vivre humilie, mieux eût valu mourir.
L'Ane a vu sa mésaventure, Et, loin de s'en moquer, il le plaint dans ses maux .
a Car il est bonne créature. •
L'Ane est de tous les animaux
Et le meilleur et le plus sage.
• Ami, dit -il en revenant vers lui, L'orgueil vous a perdu. Ce n'est pas d'aujourd'hui Que je craignais pour vous ce dur apprentissage :
L1VKK DEUXIEME.
Dans les jeux de noire jeune àjje, Quand l'instinct disait à mes yeux De s'attacher au sol, vous regardiez les cieux; Chacun de nous a pris sa route.
Viser au grand est beau, sans doute; S'en tenir au certain vaut mieux. »
FABLE CINQUIEME
l..-\ VIRGULE ET L AI'OSTIU) l' H E
L'apostrophe, en ces mois, gourmandait la virgule
« Je suis, prétendez -vous, de voire parenté. Je conçois voire plan, j'en vois l'habileté; Un Pygmée aisément se croit du sang d'Hercule. A vos yeux, entre nous, parfaite identité, Même port, mêmes traits, même air de dignité; Dans nos veines enfin même sang qui circule;
Et, là-jdessus, vous croyez sans scrupule Pouvoir do vous à moi traiter d'égalité.
Quelle insolente vanité!
Moi qui tiens lieu de particule!
Moi, que l'homme créa pour un si noble emploi!
Oser vous comparer à moi!
Inlre prétention, ma chère, est ridicule.
Selon vous , le pâtre et le roi
Seraient donc de même lignage ; Tous deux aussi sont du même limon; Le même Dieu les fit à son image;
Et pourtant le pâtre Simon N'est pas celui des deux à qui Ton rend hommage Pour avoir droit au vôtre, ainsi qu'il est d'usage.
Vous me voyez sur le haut bout ;
Cette raison répond à tout;
N'en demandez pas davantage.
• Si le sort vous a mise en un moins haut étage ,
Restez modeste en votre coin; Que si vous en souffrez, souffrez en philosophe;
VA retenez qu'il y a loin
De la virgule à l'apostrophe. «
FABLE SIXIEME