‹ Fables, contes et autres poésiesChapitre 96 sur 104 · TÉMOIGNAGE DE TRES - AFFECTUEUSE ESTIME · texte numérisé non relu

TÉMOIGNAGE DE TRES - AFFECTUEUSE ESTIME

Je ne plaisante pas : j'en préviens l'auditoire. Je ne sais point mettre ma gloire

A fournil' sujet de gloser.

Mais, direz-vous , la fable a droit de tout oser.

La fable, oui; niais, ici, c'est l'histoire. Le Xord a vu le l'ait; les journaux l'ont cité; Les échos du pays l'ont vingt fois répété.

L'histoire veut qu'on soit fidèle; L'histoire se respecte et je ferai comme elle. Mais un point délicat m'arrête dès l'abord; Les chroniqueurs du temps ne sont pas tous d'accord Sur le nom de la ville où s'est passé la scène; Le conte jusque-là n'étend pas son domaine. Si quelque archéologue, un jour, peu satisfait, Veut connaître le lieu qui fut témoin du fait, Peut-être son labeur résoudra le problème. L'important du récit, c'est le fait en lui-même; Son intérêt pour nous, c'est sa célébrité.

Voici donc ce qu'on m'a conté :

C'était un jour de dimanche ou de fête;

De par le maire et par le roi,

Expresse défense était faite, A péril d'encourir les peines de la loi, A tous chevaux, mulets, ânes, bêtes de somme

D'entrer, aucun jour qui se chôme,

COXTES. 27:4

Aux marchés de la ville ei d'y rien apporter A vendre, et de même à tout homme, Femme, fille et garçon de suivre ou d'escorter Aucune charge, aucune marchandise.

Ce règlement, trouvé parlait.

Revêtu du visa de monsieur le préfet, Lu, publié partout, au sortir de l'église. Avait reçu toute formalité.

Ce jour, donc, de solennité, In Ane, sans songer à profit ni malice,

Se présente, sans artifice,

A la porte de la cilé.

Voilà qu'un sergent de police,

Ardent, zélé pour son office,

Et par l'intérêt excité ,

S'en vient d'un pas précipité.

Court au contrevenant, saisit l'Ane et l'arrête.

— « Holà! butor, holà! veux-tu lâcher ma bête? Voyez ce beau monsieur qui pense avoir le droit De rudoyer les gens! » criait, toute fâchée

La villageoise endimanchée;

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Qui conduisait sou. Ane êl croyait passer droit , Comme on passe dans son endroit.

— « Butor! dit le sergent, tout rouge de colère. Brandissant dans sa main sa brette tutélaire, De ce mot de butor vous me ferez raison. A moi, gardes de la barrière!

Qu'on mette cet Ane en fourrière, Qu'on mène la femme en prison! »

- En prison ! là-dessus, la femme, de plus belle Le traite de butor. Cent fois butor, dit-elle, Et poussant à son Ane un fort coup de genou, Des mains de l'ennemi dégage le licou, Le prend, le tire et marche vers la porte

— De par le roi, n'allez pas plus avant. — De par le diable qui t'emporte, Répond la femme en poursuivant.

Le sergent, de crier main-forte!

Et courant, de nouveau sur l'Ane s' esquivant, Il le saisit par la croupière.

Le femme tirait par-devant.

Le sergent tirait par-derrière.

Au milieu du débat, l'Ane se mil à braire

Et les passants de s'ébaudir,

Et les enfants, pour applaudir, De tous les coins accourant par nuées ;

C'étaient des cris et des buées, Et des brocards pleuvant sur le sergent.

On aurait donné de l'argent Pour assister à cette comédie.

Mais la scène, bientôt, se change en tragédie.

Comme il arrive trop souvent,

Le courroux fait place à la rage.

Le sergent met flamberge au vent ,

Et, plein d'un superbe courage.

Que rehaussait encor son maintien fanfaron , Coupe la queue à maître AJiboron.

\ l'aspect émouvant de ce sang qui ruisselle

Et de son âne qui chancelle, La pauvre femme, hélas! le cœur saisi d'effroi, Plus morte que son palefroi.

Sur le pavé tombe tout éperdue , Et se casse une jambe au milieu de la rue.

îs.

Grande rumeur- dans le quartier :

Bientôt le peuple tout entier S'ameute. On se heurte, on se presse.

On va de la femme au baudet, Porté par le double intérêt Qu'inspire une double détresse.

La femme est mise à l'hôpital, L'Ane chez le vétérinaire, Et, sous escorte, le brutal Est conduit par-devant le maire

Le maire mande ses adjoints, Convoque son conseil, appelle les témoins, Et cependant qu'en son prétoire , Pour procéder à l'interrogatoire, Il t'ait entrer le prévenu, 11 voit, non sans en être ému, Des ilôts de peuple inonder la grand'place. On se groupe, on murmure, on presse les débats; On l'excite à punir, et même on le menace. « Livrez-nous le sergent, criait-on, point de grâce! Et les femmes surtout demandent son trépas ; Mais il sait ce qu'impose une éminente place : S'il accueille la plainte , il résiste à l'audace.

La justice est son guide et la loi son appui. Le président Mole lui revient eu mémoire : Il saura l'imiter, pour être, comme lui,

L'un des ornements de l'histoire.

Il voit grossir l'orage, et pour le conjurer, Donnant à son visage un air de quiétude.

Pour apaiser la ufultitude,

Il lui suffit de se montrer.

Il a fait, dès longtemps, ses preuves de vaillance; Il paraît : son aspect commande le silence.

« 0 mes concitoyens ! cessez ce grand émoi , - Modérez votre turbulence.

Impassible comme la loi,

• Vous me voyez peser dans la même balance

• Et les droits de la plainte et ceux de la défense;

• Du soin d'en décider reposez-vous sur moi :

- L'honneur de ma cité m'est plus cher que la vie » De combien de regrets ne serait pas suivie •'Une sentence inique! Aux ânes outragés » Dans la personne de leur frère Je dois prompte justice et justice sévère;

• Si le fait est constant, tous ils seront vengés!

» Mais laissons au sergent le temps de se défendre

» Kt d'exposer tous ses moyens.

• Quelques-uns parmi vous ont parlé de le pendre! » Demandez-moi mon sang, je saurai le répandre! 1 Mais que, moi, je condamne un homme sans l'entendre » Vous ne l'espérez pas, 6 mes concitoyens! »

Il dit : et le Ilot populaire, Qui, tout à l'heure encor, s'élevait mugissant, S'apaise, et, par degrés, dissipant sa colère, Comme le flot des mers , retombe obéissant. Chacun est subjugué par un charme invincible; Le prodige s'opère : et la foule paisible Rachète son murmure en s'écoulant sans bruil. L'arbre de l'éloquence a donné tout son fruit.

El puis qu'on traite de frivole Ce grand levier qu'on nomme la parole!

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