LiVRE m, FABLE VU
Il aperçoit dans des taillis Un lapin que toujours il traita comme un frère; 11 y court : « Pur pillé , sauve-moi, lui dit-il,
Donne retraite à ma misère, Ouvre-moi ton terrier; tu vois l'affreux péril... — Ah ! que j'en suis fâché ! répond d'un air tranquille Le lapin : je ne puis l'offrir mon logement,
Ma femme accouche en ce moment ; Sa famille et la mienne ont rempli cet asile;
Je te plains bien sincèrement :
Adieu , mon cher ami. » Cela dit , il s'échappe ,
Et voici la meule qui jappe.
Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin , Il rencontre un taureau que cent fois au besoin Il avait obligé; tendrement il le prie D'arrêter un moment cette meute en furie,
Qui de ses cornes aura peui'.
i Hélas! dit le taureau, ce serait de grand cœur :^'
Mais des génisses la plus belle Est seule dans ce bois ; je l'entends qui m'appelle , Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur. » Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine. Implore vainement un daim, un cerf dix-cors ', Ses amis les plus sûrs; ils l'écoutent à peine,
Tant ils ont peur du bruit des cors.
Le pauvre infortuné, sans force el sans courage, Allait se rendre aux chiens , quand du milieu du bois Deux chevreuils reposant sous le même feuillage
Des chasseurs entendent la voix.
L'un d'eux se lève el part ; la meute sanguinahre
Quitte le lièvre et court après.
En vain le piqueur en colère Crie, et jure , cl se fâche ; à travers les forêts
Le chevreuil emmèrfe la chasse , Va faire un long circuit, et revient au buisson
1. Dix cors ; cor ou cornes. L'âge des cerfs se com)>te par le noD;bre des branches de leur ramure. Il en pousse deux par an. Un ceu dis-cors compic supt ans.
66 LIVRE III, rAHLF. Vil.
Où ralleiiflait son compagnon ,
Qui dans l'instant part à sa place.
Celui-ci fait dt^ même; et, pendant tout le jour, Les doux chevreuils lancés et quittés tour à tour
Fatii^ui'nt la meute obstinée.
Enfin les chasseurs tout honteux Prennent le bon parti de retourner chez eux.
Déjà la retraite est sonnée, Et les chevreuils rejoints. Le lièvre palpitant S'approche, et leur raconte, en les félicitant, Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême , L'avaient abandonné. « Je n'en suis pas surpris, Répond un des chevreuils : à quoi bon tant d'auiis
Un seul sufûl , quand il nous aime. »
Vlll. Les deux Bacheliers.
Deux jeunes bacheliers , logés chez un docteur,
Y travaillaient avec ardeur A se mettre en état de prendre leurs licences '. Là , du matin au soir, en public disputant,
Prouvant, divisant, ergotant
Sur la nature et ses substances, L'infini , le fini , l'âme , la volonté. Les sens, le libre arbitre et la nécessité, Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre : Même par là souvent on dit qu'ils commençaient;
Mais c'est alors qu'ils se poussaient Les plus beaux arguments. Qui venait les entendre
Bouche béante demeurait,
1 Li<-ence devrail 6ire au singulier. La licence est le grade Bupérienr au hacc^tlauréat. Un baciiefier fait bien de prendre ta licence, et mal, s'il prend ses licences.
LIVUE 111, FABLE YIU. 67
El lour professeur même en extase admirait.
Une nuit qu'ils dormaient dans le grenier du maître,
Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
Qui, dans un rêve, pensent être
A se disputer sur les banc3.
a Je démontre, dit l'un. — Je distingue, dit l'autre; Or, voici mon dilemme'. — Ergo , voici le nôtre.... » A ces mots, nos rêveurs, criants , gesticulants, Au lieu de s'en tenir aux simples arguments D'Aristote ou de Scot*, soutiennent leur dilemme
De coups de poing bien assénés Sur le nez.
Tous deux sautent du lit dans une rage extrême.
Se saisissent par les cheveux.
Tombent et font tomber, pêle-mêle avec eux , Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table. Et quatre in-folios écrits sur parchemin. Le professeur arrive, une chandelle ea main ,
A ce tintamarre effroyable :
« Le diable est donc ici? dit-il tout hors de soi ; Comment! sans y voir clair et sans savoir pourquoi , Vous vous battez ainsi ! Quelle mouche vous pique? — Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux :
C'est que nous repassons tous deux
Nos leçons de métaphysique. »
1. Dilemme, espèce d'argument qu'on appelle aussi argument cornu, parce qu'il frappe de deux cotés, comme avec des cornes, celui contre lequel il est dirige.
2. Scot, philosophe célèbre dans l'École, au moyen âge, et surnommé le docteur subtil.