‹ Fables de Florian (volume 2)Chapitre 267 sur 271 · L'ÉCUREUIL, LA CHATTE ET LE CHIEN · texte numérisé non relu

L'ÉCUREUIL, LA CHATTE ET LE CHIEN

Un écureuil ', malin s'il en fut un,

Un chien, assez bonne personne,

Hais n'ayant pas le sens commun,

Une chatte, espiègle et friponne,

A l'écureuil le cédant peu, Ensemble un jour raisonnaient près du feu, Sur les moyens d'escroquer une caille * Qu'un d'eux avait lorgnée en certain lieu secret. Le chien, dans ce conseil opina du bonnet.

L'écureil, friand de volaille, En politique habile approfondit le cas ; Discuta savamment et le pour et le contre.

La chatte en fit autant. Leur plus grand embarras

Était d'éviter la rencontre

D'un Argus appelé Lucas,

Garçon d'office, armé sans cesse

Contre les animaux gloutons.

L'écureuil et la chatte, usant enfin d'adresse,

1 Écureuil, petit animal allongé, qui a la queue fort grande et fort , longue, et qui est dans un mouvement presque continuel. On apprivoise les écureuils. La couleur de leur poil est rousse.

* Caille, oiseau de passage, dont la chair est très-estimée, excepté dans les pays qui produisent beaucoup d'ellébore, parce que la caille l'en nourrissant, devient fort dangereuse, jusqu'à causer l'épilepsie à ceux qui en mangent. Il est prouvé, par des observations certaines, que les cailles passent dans les pays chauds à la fin de l'automne, et reviennent vers la fin du printemps.'

Dirent entre eux : Faut-il tant de façons Pour attraper cet importun cerbère l ?

Mouflar seul en vendrait cinquante comme lui. Frère, écoute, il faut aujourd'hui Nous montrer ce que tu sais faire :

(Us s'y prenaient bien, les filous !) Lucas te laisse entrer plus volontiers que nous Dans l'endroit où le drôle a caché cette proie ? Tâche d'y demeurer tantôt sans qu'il te voie; Et puis par la fenêtre il faudra dans la cour Faire voler ce mets : nous serons là, compère ;

Mais foi d'amis, ni moi, ni la commère, Nous n'y toucherons pas jusques à ton retour, Le chien les crut ; le chien, comme une bête, Se laisse enfermer bel et bien.

Jette la caille, et voit le couple malhonnête La croquer sans en laisser rien.

Par lia fenêtre il les regardait faire.

Les drôles s'en moquaient : mais le pis de l'affaire, C'est que son dos paya les frais de leur repas. Il eut beau dire ; point de grâce.

On prétend que ce ne fut pas Le dernier tour que lui fit cette race.

Un miroir merveilleux et d'utile fabrique, Où se peignait par art le naturel des gens, Attirait au milieu d'une place publique

1 Cerbère, nom que donne les poètes au chien à trois têtes qu'ils placent à rentrée des enfers, et dont la fonction est d'empêcher les ombres d'en sortir.

Les regards de tous les passants :

J'ignore chez quel peuple ; il n'importe en quel temps. Chacun glose à l'envi sur ce tableau fidèle.

Arrive une coquette : elle y voit traits pour traits Ses petits soins jaloux et ses penchants secrets : Sans mentir, voilà bien le portrait d'Isabelle ! Présomption, désirs, mépris d'autrui : c'est elle ; C'est son esprit tout pur, je la reconnais là :

Le joli miroir que voilà !

Et combien je m'en vais humilier la belle!

Un petit maître succéda ; Et la glace aussitôt présente pour image

Beaucoup d'orgueil, et fort peu de raison :

Parbleu ! je suis ravi que Ton ait peint Daraon, S'écrie, en se mirant, l'important personnage;

Et je voudrais que, pour devenir sage,

De ce miroir malin il prît quelque leçon.

Après ce fat, vint un vieil Harpagon 1 ,

D'une espèce tout à fait rare.

Il tire une lunette et se regarde bien ;

Puis ricanant d'un air bizarre; (Test Ariste, dit-il, ce vieux fou, cet avare, Qui se ferait fouetter pour accroître son bien : J'aurais un vrai plaisir à montrer sa lésine; Et paierais de bon cœur cette glace divine,

Si l'on me la donnait pour rien.

Mille gens vicieux, sur les pas de cet homme, Tour à tour firent voir la même bonne foi :

Chacun d'eux reconnut dans le brillant fantôme,

Qui l'un, qui l'autre, et jamais soi.

1 Harpagon ; c'est le nom de l'avare dans la comédie de Molière.

380 LE RENARD PEINiRE.

Tout homme est vain, tout homme aime à médire : On rirait moins des traits de la satire, Si la présomption, dont naquit le dédain, Entre eux et nous ne mettait le prochain.

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