‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 9 sur 160 · DE LA FABLE, XV · texte numérisé non relu

DE LA FABLE, XV

« M. Boulanger*, par des raisons très-plausibles, démontreà peu près qu'Ésope etLokman nesontqu'un. II est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lokman le Sage pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin ; et, comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révère dans l'Orient pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph, fils de Jacob, premier ministre d'Egypte. De là, revenant à Ésope, il fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux réduits ^ l'esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître; tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux voyant en songe leur grandeur future, et sortant d'esclavage à l'occasion de ce songe; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du pharaon d'Egypte, l'autre du roi de Babyione.

« Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à regarder comme à peu près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom supposé, sous lequel on répanditdansla Grèce des apologues connus longtemps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient ; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et de la tournure de

1. Né en 1722, mort en 1759. Ce savant n'a rien publié, et des amis indiscrela ont, après sa mort, dénaturé ce qu'il avait écrit.

XVI DE I.A bAHLE.

l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles , d'énigmes , cette habitude de parler toujours par images , d'envelopper les préceptes d'un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs poètes, leurs philosophes, n'ont jamais écrit autrement.

— Oui , lui dis-je , je suis de votre avis sur ce point; mais quel est le pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable ?

— Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit système qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant d'autres; mais, comme c'est peu important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur l'origine de la fable : je ne les dis guère qu'à mes amis , parce qu'il n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.

« Nulle part on n'a du s'occuper davantage des animaux que chez le peuple où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu croire que notre âme passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus conséquent, que d'étudier avec soin les mœurs, les habitudes, la façon de vivre de ces animaux si intéressants, puisqu'ils étaient à la fois pour l'homme l'avenir et le passé , puisqu'on voyait toujours en eux ses pères, ses enfants et soi-même,

« De l'étude des animaux , de la certitude qu'ils ont notre âme, on a dû passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les

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