‹ Fables de Florian (volume 2)Chapitre 251 sur 271 · LE PARTERRE ET LE POTAGER · texte numérisé non relu

LE PARTERRE ET LE POTAGER

Retire-toi de là, tu me choques îa vue ?

Tu sens le chou, l'oseille et la laitue, Cette odeur m'importune î ami, retire-toi, Disait au potager son voisin le parterre.

Ha ! ha ! dit l'autre; par ma foi,

Vous êtes délicat, mon frère.

Je m'éloignerais bien, polir ne vous plus déplaire ;

Mais cela dépend-il de moi?

Unis tous deux pat* la nature,

Il n'est pas en ma liberté,

Malgré votre orgueilleux mUrnnire,

De détruire la parenté.

J'en suis fâché pour votre vanité ; Mais je ne bougerai d'ici, je vous lé jure.

Tant pis, lui répondit le jar terre irrité, Tant pis : cette union m'afflige et me fait honte;

Ingrat, reprit le potager, Je suis bien vil à votre compte :

Mais apprenez à ne plus m'outrager.

Je me souviens que notre commun père A pris à vous former des soins infructueux.

Il vous a décoré de l'emploi de parterre, Parce qu'il n'a pu faire mieux ; Emploi brillant, mais nullement utile.

S'il eût trouvé chez vous la nature docile, Il vous eût fait potager comme moi.

Chaque jour encor je le vois Regretter le frivole usage Des dons versés dans votre sein.

Frère, il a pris sur moi quelque peu de terrain, Pour vous agrandir davantage ; Et cependant, malgré ses soins, Vous êtes plus brillant, mais vous valez bien moins.

Un manant d'esprit faible, à qui dans son enfance, Sa mère avait souvent fait peur des loups-garoux,

Poussait, dit-on, l'extravagance, Jusqu'à croire les vents, des diables en courroux, Par qui Ton est mangé la nuit, sans qu'on y pense. Un manant en effet, est un friand morceau,

Pour tenter l'appétit du diable !

Que voulez-vous ? cet homme, amoureux de sa peau,

La croyait d'un goût admirable.

Au reste, il raisonnait d'une étrange façon, Pour se fortifier dans son erreur extrême :

Si ce qu'on nomme vent, disait-il en lui-même»

À quelque chose semblait bon, Je ne le craindrais pas comme un méchant génie : Mais lorsque je le vois qui ravage nos champs, A*je donc si grand tort de craindre sa furie? 11 peut lui prendre envie De s'attaquer aux gens.

Ma peur n'est point une chimère ; Et je mets, quel qu'il soit, cet être furieux

Au même rang que le tonnerre.

Ce sont de vrais fléaux qui désolent la terre : Dites-moi quel honneur ces fléaux font aux dieux ? Tu le sauras bientôt, reprit du haut des cieux Jupiter, qu'offensait ce discours téméraire.

Au même instant ce dieu défend aux aquilons De souftler sur le champ que cultivait notre homme. Enchaîné loin de lui, dans d'épais tourbillons,

Le vent n'interrompt plus son somme; Hais l'air des environs se grossit de vapeurs ;

La terre n'est plus humectée Que d'un bourbier impur dont elle est infectée : Tout périt, bœufs, moutons, légumes, fruits et fleurs.

Le rustre, changeant de langage, A Jupiter alors demanda de l'orage

Pour épurer cet air grossier.

Le remords désarma la vengeance suprême ;

Jupiter ne se fit prier Qu'en père qui châtie à regret ce qu'il aime.

Tel peint nos passions en noircissant leurs traits, Qu'on pourrait comparer à ce rustre imbécile : A nos sens engourdis l'usage en est utile ; Il n'en faut blâmer que l'excès.

Page 1