‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 10 sur 160 · DE LA FAIJLE. XVII · texte numérisé non relu

DE LA FAIJLE. XVII

poules, une foule d'autres , ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce besoin' de société, s'ils n'avaient pas le don de s'entendre? Cette seule question dispense d'autres raisonnements qu'on pourrait alléguer.

« Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux , a dû les mener promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De là, je ne vois plus qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-àdire à l'idée de faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.

« Montaigne a dit: « Que notre sapience apprend des I bêtes les plus utiles enseignements aux plus grandes t et phs nécessaires parties de la vie. j)En effet, sans jarler d'^s chiens, des chevaux, de plusieurs autres nimaux, dont l'attachement, la bonté, la résignation, levraient sans cesse faire honte aux hommes, je ne eux prendre pour exemple que les mœurs du chereuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point n société, mais en famille ; épouse toujours, à la matière des Guèbres, la sœur avec laquelle il vint au londe, avec laquelle il fut élevé ; qui demeure avec a compagne, près de son père et de sa mère, jusqu'à e que, père à son tour, il aille se consacrer à l'éducaon de ses enfants, leur donner les leçons d'amour, 'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées, ui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de l'alilié, dans les jouissances de la nature, et dans cette

X^ni DE LA FABLE.

tetU incuriosité qui, comme dit le bon Montaigne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tête bien faite.

a Pensez-vous que le premier philosoplio qui a pris la peine fie rapprocher de ces mœurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil , allant paisiblement au gagnage ', l'homme caché derrière un buisson, armé de l'arc qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de la mère du chevreuil , afin que son enfant trompé , venant à ce cri qui l'appelle*, reçoive une mort plus sûre des mains du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon philosophe n'aurait pu hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrité? Voilà la fable inventée ; et, si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut sûrement un brachmane*.

« Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l'on connaisse dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui

1. Pituragp, terre euseraencée oh voiUpetlre les aniuiaux herttf.' Tores des forêts, tels que le cerf, le daim, !e chevreuil.

Page 1