‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 5 sur 160 · DE LA FABLE. IX · texte numérisé non relu

DE LA FABLE. IX

c M. Marmontel a raison : quand ce mot est dit, on pardonne tout à l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait , des vérités qu'il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la sagesse , prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais un bon homme n'est plus notre égal : sa simplicité crédule, qui nous amuse, qui nous fait rire , nous délivre à nos yeux de sa supériorité; on respire alors , on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne; on peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.

a Yoilà le grand secret de La Fontaine , secret qui n'était son secret que parce qu'il l'ignorait lui-même.

— Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins d'être un La Fontaine , il ne faut pas faire lie fables ; et vous sentez que la seule réponse à^ cette affligeante vérité, c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation ; et comme, dans les sacrifices un peu pénibles , il faut toujours profitei' du moment où l'on se trouve en force , je vais, en rentrant chez moi... — Faire une sottise, interrompit-il ; sottise dont vous ne seriez point tenté , si vous aviez moins d'orgueil d'une part , et de l'autre plus de véritable admiration pour La Fontaine. — Comment! repris-je d'un ton presque fâché , quelle plus grande preuve de modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des années de travail? et quel plus grand hommage peut recevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis jamais approcher? — Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre conversation pourra vous fournir deux bonnes fables , l'une

X DI Lk FABLB.

•w l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de vous faire une question que je veux aussi babiller en apologue.

t Si la plus belle des femmes, Hélène, par exemple, régnait encore à Lacédémone , et que tous les Grecs , tous les étrangers, fussent ravis d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d'abord de ses attraits enchanteurs, de sa grâce, de sa beauté divine, et puis encore de l'éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d'une petite paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se cacher? Vous lui diriez : « Ma chère enfant, pour- « quoi vous priver des jeux? Personne , je vous assure, « ne songe à vous comparer avec la reine do Sparte. II « n'y a qu'une Hélène au monde ; comment vous vient-il « dans la tète de songer à deux? Tenez-vous à votre « place. La plupart des Grecs ne vous regarderont pas, « car la reine est là-haut, et vous êtes ici. Ceux qui vous « regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en a même « qui peut-être vous trouveront à leur gré : vous en « ferez vos amis , et vous admirerez avec eux la beauté « de cette reine du monde. »

« Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore s'aller cacher, ne lui conseilleriez-vou» point d'avoir moins d'orgueil d'une part , et de l'autr© plus d'admiration pour Hélène?

« Vous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l'exige M. de La Motte, de placer la moralité à la &a do mon «uologue. Ne brûlez donc point V0S U-

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