‹ Fables, contes et autres poésiesChapitre 99 sur 104 · A MONSIEUR LE BAROX SERS · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE BAROX SERS

\\r.lF\ IT.KFF.T IIP l\ r.IROMiF. , ANCIEN P \ I R IIF. FRANCE,

HOMMAGE DE HAITE ET RKSPECTIEl SE CONSIDERATION.

L'élève d'un sorcier, en l'absence du maître, Voulut un jour essayer son pouvoir.

Il avait grand désir de voir Si le diable déjà voudrait le reconnaître.

1 Cet apologue est imité de Goethe, qui lui-même l'avait emprunté aux œuvres de Lucien de Samosate.

Nous croyons être agréable an lecteur en transcrivant ici le

Ml CONTES.

Pour l'attirer il se mit en devoir De lui montrer tout sou savoir.

D'abord, il s'affubla tel qu'il devait paraître. La robe, la baguette cl le chapeau pointu. Et le rabat magique et le trépied tortu Vinrent lui prêter leur vertu.

Puis, récitant quelques mots du grimoire, H ferma les volets. Puis, dans la chambre noire Pour évoquer les esprits infernaux, Il fit trois fois le tour de ses fourneaux.

passage où l'illustre poète allemand avait puisé le sujet de son conte :

« Quand nous arrivions en quelque hostellerie , ce Pancrate prenoit la barre de la porte, ou un halay ou bien un pilon, lequel

» ayant enveloppé de robbes , et dit quelques enchantements, il le faisoit marcher et paroître un homme à tous ceux de la compagnie. C'estoit une chose admirable de voir ce fantosme tirer de

« l'eau, apprester à manger et nous servir en tout fort proprement. Après que Pancrate s'en estoit servy, il proféroit soudain d'autres

» vers par la force desquels il rendoit derechef le halay, balay; et

■■ la barre, barre, sans qu'il me fust possible de tirer de luy ce

>i secret, quelque peine que j'y employasse. Ce qui me fit croire qu'il me le celoit, bien qu'il me communiquast toute autre chose

' assez librement. Cela fut cause qu'un jour m'estant caché à son insçeu en un coing obscur, j'ouys de près son enchantement, qui

■ estoit de trois syllabes, et après avoir commandé au pilon ce qu'il

Puis, enfin, prenant L'écritoire ttt la |>1iiiki^* de Lucifer, A la lueur d'une livide flamme, Il signa le serment d'abandonner son àme A Ions les suppôts de renier.

Et , cela l'ait, il lui parut facile De tirer bon parti de l'instrument docile Aux volontés de l'enchanteur.

Cet instrument, ce prompt exécuteur Des ordres qu'il reçoit par la bouche du maître,

• fatloit faire , il s'en alla droit à la place. Le lendemain comme j<- » veis qu'il estoit sorty pour s'en aller au marché, je pris le pilori . n le vestis, et proférant ces paroles, luy commanday d'aller tirer

de l'eau : ce qu'il fit, et m'en ayant apporté un plein seau : Cesse , luy dis-je, et n'en puise pas davantage, ains sois faict derecliel pilon. Mais il ne voulut point m'obeyr et ne cessa de tirer de l'eau

- en si grande abondance, qu'il en avoit déjà remply toute la maison. Comme je veis que je ne pouvois l'empescher de ce faire,

» craignant que Pancrate ne se faschast à son retour, je pris une roignée et mis le pilon en deux pièces, chacune desquelles alla

» prendre un seau et se meit à tirer de l'eau : tellement qu'au

• lieu d'un serviteur je commençay d'en avoir deux. Pancrate » arriva là-dessus et estant adverty du faict , il rendit à leur prc- >] mier estre ces deux pièces de bois, comme elles estoient avant

l'enchantement. -

OEuvres de Lucien, liv. II (traduction de Baudoin, Kilo).

C'était un vieux balai , dont le manche de hêtre Avait été coupé la veille du sabbat.

L'élève, impatient émule De celui dont il vient d'usurper le rabat, S'approche du balai , prononce la formule ,

Et dit : « Va me chercher de l'eau ,

Cours prendre l'un et l'autre seau

Pour en puiser à la rivière.

Allons , vite ! obéis comme a ton ordinaire , Emplis-moi cette cuve, et cela promptemenl. » Aussitôt le balai de se mettre à l'affaire, De prendre les deux seaux, je ne sais trop comment; Le diable s'en mêlait : le diable assurément

Fait toujours bien ce qu'il doit faire;

N'exigez point d'autre raison.

Il va, puise de l'eau, revient à la maison, Verse l'eau dans la cuve et refait le voyage , Et le refait encore et, d'un nouveau courage,

S'en va du logis au ruisseau

Toujours puiser de nouvelle eau , Fait vingt fois le trajet, et, sans reprendre haleine, Autant de fois décharge son fardeau ,

Si que la cuve esl bientôt pleine.

k Assez, dit le sorcier, grand merci de ta peine, Tu peux te reposer, j'ai juste ce qu?il faut. -

Mais quel subit «'clair! quelle crainte soudaine! Voilà sa puissance en défaut.

Fidèle à sa métamorphose,

Le balai ne l'écoute pas;

H va toujours le même pas, Faisant toujours la même chose.

Versant toujours la même dose.

L'imprudent voit l'abîme, et bientôt sa raison S'égare à ce penser, qui le frappe et l'éclairé, Que s'il sait bien le formulaire Qui fait entrer le diable à la maison . Il ne sait pas la magique oraison Qu'il faut dire pour qu'il en sorte.

La cuve, enfin, déborde et l'eau coule partout. Le malheureux élève et se fâche et s'emporte.

Ainsi que son latin sa constance est à bout.

Kobe, rabat, chapeau, trépied du maléfice.

Il vous invoque; impuissante vertu!

Le drôle va toujours, poursuivant son office.

« Arrête , misérable ! assez ! finiras-tu ?

Quoi! je n'obtiendrai pas un instant de relâche? >'

Sa colère se change en accès de fureur.

Dans son emportement il saisit une hache,

Coupe en deux le balai... Mais quelle est son erreur!

Mais quelle est sa surprise, ou plutôt sa terreur!

Chacun des deux tronçons, rentrant dans la carrière.

S'en va, de son côté, puiser à la rivière.

L'eau vient en double charge ainsi que le péril.

« J'y vais donc succomber, c'en est fait, se dit-il,

Tout espoir est perdu : le mal est sans remède. »

Mais le maître survient. Le maître, à qui tout cède, Voit le pressant danger, prononce quelques mots , Et d'un coup de baguette il apaise les flots.

En un clin d'œil tout a changé de face. Les tronçons du balai vont reprendre leur place ;

Et, le charme une fois détruit, L'eau baisse promptement et s'écoule sans bruit : Le désordre arrêté laisse à peine sa trace. Et l'apprenti sorcier, qui n'a plus qu'à bénir

Ce secours de la Providence,

Se promet bien , pour l'avenir,

De ne plus soulever, dans sa jeune imprudence, Des flots qu'il ne sait contenir.

Grande leçon pour ces esprits frivoles Imprudents s'ils ne sont pervers , Pour ces beaux diseurs de paroles A soulever tout l'univers !

En sophistes la terre abonde; Par un étrange abus des mots.

Ils savent tous tort à propos t Remuer, agiter le monde; Mais de le remettre en repos

domptez sur eux... ignorance profonde!

l'homme et le cheval, le pkixce et le peuple.

Page 1