LIVRE Y. FABLE XX
De l'agneau dévoré je regarde lé reste, J'hésite, je balance... A la fin, cependant,
J'y porte une coupable dent :
Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
La brebis vient dans cet instant,
Elle jette des cris de mère...
La tète m'a tourné, j'ai craint que la brebis Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
Et, pour la forcer à se taire,
Je l'égorgé dans ma colère.
Le berger accourait armé de son bâton.
N'espérant plus aucun pardon, Je me jette sur lui : mais bientôt on m'enchaîne,
Et me voici prêt à subir
De mes crimes la juste peine.
Apprenez tous du moins, en me voyant mourir,
Que la plus légère injustice Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
Et que, dans le chemin du vice,
On est au fond du précipice,
Dès qu'on met un pied sur le bord.
Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits Étaient rongés par les souris.
Il avait beau changer d'armoire, Avoir tous les pièges à rats, Et de bons chats ; Rien n'y faisait : prose, vers, drame, histoire, Tout était entamé; les maudites souris
196 LIVRE V. FABBE XXI.
Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
Ou le récit d'une victoire,
Qu'un petit bouquet à Chloris* 5 .
Notre homme au désespoir, et l'on peut bien m'en croire, Pour y mettre un auteur peu de chose suffit, Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire :
Puis dans sa colère il écrit.
Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent Et crevèrent.
C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. Je suis loin de le croire : il n'est point de volume
Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon;
Et l'on déshonore sa plume,
En la trempant dans du poison.