LE CLOU DE WATERLOO
Souvonl on ne sait pas d'au nous vicnl la fortune. On la prie, on l'invoque; on pense qu'elle esl loin ; On la demande au ciel ; elle est là dans un coin. ! n accident, un rien, une chance opportune Vmis la l'ait découvrir; je n'en veux pour témoin Ouc ce Clou dont voici l'histoire :
Je devrais commencer par un hymne de gloire, il s'agit de bataille et de soldats français; Mais, ce jour, l'ennemi remporta la victoire, Passons rapidement, on a peu de mémoire Pour parler d'un revers après tant de succès; Venons à notre Clou. Le chapeau d'un grand homme
Qu'il n'est pas besoin que je nomme,
V lut accroché, ce dit -on, Ce ne l'ut pas pou riant celui de Wellington.
C'était au fort de la bataille :
On sait que le héros, inquiet, harassé, Entrant dans un logis criblé par la mitraille. D'où l'ennemi venait d'être chassé, De son chapeau s' étant débarrassé, Là, regardait par la fenêtre Ses meilleurs escadrons charger... et disparaître; Pressentant son revers, mais gardant son sang-froid, Calculait, crayonnait, puis indiquait du doigt, Sous un calme apparent dont il veut rester maître, Les côtés affaiblis où de nouveaux efforts Devaient être tentés par de nouveaux renforts; Sacrifice inutile en ce jour de désastre, Jour marqué pour l'instruire a douter de son astre,
Où vingt mille guerriers, secours inattendu, Ranimant rennemi, que ce hasard seconde. Quand lonl avait fléchi, quand tout était perdu. Changèrent les destins de la France et du monde
Je le redis eneor : passons rapidement, Voilons de ce grand choc la néfaste journée; Laissons à l'avenir, qui prendra son moment , Le soin de consoler notre gloire étonnée. Disons du lendemain l'affreuse matinée : Parcourons un instant ces champs de Waterlo Tout jonchés (\vs débris de Friedland cl d'Eyïau.
Comme on voit des oiseaux de proie, Conviés aux apprêts d'un horrible festin, Autour des corps sanglants voltiger avec joie. Ainsi viennent s'abattre, avides de butin. Sans dégoût de la mort, sans respect de la gloire, Ces bandes d'écumeurs, ce ramas d'étrangers,
Qui, sur les pas de la victoire, Partagent ses profits, mais non pas ses dangers.
Quelques-uns , cependant, qu'un autre zèle inspire. Bizarres amateurs, de vaine gloire épris.
De ces grands débris de l'empire Ne veulent obtenir qu'un futile débris.
Pour eux le inoindre objet devient une richesse; Et plus il est commun, plus il les intéresse. Le cordon d'un soulier, la ganse d'un chapeau, Le bouton d'un habit , le plus mince oripeau , Pour peu qu'il ait toucbé quelque héroïque peau , Les fera pleurer de tendresse ' :
1 Les amateurs de collections et les chercheurs de raretés forment une espèce plus commune, peut-être, en Angleterre qu'ailleurs; mais qui , cependant , il faut le reconnaître, n'a jamais manqué en France
La curiosité, dit La Bruyère, n'est pas un ;>oùt pour ce (|in est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, ■ pour ce qu'on a et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait, mais a ce qui est couru, à ce qui est à la mode. Ce n'est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition. que par la petitesse de son objet. »
(La Brl'vèrk, chap. XIII, de la Mode. )
Lu autre dépouillera les églises de leurs reliquaires et de
leurs verrières , les bibliothèques de leurs manuscrits et les arser naux de leurs armes; il pillera, sans pitié, toutes les collections • publiques ; il achèvera de jeter par terre de vénérables ruines pour en emporter quelques clous, quelques chapiteaux.... <-
(Comte Horace de Yielcastei.. Les Français peints par eux-mêmes ), article des Collectionneurs
tiens au cœur généreux, mais à l'esprit étroit, Qui nous viennent, surtout, d'au delà du détroit.
Cela dit, nous touchons au fort de l'aventure.
L'un des plus diligents arpente le terrain,
Y cherche des yeux la masure
D'où le héros contemporain lit s'affaiblir sa foi dans sa grandeur future; Un mourant la lui montre; il presse sa monture. — « Oui, c'est ici, milord, c'est moi qui l'ai reçu; Entrez, et votre espoir ne sera point devu. Oui, c'est à ce grand Clou, l'honneur de ma muraille. Que pendit le chapeau de l'homme du destin. Quelque Dieu vous protège, à vous voir si matin, Milord, profitez-en. Je ne crois pas qu'il faille Hésiter sur le prix d'un si rare butin; Le vent de la fortune est toujours incertain. Qui sait ce que ce jour me vaudra de largesses? Mille Anglais vont vous suivre et m'oflrir leurs richesses. La chance est à celui qui survient tout d'abord; Vous n'auriez tantôt plus qu'un regret inutile.
Si j'avais l'honneur d'être un lord.
Pour étaler <■<• Clou dans ma superbe \ill<
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Cinq cents livres sterling ne m'arrêteraienl pas, El de Calais bientôt j'aurais franchi le pas. » L'Anglais sur ce propos : « Eh bien , j'en donne mille !
« Milord, dit, en comptant, l'habitant de la Dyle, Rendez grâce au hasard de ce si bon marché. Ce Clou, ce pauvre Clou, pardonnez, j'en soupire, Vous me l'avez, vraiment , par surprise arraché; Mais enfin je l'ai dit et ne puis m'en dédire, Et je ne voudrais pas, quand mon mot est lâché.
Le reprendre pour un empire.
Adieu , milord , adieu , bon voyage et santé ! » Milord lait un salut, pique et part enchanté.
A peine est-il parti qu'un second se présente : L'hôte le voit venir, et le malin pipeur, Oui sait cacher sa ruse à ce nouveau chercheur, A l'aide d'une pierre et de sa main pesante Enfonce un second clou dans le trou du premier, Puis, supputant son gain par le joui- tout entier, Revient vers son Anglais, lui l'ail la même histoire. Lui parle de destin, de grandeur et de gloire, Lui vante le bonheur de posséder son Clou ; C'est l'éclat de sou nom, l'honneur de sa famille,
C'est l'espoir de son lils, c'esl la (loi de sa tille; Il ae le vendrait pas pour lout For du Pérou,
K n cor qu'il dût se voir réduit à la misère; Il souffrirait la faim, s'il était nécessaire,
Plutôt que de s'en détacher.
L'Anglais, avec des yeux de béate surprise
Et qu'il n'a cessé d'attacher
Sur l'objet de sa convoitise :
>. Brave homme, lui dit -il, choisis, voilà de l'or
De quoi le payer ton trésor;
Si tu le veux, l'affaire est faite.
Si tu ne le veux pas, sans plus longue requête, Eh bien, voici du plomb pour te laver la tète! » En prononçant ces mots, à la façon d'Hamlet, Il lui met sur la gorge un double pistolet. La harangue était courte, et l'on devine comme L'hôte se fit prier pour accepter la somme. Il la prit donc; et, vite, ôtanl son Clou,
Il se débarrassa d'un fou.
Ainsi fit le second : il en vint un troisième, Puis il en vint un autre et plusieurs après lui. Le manant, pauvre hier, déjà riche aujourd'hui. Auprès de chacun d'eux s'ingéniait de même, Bai variant son stratagème.
Chacun trouvait un loi a son gdûl assorti.
L'un s'arrangeait du Clou, l'autre d'un peu de paille
Sur laquelle on croyait, qu'avant cette bataille.
L'œil du héros s'était appesanti ;
Ou des plumes d'une volaille Dont le grand homme avait lait son rôti. Tous s'en allaient contents; et le dernier sorti Était sur d'emporter la plus belle trouvaille.
Ce jeu dura trois jours. Bref, pour changer son sor Le vent de la fortune, enfin, souffla si fort, Que, dans le cours de trois journées, Le manant se fit riche à cent mille guinées.