LE LIVRE DE LA RAISON
Lorsque le ciel, prodigue en ses présents, Combla de biens tant d'êtres différents, Ouvrages merveilleux de son pouvoir suprême, De Jupiter l'homme reçut, dit-on,
1 Guenon, singe femelle.
Un livre écrit par Minerve 1 elle-même,
Ayant pour titre : la Raison.
Ce livre ouvert aux yeux de tous les âges, Les devait tous conduire à la vertu.
Mais d'aucun d'eux il ne fut entendu, Quoiqu'il contint les leçons les plus sages.
L'enfance y vit des mots et rien de plus ;
La jeunesse, beaucoup d'abus ; L'âge suivant, des regrets superflus :
Et la vieillesse en déchira les pages.
Les coteaux émaillés étaient baignés des pleurs Dont, en quittant son lit, l'Aurore les arrose. L'Aurore * pour Titbon signalait ses ardeurs, Malgré les tristes fruits de sa métamorphose ; Et dans un char doré, tramé par les zéphyrs, Sur nos feux satisfaits vengeant ses vains désirs, Précipitait un temps dont le plaisir dispose :
Ou, pour dire en français la chose, Le jour venait de naître; et les nouvelles fleurs, L'amarante, l'œillet, la tulipe et la rose, Se disputaient le prix des plus vives couleurt.
1 Minerve, déesse de la sagesse, de la guerre et des arts, et 6lle de Jupiter qui la fit sortir de son cerveau armée de pied en cap. On dit qu'il se fit donner un coup de hache sur la tête par Yulcain, pour la mettre au monde,
* L'Aurore pour Tithon signalait ses ardeurs,
Malgré les tristes fruits de sa métamorphose.
L'Aurore aimait le berger Tithon , et elle en était aimée. Éole, qui était rival du berger, et Paies qui 1 était de l'Aurore, résolurent de troubler leurs feux. Paies se vengea de Tithon en le réduisant tout i coup à une extrême vieillesse;
La querelle dura jusqu'à la nuit obscure.
Le soleil formait seul leur riante parure,
Mais ces fleurs ne s'en doutaient pas, Lorsqu'effaçant les traits dont il peint la nature, Le soleil dans son char emporta leurs appas.
Cette nuit-là sa sœur l de plaisirs enivrée, Auprès d'Endymion * oublia l'empirée.
L'odorat vint alors juger i
Les reines des brillants parterres :
Toutes ne savent pas fixer ce sens léger.
La tulipe une des plus fières, Quand Phébus 5 éclatait aux célestes lambris,
Dans l'ombre avait perdu son prix :
L'odorat, que vers elle aucun parfum ne guide, A peine s'aperçoit qu'elle est là seulement. Ce juge délicat non moins rapidement
Passa l'amarante insipide :
Mais la rose et l'œillet le surent arrêter.
Dans les œillets nouveaux tout fait nous enchanter ; Tout est délicieux dans les roses nouvelles : On y revient sans cesse, on ne les peut quitter. La jeune violette aussi charmante qu'elles, Mais plus timide, et qui n'avait rien dit,
Des zéphyrs parfumant les ailes, Ne fut pas la dernière à qui l'on applaudit.
Jamais, pour mériter un hommage fidèle,
* Sa sœur, Diane, sœur d'Apollon, appelée ainsi sur la terre, Hécate dans les enfers, et la lune ou Phébé au ciel.
* Endymion, berger de la Carie et petit-fils de Jupiter, que Diane aimait tant qu'elle quittait le ciel toutes les nuits pour le visiter.
5 Phébus, Apollon, fils de Jupiter et de Larône, qu'on appelait î'hébus au ciel parce qu'il conduisait le char du solicl.
318 LA UNUTT&
La seule beauté ne suffît :
Flattez moins les yeux que l'esprit ;
On vous trouvera toujours -belle.