‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 103 sur 319 · POEME · texte numérisé non relu

POEME

Gomme ud autre Joseph nourri dans l'esclavage ,

Et semblable à Joseph de mœurs et de visage ,

Possédant sa beauté , sa grâce et sa pudeur.

Tobie , en l'embrassant , lui dit avec douceur :

Mon fils y la mort dans peu va te ravir ton père :

De ton respect pour moi fais hériter ta mère ' :

Celle qui t'a nourri, qui fa donné le jour,

Pour de si grands bienfaits ne veut qu*uu peu d'amour :

Quel plaisir est plus doux qu'un devoir de tendresse?

Honore le Seigneur , marche dans sa sagesse;

Que surtout l'indigent trouve en toi son appui >;

Partage tes habits et ton bien avec lui ;

Reçois entre tes bras Torphelin qui t'implore ;

Riche , donne beaucoup , et, pauvre , donne encore :

Ce précepte , mon fils , contient toute la loi.

Je dois en ce moment confier à ta foi

Qu'à Gabélus jadis , sur sa simple promesse ,

Je laissai dix talents , mon unique richesse :

Va toi-même à Rages pour les redemander.

Vers ce pays lointain quelqu'un peut te guider ;

Cherche dans nos tribus un conducteur fidèle ,

Dont nous reconnaîtrons et la peine et le zèle.

Il dit. Son fils le quitte , et court vers sa tribu. Devant lui se présente un jeune homme inconnu , Dont la taille, les traits, la grâce plus qu^humaine, Dès le premier abord et l'attire et l'enchatne; Ses yeux doux et brillants, sa touchante beauté, Son front où la noblesse est jointe à la bonté, Tout platt, tout charme en lui par un pouvoir suprême.

C'était l'ange du ciel envoyé par Dieu même, Qui venait de Tobie assurer le bonheur.

L'ange s'offre à servir de guide au voyageur :

> llonorem habebis matri tus omnibus diebus vits ejus : memor enim dehes qux et quanta pericula passa sit propter te in utero suo.

* Panem tuutn cum es urientibus comede, et de vestimentis tuis oudos tcge. si multum tibifuerit, abundanter tribue; si cxiguum tibi fuerit, etiam exiguum lilienter impertiri stude.

n le suit chez son père , et le vieillard en larmes >

Ne lui déguise point ses soupçons , ses alarmes ; Longtemps il Finterroge ; et lui tendant les bras , De mes craintes, dit-il , ne vous offensez pas ; Vieux , souffrant , et privé de la clarté céleste , Mon enfant de la vie est tout ce qui me reste : La frayeur est permise à qui n'a plus qu'un bien. De mon dernier trésor je vous fais le gardien. Ah ! vous me le rendrez ; mon âme satisfaite Éprouve en vous parlant une douceur secrète; Je ne sais quelle voix me dit au fond du cœur Que vous serez conduit par l'ange du Seigneur* O mon fils, pour adieu reçois ce doux présage ! Le jeune homme l'embrasse , et s'apprête au voyage ; Il presse, en gémissant, sa mère sur son sein. Bientôt, guidé par l'ange, il se met en chemin; Mais trois fois il s'arrête , et trois fois renouvelle Ses adieux et ses cris. Alors le chien fidèle f , Seul ami demeuré dans la triste maison , Court, et du voyageur devient le compagnon.

Ils marchent tout le jour dans ces plaines fécondes Où le Tigre en courroux précipite ses codes. Arrêté sur ses bords pour prendre du repos , Tobie , en se lavant dans ses rapides eaux. Découvre un monstre affreux , dont la gueule béante Lui fait jeter un cri d'horreur et d'épouvante. L'ange accourt : Saisissez , lui dit-il , sans frémir , Ce monstre , qu'à vos pieds vous allez voir mourir. Prenez son fiel sanglant * , il vous est nécessaire : Le temps vous apprendra ce qu'il en faudra faire. Le jeune Hébreu , surpris, obéit à Tinstant ; Il partage le corps du monstre palpitant. Et réserve le fiel. Sur une flamme pure

' Profectus est Tobias, et canis secntns est enm, etc. " Exetitera hune piscem , et cor ejus, et fel. . . Quod cum fcdsaet, »- •avit carnes eJus, et secbm tolerunt in via.

POSME. 16i

Le reste préparé devient sa nourriture.

Cependant de Rages , au bout de quelques jours, Les voyageurs charmés aperçoivent les tours. L'ange , avant d'arriver aux portes de la ville : De Gabélus , diMI , ne cherchons point Tasile ; Dès longtemps Gabélus a quitté ces climats. Chez un autre que lui je vais guider vos pas : Le riche Raguel, neveu de votre père, A pour fllle Sara, son unique héritière. Son plus proche parent doit seul la posséder ; La loi l'ordonne ainsi : venez la demander. Interdit à ces mots , le docile Tobie Lui répond : O mon frère , à vous seul je confie * Des malheurs de Sara ce qu'on m'a rapporté : Tout Israël connaît sa vertu , sa beauté ; Mais déjà sept époux , briguant son hyménée , Ont dès le même soir Oni leur destinée. Que deviendra mon père , hélas ! si je péris ? Ne craignez rien , dit l'ange , et suivez mes avis. Ivres d'un fol amour que le Seigneur condamne, Les amants de Sara brûlaient d'un feu profane. Ils en furent punis : mais vous, mon frère, vous, Que la loi de Moïse a nommé son époux , Dont le cœur, aux vertus formé dès votre enfance , Épurera l'amour par la chaste innocence , Vous obtiendrez Sara sans irriter le ciel.

En prononçant ces mots , ils sont chez Raguel. Tous deux , les yeux baissés , demandent à l'entrée Cette hospitalité des Hébreux révérée.

Raguel , à leur voix empressé d'accourir , Rend grâce aux voyageurs qui l'ont daigné choisir : Mais, fixant sur l'un d'eux une vue attentive,

• Audio qala tradita est septem viris , et morlui snnt... Timeo ne forte et mihi ha>.c eveniant ; et cutn siin unicus parentibns meis, deponam senectiitcm iUorum cum tristitia ad inferos. Tune angélus dixit ei : Hi qui conju- Rium ita suscipiunt, ut Deum a se et a sua mente excludant, et suslibidini ita vaecnt, etc. Ilabet potcstateni dxmoninm super cos Tu autem, etc.

162 TOfilE.

Il reconnaît les traits du vieillard de Niiiive ; Quelques pleurs aussitôt s'échappent de ses yeux. Seriez-vous , leur dit-il , du nombre des Hébreux Que le vainqueur retient dans les champs d* Assyrie ? Oui , répond Tange. — Ainsi vous connaissez Tobie *.

— Qui de nous a souffert et ne le connaît pas ?

— Ah ! parlez : avons-nous à pleurer son trépas ? Ouïe Seigneur, touché de nos longues misères, L'a-Ml laissé vivant pour exemple à nos fiières ?

n respbre, dit Fange, et vous voyez son fils.

— O jour trois fois heureux ! Enfant que je bénis , Viens , accours dans mon sein; que Kaguel embrasse Le digne rejeton d'une si sainte race î

Ton père soixante ans fut notre unique appui : Viens jouir, ô mon fils, de notre amour pour lui.

Il appelle aussitôt son épouse et sa fille , Annonce son bonheur à toute sa famille , Et veut que , d'un bélier immolé par sa main , Aux hôtes qu'il reçoit on prépare un festin.

On obéit. Tobie , assis près de son guide , Sur la belle Sara porte un regard timide ; Il rencontre ses yeux : aussitôt la pudeur Couvre son jeune front d'une aimable rougeur. Il s'enhardit pourtant ; et d'une voix émue : O Raguel , dit<-il , notre loi t'est connue ; Tu sais qu'elle prescrit des nœuds encor plus doux Aux liens que le sang a formés entre nous ; Je réclame la loi , je suis de ta famille : Au fils de ton ami daigne accorder ta fille. Mes seuls titres , hélas ! pour obtenir sa foi , Sont le nom de mon père et mon respect pour toi.

■ Dixitque iliis Raguel : NosUs Tobiam fratrem meum? Qui diierunt : Novimus. .. Et misit se Raguel , et cum lacrymis osculatus est eum, et plorans supra coUum ejus, dixit : Benedictio dt tibi, fîli mi, quia boni et optimi Tiri filius es... fit praecepit Raguel occidi arielcm et parari coRviviura.

PORMB. 103

Le vieillard , à ces mots , sent naitre ses alarmes ' : Il élève au Seigneur des yeux remplis de larmes ; Son épouse et sa fille , en se pressant la main , Ont caché toutes deux leur tête dans leur sein. Mais range les rassure , et sa douce éloquence Dans leur coeur pas à pas fait entrer Tespérance * 11 les plaint , les console , et de leur souvenir Bannit les maux passés par les biens à venir. Raguel, entraîné, cède au pouvoir suprême De ce Jeune inconnu qu'il révère et qu'il aime, n unit les époux au nom de TÉtemel , Les bénit en tremblant, les recommande au ciel ; Et, pendant le festin, sa timide allégresse Voile quelques instants sa profonde tristesse.

Le repas achevé, dans leur appartement Les deux nouveaux époux sont conduits lentement. A genoux aussitôt, le front dans la poussière *, Ils élèvent au ciel leur touchante prière : Dieu puissant, disent-ils, qui daignas de tes mains Former une compagne au premier des humains, Afin de consoler sa prochaine misère Par le doux nom d'époux et par celui de père, I9ous ne prétendons point à ce bonheur parfait, Qui pour le cœur de Thomme, hélas ! ne fut point fait. Mais donne«nous Tamour des devoirs qu'il faut suivre : La vertu pour souffrir, la tendresse pour vivre , Des héritiers nombreux digues de te chérir , Et des jours innocents passés h te servir.

Dans ces devoirs pieux la nuit s'écoule entière. Dès que le chant du coq annonce la lumière ,

* Qtio aadlto rerbo, Raguel expavlt, fcletii qnid eveneritieptem viris... Et dUit angeiuf i Noll timerc.... etc. Et apprebendcns dexteram iiUai aux, deXteras Tobias tradidit.... etc.

* Instanterorabantambosimnl... Domine Dcuspatrumnostrorum.... tn fecifU Adam de limo terra, dedlstique ei adjutorium Ilevam.... Miserere noMf , et contenefcamiis ambo pari ter sanl. Et factiim est clrca puUoram canlum, etc.

Raguel, son épouse, accourent tout tremblants ^

N*osant pas espérer d'embrasser leurs enfants :

Ils les trouvent tous deux dans un sommeil tranquille.

De festons aussitôt ils parent leur asile ,

Font ruisseler le sang des taureaux immolés,

Et retiennent dix jours leurs amis rassemblés.

L'ange, pendant ce temps, au fond de la Médie

Allait redemander le dépôt de Tobie.-

Gabélus le lui rend ; et Tange, de retour,

Au milieu des plaisirs , de l'hymen, de l'amour.

Retrouve son ami pensif et solitaire ,

Soupirant en secret de l'absence d'un père.

Partons , lui dit Tobie , ô mon cher bienfaiteur !

Être heureux loin de lui pèse trop sur mon cœur.

Parmi tant de festins, au sein de l'opulence ,

Je ne vois que mon père en proie à l'indigence :

Hâtons-nous , hâtons-nous d'aller le secourir ;

Obtiens de Raguel qu'il nous laisse partir.

Il est père : aisément son âme doit comprendre

Ce qu'un fils doit d'amour au père le plus tendre.

Il dit. L'ange aussitôt va trouver Raguel ; Il le fait consentir à ce départ crue). Le malheureux vieillard les conjure, les presse De revenir un jour consoler sa vieillesse : Tobie en fait serment; et bientôt les chameaux. Les esclaves nombreux, les mugissants troupeaux . Qui de la jeune épouse ont été le partage , Vers la terre d'Assur commencent leur voyage. L'ange , présent partout , guide les conducteurs. Sara , le front voilé , cachant ainsi ses pleurs , Assise sur le dos d'un puissant dromadaire, Soupire, et tend de loin ses deux bras à sa mère ; Son époux la soutient sur son sein palpitant ; Et le fidèle chien marche en les précédant.

Hélas ! il était temps que le jeune Tobie *

' Cum vero nioras faccret Tobias, causa nuptiaruni, sollicitus crat pa-

Page 1