‹ Fables de Florian (volume 2)Chapitre 225 sur 271 · LE MEULE · texte numérisé non relu

LE MEULE

Harangua vivement les plus considérables D'entre ces animaux à son gré si coupables.

Nouveau missionnaire, il suait en prêchant.

D'abord on ne comprit son discours qu'avec peine :

Il parlait d'un être puissant, Qu'il nommait homme; ayant l'univers pour domaine, Sachant tout, et pouvant, s'ils ne s'apprivoisaient, Détruire par le feu toute leur race entière.

Ours, tigres, sangliers étaient là qui bâillaient : Hais à ce dernier trait ils dressent la crinière. Le merle profitant d'un instant précieux, S'agite, entre en fureur, et déploie à leurs yeux

Les grands traits de l'art oratoire :

(Eschine 1 en ses discours montrait moins d'action) On dit qu'il arracha des pleurs à l'auditoire. Dans le bois chacun songe à sa conversion, Et tremble d'encourir la vengeance de l'homme.

Sur ce nouveau roi qu'on leur nomme, Au docteur merle ils font cent questions.

L'homme est, répondait-il, doué par la nature

De toutes les perfections.

Il a donc une belle hure',

Dit le porc en l'interrompant?

Sans doute qu'il reçut une trompe en partage,

Reprit à son tour l'éléphant»?

1 Eschine, célèbre orateur grec, rirai de Dénrwthène. Il se distingua tellement par son éloquence, que les Grecs donnèrent le nom des trois Grâces aux trois harangues qui nous restent de lui, et celui des neuf Muses à neuf de ses épîtres.

* Hure. Le sanglier est un porc sauvage, dont la tète s'appelle hure, ainsi que celle du saumon et celle du brochet.

5 Éléphant, le plus grand et le plus gros de tous les animaux à quatre pieds, Son nez est une trompe creuse dont il se sert comme

Le tigre 1 prétendait qu'il devait faire rage

Avec ses griffes et se$ dents ; Et l'ours 2 , qu'entre ses bras il étouffait les gens. Les faibles s'en formaient des images pareilles, Et pensaient le douer d'attributs assez beaux, Le cerf 5 , en lui donnant des jambes de fuseaux,

Et l'âne, de longues oreilles.

Tout ce qui nous ressemble est parfait à nos yeux. D'après leurs traits grossiers, leur instinct vicieux,

Ces animaux peignaient les hommes ;

Et vils insectes que nous sommes, A notre image aussi notre orgueil peint les dieux.

Deux poules dans certain marché, Voyaient avec douleur tant d'oeufs qu'on allait vendre. Elles nous maudissaient ! il fallait les entendre. Mon Dieu ! que l'homme est dur, et qu'il est peu touché

Des larmes qu'il nous fait répandre !

Avant qu'ils soient éclos il nous prend nos enfants,

d'une main, et dont les coups sont terribles. Deux grandes dents courbées qui lui sortent du côté de la mâchoire d'en haut sont ce qu'on appelle V ivoire. On a cru faussement que l'éléphant ne pouvait pas plier 1rs genoux. Il est si industrieux qu'on lui attribue mille choses qui paraissent surpasser la capacité d'un simple animal. L'éléphant blanc est dans une haute estime aux Indes orientales.

1 Tigre, animal très-féroce, qui est commun en Afrique et en Asie, et qui fait la guerre à tous les autres animaux. 11 a la tête d'un chat et les pattes d'un lion. Ses dents et ses ongles sont fort aigus.

* Ours. Cet animal a les pieds assez semblables & des main*, et ses deux pattes de devant lui servent comme de bras.

s Cerf, animal des bois, armé de deux grandes cornes qu'il met bas chaque année, Ses jambes sont fort menues.

Et ne nous laisse pas le loisir d'être mères. Nos œufs, nos tendres œufs sont les mets de ces gens. Tandis qu'ainsi discouraient ces commères,

Arrive un troupeau de moutons.

Robin, l'un des plus gras, leur dit : Qui vous chagrine? C'est cette race humaine, hélas! dont nous parlons;

Ce sont nos œufs que nous pleurons :

Chaque jour cette engeance en fournit sa cuisine. Qui, vos œufs! ah! vraiment, plaignez ces embryons 1 .

Et nous donc que l'homme assassine, Nous qu'il engraisse exprès pour faire un meilleur plat a , Croyez-vous qu'à bon droit nous n'ayons rien à dire

Contre ce peuple scélérat?

En vérité, bonnes, je vous admire.

Embryons tant que vous voudrez ; Ce sont nos fils, dit l'une. Ami, répondit l'autre, L'homme vous traite mal, plaignez-vous, murmurez ; Hais le malheur d'autrui n'empêche pas le nôtre. Laissez-nous déplorer notre destin commun.

L'amour d'une mère est extrême :

Voir périr ses enfants ou périr elle-même,

Pour une mère c'est tout un.

1 Embryons, c'est-à-dire qui ne sont point encore tout à fait for» mes.

* Pour faire un meilleur plat. La grosseur et la beauté des moutons et de leur laine varient, suivant les climats et la nature des pâturages ; mais on connaît peu d'endroits où leur chair ne soit regardée comme une excellente nourriture. Leur laine sert i faire diverses sortes de draps, et leur graisse à faire communément du suif de chiindellc. Dans plusieurs endroits de l'Afrique, les moutons s'engraissent tellement par la queue, qu'elle pèse jusqu'à .0 et 30 livres.

Page 1