LE SINGE ET LE M * I. IDE
Parmi les maux nombreux dont l'homme est affligé , l'hllîisie, asthme, typhus, goutte, catalepsie. Rhumatisme, calcul, gastrite, épilepsie,
Toux calarrhale ou rhume négligé, VA tant d'autres douleurs martyrisant la vie ,
Le sort le moins digne demie, L'état le pins cruel, c'est l'état de celui Qui croit que tous ces maux sont engendrés pour lui;
Qui, sur les plus légers symptômes, la contre sa santé se créant des fantômes, Et s'alarme et se plaint au moindre accès de lou\, Et se trouve la fièvre à se làler le pouls ; Relit tous ses traités, cherche, observe, étudie Les effrayants progrès que fait sa maladie, Souffre de mille maux sans en avoir aucun. Occupe son esprit du soin propre à chacun; Déplorable jouet (Tune science vaine, S'alite, prend des bains, se fait ouvrir la veine, Devient triste, abattu, morne, silencieux, Se dérobe parfois à la clarté des cieux, Et, dédaignant les biens qu'il reçut en partage, Santé, force, noblesse et brillant héritage. S'enferme pour gémir, pour pleurer sur son sort, Et s'absorber, enfin , dans des pensers de mort. Quand ce ravage est fait la tombe se prépare. Cependant quelquefois, mais l'exemple en est rare Une grande secousse, un accès de gaieté Enlève la victime aux rives du Léthé.
Un de ces malheureux sujets a l'humeur noire. Riche (ils le sont toujours, car cet étrange mal. Dont n'est jamais atteint aucun autre animal.
CONTES. 2Si)
Inconnu sous la bure, est fréquent sous la moire).
Homme aux richesses parvenu , Personnage opulent, des Indes revenu.
Avait à son service un Singe,
Une espèce d'orang-outang, Chargé des menus soins de la table cl du linge, Vrai jocko , vrai pongo , d'origine pur sang ,
Singe-valet, portant bien la serviette, Habile à présenter proprement une assiette, Homme enfin , jusque-là, parfait dans tous ses soins, Phénomène vivant , mais singe néanmoins ,
Singe conservant sa nature
Et son instinct imitateur, Vif, agile, rusé, matoise créature, Gourmand peut-être un peu, visage peu flatteur,
Au demeurant bon serviteur,
Et serviteur plein de droiture.
In soir, comme saisi d'un plus sinistre effroi, Le maître avait, en digne émule Ou des Broussais ou des Leroi , Préparé, suivant la formule, Certain breuvage laxatif, Actif
Et purgatif.
La dose en était copieuse :
Et, par son volume et son poids;
Et la mixture ingénieuse,
Devait se prendre en plusieurs fois.
Le maître sommeillait. — Joeko mourait d'envie De goûter l'élixir. Peut-être de sa vie Désir si grand n'avait été conçu
De prendre sans être aperçu.
Sans doute, il se le dit, quelque dieu le protège Un certain avant-goùt d'une exquise saveur, Le silence, la nuit, l'occasion, que sais-je? Tout à lui se présente avec tant de faveur ! Il se laissait tenter à l'odeur du mélange Avec art parfumé de vanille ou d'orange, Dont son instinct friand lui révélait le prix.
S'il ne craignait d'être surpris, Le drôle s'en ferait bien vite une rasade.
L'esprit malin le pousse au chevet du malade. Tout est bien; tout est calme; il le voit endormi. Le maître cependant ne dormait qu'à demi. Jocko, s'approchant de la table,
Saisi! furtivement le nectar délectable.
S'en verse un verre plein et l'avale d'un trait.
Une grimace épouvantable Kt le tracas du verre ont trahi son secret.
Le maître, entr'ouvrant sa paupière, A cru s'apercevoir de quelque malin tour
Les reflets d'ombre et de lumière
Qui se succèdent tour à tour.
Le bruit inattendu, la tiole vidée,
Et plus encor le visible embarras Du singe , tout concourt à fixer son idée.
Mais lui, sans souffler mot, s'enfonce dans ses draps. Ne lait semblant de rien. L'aventure est divine! S'il lui restait un peu de son esprit moqueur. S'il savait rire encore, il rirait de bon cœur; Décidément son singe a pris sa médecine. De sa méprise il suit tous les progrès : Jocko s'endort; Jocko, bientôt après, Sous l'énergique effet du loch qu'il voudrait rendre. Sent de son corps plaintif les fibres se détendre; Jocko, dès lors, attend tout ce qu'il doit attendre. Dans l'embarras de ses apprêts,
Il craint de réveiller son maître.
Ce n'est pas, il le sait, une affaire à remettre.
Or, pour tout disposer sans bruit 11 tire doucement de la table de nuit Le vase indispensable , et se pose à distance , Comme chacun se pose en telle circonstance.
Tout va bien jusque-là; poursuivons vers le mieux : Des zéphyrs (puis-je ainsi nommer cette substance? Des zéphyrs se font jour, discrets, silencieux,
Craintifs dans leur inconsistance ; Moins timides bientôt, bientôt plus expressifs Dans le vase sonore , empli de leur essence , On les entend gronder en échos successifs. « Certaine odeur se répand dans la chambre ,
» Qui n'était pas une odeur d'ambre. »
Et, comme il sent que cela vient, Immobile, de peur que son besoin ne croisse,
Jocko, dans sa piteuse angoisse, Du mieux qu'il peut se serre et se retient. Enfin, traîtreusement pressé par la colique, Tel qu'un jet de vapeur, en vain barricadé, Oui brise les parois du cylindre hydraulique, Tout le torrent s'échappe, et le coffre a cédé.
Comment s'achève l' aventure?
Le lecteur peut bien s'en douter;
Pas n'est besoin de le conter.
Le maître, à le voir en posture, \e se souvenait pas d'avoir jamais tant ri. Le succès est complet : le malade est guéri. De ce jour se déclare un bien-être sensible ; De la mort qu'il craignait il se voit exempté.
Pleurez le moins souvent qu'il vous sera possible Le rire est bon pour la saule.
LA CHARRETTE ET LE TlLP.Un
Ce n'étail pas au temps jadis, C'était l'an mil Imil cent vingt-quatre, Sous te règne de Charles-Dix, Roi donl le peuple, alors, elail presque idolâtre J'insiste sur ce point, car il est important, El mon conte n est bon qu'autant Qu'on est bien fixé sur l'époque.
C'est Vordre légal que j'invoque.
Je \ais citer un l'ail arrivé de nos jours. Je le redis, il faut qu'on parte Non du règne des Pompadours \i de celui de Bonaparte, Mais de l'empire de la charte; Que chaque temps suive son cours!
Alors, le véhicule appelé dame-blanche
N'effaçait pas le modeste sapin; Et , tous les jours encore , et surtout le dimanche ,
Maint calicot voyageait en lapin.
Favorites, non plus, n'étaient pas de ce monde; Voitures du Delta, tricycles, omnibus N'avaient pas remplacé la pesante rotonde, Lors le comble de l'art, aujourd'hui ses rebuts. Point ne manquaient , pourtant, les brillants équipages , Suivant les goûts, les rangs, les moyens et les âges, Calèches et coupés, landaus et landaulcls , Berlines et cabriolets, Et mille sortes d'attelages.
D'utilité, de caprice ou de tou .
Qui roulent dans Paris et qui, sous toute forme, Désespèrent le piéton Depuis la diligence énorme Jusqu'au fragile phaélmi.
CONTES. 2i)7
Dans ce nombre infini d'obstacles à décrire,
J'ignore si je pourrai dire Ce que le hasard amassa Pour disposer la scène où se passa
Une singulière aventure :
Il s'agissait, en cette conjoncture, D'un de ces embarras si fréquents à Paris , Et qui sont dans Boileau si plaisamment décrits.
Rencontre où plus d'une voiture Laisse souvent le sol jonché de ses débris; L'encombre était si grand , qu'au milieu de la foule Qui se pressait aux abords du pont Neuf On n'aurait su placer un œuf.
En attendant qu'elle s'écoule, In charretier poussé par le flux et reflux De chevaux et de gens qui ne s'entendaient plus, liai paysan, portant sarrau de toile bleue. Dont la charrette aussi se trouvait là,
Comme les autres faisait queue,
Criant comme eux : Gare ! et Holà !
On l'eût entendu d'une lieue , Tant il s'évertuait à dire aux plus pressés : Arrêtez; la prudence ici vous le conseille;
Dans une bagarre pareille Les trop impatients seraient des insensés , Croyez-en mon expérience.
L'ordre allait succéder à ce charivari,
Quand, tout bouillant d'impatience, L'élégant conducteur d'un léger tilbury.
Honteux du temps qu'il perd à ralentir sa course i II sortait de la Chambre et courait à la Bourse), Veut esquiver la file et prendre le milieu ; Mais, trop près du eliarton ' qui pousse en sens contraire Il irise la charrette, accroche; et son essieu
En se luisant punit le téméraire. Les assistants de rire : et lui, tout irrité. L'œil enflammé d'orgueil, de honte et de colère, Kt debout sur son char a demi culbuté,
Sur le rustre qui l'a heurté Tombe a bras raccourci et frappe sans relâche Par le gros bout de sa cravache.
Enfin, le pauvre diable allait être assommé, Lorsqu'un émineni personnage,
1 Charton (La Fowtaixi . lit \ III, fab. 12
Philosophe de haut étage, Qui ne doit pas être nommé, Publiciste, orateur, philanthrope modèle. Et, qui plus esl , le défenseur fidèle Des droits de l'homme et de la libelle. S'écrie avec l'accent d'une maie fierté , Je dis, fierté républicaine :
« Eh quoi! sur les bords de la Seine, En pleine capitale, au milieu de Paris, Sans souci du danger d'irriter les esprits, Sous le règne dv^ lois, a cent pas de la Chambre
(Notez bien qu'il en elail membre),
Non loin d'un sénat plébéien, On insulte le peuple, ou frappe un citoyen, U ii brave campagnard, un électeur peut-être! Et quel esl ce taquin, ce noble petit-maître, (ientillàtre échappé du faubourg Saint-Germain,
Ce desservant du privilège, Qui porte sur le peuple une main sacrilège?"
A ce discours, moins français que romain, Dune éloquence peu commune, Le faquin se retourne, ô désappointement!
0 circonstance inopportune !
C'est son illustre ami , l'incorruptible amant De cette égalité qu'on vante... à la tribune.
J'étais là sur le pont ; mes lèvres ont souri ;
Et pour ne pas trop prendre en haine
Les travers de l'espèce humaine.
Détournant mes regards et cherchant un abri Au pied même du bronze où respire Henri-Qualre, J'ai reporté mes yeux sur ce prince chéri Qui sut aimer le peuple et ne sut point le battre.
Qui sut frapper mais pour combattre, Humain dans son palais, terrible aux champs d'Ivry. Et, roulant une larme en mon œil attendri, J'ai senti qu'un rayon de la céleste flamme
Avait rasséréné mon àme
A contempler le grand Henri.
LE H Al. AI l)i: MAGICIEN