IV DE LA FAKLE
la confiance en lui. Je choisis promplemenl celles do mes fables que je regardais comme les meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux, do les parer de tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.
Il m'ccoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains traits , rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une reconnaissance modérée ; et , ce petit moment passé , nous commençâmes une conversation plus cordiale.
0 J'ai reconnu dans vos fables , me dit-il, plusieurs sujets pris dans des fables anciennes ou étrangères.
— Oui , lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu beaucoup de fabulistes; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me convenaient, qui n'avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques-uns à Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un Espagnol nommé V'rib té , poêle dont je fais grand cas, et qui m'a fourni mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public dans une préface afin que l'on ne puisse pas me reprocher....
— Oh î c'est fort égal au public, interrompit-il en riant.
DE LA KÀBLE. V
Qu'importe à vos lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord inventé par un Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important, c'est qu'elle soit bien faite. La Bruyère a dit : Le choix des pensées est invention. D'ailleurs vous avez pour vous l'exemple de La Fontaine. Il n'est guère de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens que lui. Mais comment y sont-ils ? Si quelque chose pouvait ajouter à sa gloire, ce serait cette comparaison. N'aj'ez donc aucune inquiétude sur ce point. En poésie , comme à la guerre , ce qu'on prend à ses frères est vol , mais ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.
«t Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous.considéré l'apologue? »
A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai ; et voyant bien , à l'air de bonté do vieillard, que le meilleur parti était d'avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu'il me le fil répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question, mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours préliminaire.
« J'entends, me répondit-il ; vous avez commencé par faire des fables ; et, quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette manière de procéder est assez commune même pour des objets plus importants. Au surplus , quand vous auriez pris la marche contraire, qui sûrement eût été plus raisonnable , je doute que vos fables y eussent gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont à peu près inutiles, où l'étude n'ajoute presque rien a\i talent, où,
nE (.A FABLE.
pour me servir d'ufce comparaison qui vous appartient, on travaille, par une espèce d'instinct, aussi bien que l'hirondelle bâtit son nid, ou bien aussi mal que le moineau fait le sien.
~~ « Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup de préfaces de fables, que l'apologue est une instruction déguisée sous l'allégorie d'une action; définition qui, par parenthèse, peut convenir au poème épique, à la comédie , au roman , et ne pourrait s'ap-
'^ pliquer à plusieurs fables, comme celles de Philomèle et Progvé , de l'Oiseau blessé d'une flèche, du Paon fe plaignant à Junon, du Renard et du Buste, etc., qui proprement n'ont point d'action , et dont tout le sens est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de l'Ivrogne et sa Femme , du Rieur et des Poissons, de Tircis et Amarante, du Testament expliqué par Ésope, qui n'ont que le mérite assez grand d'être parfaitement contées, et qu'on serait bien fâché de retrancher, quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette déûnilion, reçue de tous les temps , ne me paraît pas toujours juste.
« Vous avez lu sûrement encore , dans le très-ingénieux discours que feu M. de La Motte a mis à la tête de ses fables, que, « pour faire un bon apologue , il faut « d'abord se proposer une vérité morale , la cacher t sous l'allégorie d'une image qui ne pèche ni contre « la justesse, ni contre l'unité, ni contre la nature, tt amener ensuite des acteurs que l'on fera parler dans « uo style familier mais élégant, simple mais ingénieux, « animé de ce qu'il y a de plus riant et de plus gra-