DE LA FABLE
Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé à faire des fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes, et relisait sans cesse la Fontaine.
J'acceptai avec joie l'offre de mon ami ; nous allâmes ensemble chez son oncle.
Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à peu près, mais qui se tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs et spirituels ; son visage, son souris, sa manière d'être, annonçaient cette paix de l'âme, cette habitude d'être heureux par soi qui se communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l'on voyait un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait plaisir, et préparait doucement le cœur à l'attrait qu'il éprouvait bientôt pour cet honnête homme.
Il me re-ut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui, me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il, le bonheur de n'être que sourd ; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance de lui dire quelques-uns de mes apologues.
Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les meilleures ; je m'efforçai de les réciter de mon mieux ; de les parer de tout le prestige du débit, de les jouer en les disant, et je cherchai dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.
Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres que je notais en moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine d'apologues, il me donna ce tribut déloges que les auteurs regardent
que l'hirondelle bâtit son nid ou bien aussi mal que le moineau fait le sien.
« Cependant, je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de préfaces de fables, que « l'apologue est une instruction déguisée sous l'allégorie d'une action ; » définition qui, par parenthèse, peut convenir au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s'appliquer à plusieurs fables, comme celles de Philomèle et Progné, de VOiseau blessé d'une flèche, du Paon se plaignant à Junon, du Renard et le Buste, etc., qui proprement n'ont point d'action, et dont tout le sens est renfermé dans le seul mot de la lin ; ou comme celles de V Ivrogne et sa femme, du Rieur et les Poissons, de Tirets et Amarante, du Testament expliqué par Ésope, qui n'ont que le mérite assez grand d'être parfaitement contées et qu'on serait bien fâché de retrancher, quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de tous les temps, ne me paraît pas toujours juste.
c Vous avez lu sûrement encore, dans le très-ingénieux discours que feu M. de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, c pour o faire un bon apologue, il faut d'abord se proposer une vérité moc raie, la cacher sous l'allégorie d'une image qui ne pèche ni contre « la justesse, ni contre l'unité, ni contre la nature ; amener ensuite c des acteurs qne Ton fera parler dans un style familier, mais éléc gant, simple, mais ingénieux, animé de ce qu'il y a de plus riant c et de plus gracieux, en distinguant bien les nuances du riant c et du gracieux, du naturel et du naïf. »
o Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens : mais quand on saura toutes ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l'a fait M. de la Motte, que la fable des Deux Pigeons est une fable imparfaite, car elle pèche contre Vunité ; que celle du Lion amoureux est encore moins bonne, car V image entière est vicieuse*. Mais, pour le malheur des définitions et des règles, tout le monde n'en sait pas moins par cœur l'admirable fable des Deux Pigeons ; tout le monde n'en répète pas moins souvent ces vers du Lion amoureux :
Amour, Amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire : Adieu, prudence,
et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement que ces deux fables sont contre les règles.
« Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable,
4 Œuvres de la Motte, Discours sur la Fable, tome IX, pages 22 et et suivantes.
que j'en indique de meilleurs ; mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu que ce genre ne peut être défini, et ne peut avoir de préceptes. Boileau n'en a rien dit dans son Art poétique ; et c'est peut-être parce qu'il avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui assurément était poète, avait fait la fable de la Mort et le Malheureux, en concurrence avec la Fontaine. J.-B. Rousseau, qui était poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans d'Alembert ' ces deux apologues comparés avec celui de la Fontaine ; vous trouverez la même morale, la même marche, presque les mêmes expressions ; cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins très-médiocres, et celle de la Fontaine est un chef-d'œuvre.
« La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un excellent morceau sur la fable, de Marmontel*. 11 n'y donne pas les moyens décrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner : il n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer, car je répète que dans ce genre il n'y en a point; mais il est le premier, ce me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme à lire la Fontaine, d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable écrivain, t Nonseulement, dit Marmontel, la Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte, mais il Ta vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un poète qui imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante ; c'est un témoin présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même : son éruditiorî, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en œuvre , de la meilleure foi du monde, pour vous persuader ; et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il attache à des jeux d'enfants , c'est l'intérêt qu'il prend pour un lapin et une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque instant : « Le bonhomme !» etc.
a Marmontel a raison : quand ce mot est dit, on pardonne tout à l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vérités qu'il nous apprend ; on lui permet de prétendre à nous enseigner la sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais un bonhomme n'est plus notre égal : sa simplicité crédule , qui nous amuse , qui nous fait rire, nous délivre à nos yeux de sa supériorité ; on respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne ; on peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.
1 Histoire des membres de V Académie française, tome 111 . * Éléments de Littérature, tome 111.
c Voilà le grand secret de la Fontaine ; secret qui n'était son secret que parce qu'il l'ignorait lui-même.
— Vous me prouvez, lui répondis- je assez tristement, qu'à moins d'être un la Fontaine, il ne faut pas faire de fables ; et tous sentez que la seule réponse à cette affligeante vérité, c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation ; et comme, dans les sacrifices un peu pénibles , il faut toujours profiter du moment où Ton se trouve en force, je vais en rentrant chez moi...
— Faire une sottise, interrompit-il ; sottise dont vous ne seriez point tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part et de l'autre plus de véritable admiration pour la Fontaine.
— Comment ! repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des années de travail ? et quel plus grand hommage peut recevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher?
— Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, Tune sur l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.
c Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à Lacédémone, et que tous les Grecs, tous les étrangers, lussent ravis d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord de ses traits enchanteurs, de sa grâce, de sa beauté divine, et puis encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se cacher ? Vous lui diriez : « Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux? Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde ; comment vous vient-il dans la tête que Ton puisse songer à deux ? Tenez-vous à votre place. La plupart des Grecs ne vous regarderont pas ; car la reine est là-haut, et vous êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en a même qui peut-être vous trouveront à leur gré ; vous en ferez vos amis, et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde. »
« Quand vous lui aurez dit cela, si la petite fille voulait encore s'aller cacher, ne lui conseillcriez-vous point d'avoir moins d'orgueil, d'une part, et de l'autre, plus d'admiration pour Hélène ?
« Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que
l'exige M. de la Motte , de placer la morale â la fin de mon apologue.
« Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que la Fontaine est si divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous ferai mon compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de deux choses que je vais tâcher de vous expliquer.
« Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que la Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables, il l'appelle :
Une ample comédie à cent actes divers, Et dont la scène est l'univers.
c En effet, un apologue est une espèce de petit drame ; il a son exposition, son nœud, son dénoûment. Que les acteurs en soient des animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par me laisser satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot, qui est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou fait. Il me serait aisé, si je ne craignais d'être trop bavard, de prendre au hasard une fable de la Fontaine, et de vous y faire voir l'avant-scène, l'exposition, faite souvent par un monologue, comme dans la fable du Berger et son troupeau ; l'intérêt commençant avec la situation, comme dans la Colombe et la Fourmi; le danger croissant d'acte en acte, car il y en a de plusieurs actes, comme V Alouette et ses petits avec le maître d'un champ ; et le dénoûment enfin mis quelquefois en spectacle, comme dans le Loup devenu Berger, plus communément en simple récit.
t Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me donner la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus nécessaire, doit être de peindre : car il faut qu'il montre aux regards ce théâtre , ces acteurs qui lui manquent ; il faut qu'il fasse lui-même ses décorations, ses habits ; que non-seulement il écrive ses rôles, mais qu'il les joue en les écrivant, et qu'il exprime à la fois les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent tant à l'effet des scènes.
« Hais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable, s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement : art difficile et peu commun ; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de l'esprit et celle du caractère. C'est ce don, le plus désirable sans doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous
fait aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nousmêmes, change en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs ; nous délivre, sans nous donner la peine de l'attention, d'une foule de défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent jamais d'efforts. Enfin, cette gaieté , selon moi, est la véritable philosophie, qui se contente de peu, sans savoir que c'est un mérite ; supporte avec résignation les maux inévitables de la vie, sans avoir besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien ; et sait encore faire le bonheur de ceux qui nous environnent, du seul supplément de notre propre bonheur.
c Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte : elle entraine avec elle le naturel, la grâce, la naïveté. Le talent de peindre, comme vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas d'être l'égal de la Fontaine, mais d'être souffert auprès de lui.
— Parlez-vous sérieusement , lui dis-je, et prétendez-vous m'encourager ? Si tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse exiger d'un fabuliste, que voulez- vous que je devienne? Ou laissez-moi brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point. Je pourrais vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins que gai ; que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage; que l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur, que cependant...
— Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun avec vous. Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur langue, songez que Phèdre fut le premier chez les Romains qui écrivit des fables en vers, que Gay fut le premier chez les Anglais. Je ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite ; mais croyez que ce mot de premier ne laisse pas de faire à la réputation des hommes. Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut aussi le premier chez les Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé.
— Quoi ! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, et dont j'ai lu la vie dans Méziriac, dans la Fontaine, dans tant d'autres; ce Phrygien si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été qu'un personnage imaginaire! Quelles preuves en avez-vousî Et qui donc, à votre avis, est l'inventeur de l'apologue?
— Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère propre, car on ne peut être moins savant que moi.
Pour ce qui regarde Ésope, je tous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M. Boulanger Sur les incertitudes qui concernent Us premiers écrivains de F antiquité. Vous y verrez que cet Ésope, renommé par ses apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus, roi de Lydie, d'un Necténabo, roi d'Egypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de ces fameuses pyramides, bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus. Voilà déjà d'assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses toutes les vies d'Ésope.
« Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'années, surnommé le Sage par tout l'Orient, et qui passe pour avoir été, comme Ésope, esclave, laid et contrefait.
« Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à peu près qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver qu2 ce Lochman le Sage pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin, et, comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph, fils de Jacob, premier ministre d'Egypte. De là, revenant à Ésope, il fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux réduits à l'esclavage et faisant prospérer la maison de leur maître ; tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis ; tous deux voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à l'occasion de ce songe ; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les choses cachées ; enfin, tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon d'Egypte, l'autre du roi de Babylone.
« Mais, sans adopter toutes les opinions de Boulanger, je me borne à regarder comme à peu près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus longtemps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient ; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paroles, d'énigmes, cette habitude de parler toujours par images, d'envelopper les préceptes d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement.
— Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point : mais quel
est le pays de l'Asie que tous regardez comme le berceau de la fable?
— Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit système qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant d'autres ; mais, comme eest peu important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur l'origine de la fable : je ne les dis guère qu'à mes amis, parce qu'il n'y a pas d'inconvénient à se tromper avec eux.
« Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez les peuples où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre âme passait, après notre mort, dans le corps de quelque animal, on n'a rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable , rien de plus conséquent , que d'étudier avec soin les mœurs, les habitudes, la fa; on de vivre de ces animaux si intéressants, puisqu'ils étaient à la fois pour l'homme l'avenir et le passé, puisqu' on voyait en eux ses pères, ses enfants et soi-même.
c De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre âme, on a dû passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce besoin de société s'ils n'avaient pas le don de s'entendre ? Cette seule question dispense d'autres raisonnements qu'on pourrait alléguer.
f Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux, a dû les mener promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là je ne vois plus qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à l'idée de faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.
c Montaigne a dit que « notre sapience apprend des bêtes les plus f utiles renseignements aux plus grandes et plus nécessaires parties t de la vie. 9 En effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux dont l'attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les mœurs du chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en r ociété, mais en famille ; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la sœur avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé ; qui demeure avec sa compagne près de son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfants, leur donner les leçons d'amour, d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées ; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de l'amitié, dans les jouis-
sances de la nature, et dans cette heureuse ignorance, cette imprévoyance des maux, a cette incuriosité qui, comme dit le bon Monc taigne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tête bien c faite. »
« Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces mœurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes ; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage, l'homme, caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé, venant à ce cri qui l'appelle 1 , reçoive une mort plus sûre des mains du perfide assassin ; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'-ait pas aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut sûrement un brachmane.
a Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse dans ce genre, et Bidpaï était un brachmane. Mais comme il vivait sous un roi puissant, dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilisé dès longtemps, il est assez vraisemblable que ses fables ne lurent pas les premières. Peut-être même n'est-ce qu'un recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les Deux Pigeons , ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient, tantôt sous le nom de Bidpaï ou Pilpaï, tantôt sous celui de Lochman. Ils passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les fit connaître aux Romains. Après Phèdre , plusieurs Latins, Aphthonius, Avien, Gabrias*, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus modernes, tels que Faërne, Abstémius, Gamérarius, en donnèrent des recueils, toujours en latin, jusqu'à la fin du seizième siècle qu'un nommé Hégémon, de Chalon-sur- Saône, s'avisa le premier de faire des fables envers français. Cent ans après, la Fontaine parut, et la Fontaine fit oublier toutes les
1 C'est ainsi qu'on tue les chevreuils.
f Aphthonius et Gabrias, connu aujourd'hui sous son véritable nom de Babrius, sont deux fabulistes grecs. C'est par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins.
fables passées, et, je tremble de tous le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de la Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps out eu, depuis la Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos rivaux ; je me borne à vous souhaiter de les valoir.
« Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la saisis. Je vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre. Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apologue. »
À ces mots, le vieillard fe tut. Je crois qu'il en était temps, car il commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il m'avait données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes fables, pour qu'il voulût bien retrancher d'une main plus ferme que la mienne celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je lus exact à ce rendez-vous ; mais quelle fut ma douleur, lorsqu'à rri va nt avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de la veille 1 Je le regrettai comme un bienfaiteur, car il l'aurait été, et c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui mes apologues, encore moins celui d'en retrancher; et privé de conseil, de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien j'en avais besoin, pour me délivrer du soin fatiguant de songer sans cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au public à faire l'office du vieillard : peut-être trouverai-je en lui moins de politesse, mais il trouvera dans moi la môme docilité.
FABLES
DE FLORÏAN