‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 131 sur 319 · DE CERVANTES · texte numérisé non relu

DE CERVANTES

Les premières poésies de Cervantes ne sont pas très-connues , et ne méritent guère de Tétre. Ses sonnets , ses élégie»^ se rei* sentent trop du goût de son temps. Son plus bel ouvrage, celui qui a fait sa réputation, c'est le roman de Don Quichotte,

La raison , la gaieté , la fine ironie , répandues dans cet ouvrage, Textréme vérité des portraits , la pureté , le naturel du style , ont rendit ce livre immortel. Je sais qu'il ne plait pas également à tous les lecteurs français qui ne le lisent pas en espagnol : c'est la faute de la seule traduction que nous en ayons; elle est trop loin de réiégance, de la finesse de l'original. Il semble que le traducteur ait regardé Don Quichotte o0mme un roman ordinaire, dont le seul mérite était d'être plaisant. Il a rendu le mot espagnol par le mot français qu*il trouvait dans le dictionnaire , sans comparer^ sans choisir : il a oublié que, surtout dans le comique, aucun mot n'a de synonyme , qu'un seul est le bon , que tout autre est mauvais.

La manière dont il a traduit les morceaux de poésie , qui sont en grand nombre dans Don Quichotte , ferait penser que les vers espagnds sont ridicules. Cependant ils sont presque tous agféa*> blet, peut-être un peu trop recherchés : mais Cervantes écrivait pour sa nation , dont le goût ne ressemble pas au nôtre ; et son traducteur, qui écrivait pour nous , pouvait , en conservant les pensées de Cervantes, affaiblir quelques comparaisons, adoucir quelques images , et surtout donner de la douceur et dç l'harmonie à ses vers. Il parait n'avoir songé qu'à être littéral , et c'est encore un défaut pour des Français. Presque tous les livres étran gers nous paraissent trop prolixes : Don Quichotte même a des longueurs et des traits de mauvais goût qu'il fallait retrancher. Bans craindre le reproche de n'être pas exact. Quand on traduit

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un ouvrage d'agrément , la traduction la plus agréable est à coup sûr la plus tidèle.

Malgré tous ces défauts , l'ouvrage est si bon par lui-même , les épisodes si intéressants, les aventures si comiques, que tout le monde le connaît, tout le tionde le relit; nos tapisseries , nos tableaux, nos estampes, nous offrent partout Don Quichotte; et il n'est point d'enfant qui ne rie en reconnaissant Sancho Pança.

Les Nouvelles de Cervantes ne valent pas Don Quichotte; à beaucoup près. Il en a fait douze, et quatre seulement sont dignes de lui : le Curieux impertinent, qu'il a inséré dans Don Quichotte: Binconet et Corladille, tableau grotesque, mais vrai, des fripons de SévJlle ; la Force du sang , la plus intéressante , la mieux conduite de toutes , et le Dialogue des deux Chiens, Cette dernière est une critique charmante , pleine de philosophie et de gaieté : les mœurs espagnoles y sont peintes avec tout le naturel et tout Tcsprit de Cervantes. On nous a donne, il y a quelques années, une traduction française de ces douze Nouvelles; mais il faut les lire dans l'original.

Le Voyage au Parnasse est un ouvrage en vers, divisé par chapitres. Cervantes feint qu'Apollon , menacé par des légions de mauvais poètes , envoie Mercure en Espagne rassembler tous ses favoris , pour les conduire à la défense du Parnasse. Mercure vient trouver Cervantes, et lui montre la liste de ceux qu'Apollon appelle , et de ceux qu'il faudra combattre. On sent combien cette fiction peut prêter à un homme d'esprit, que des sots ont outragé. Cet ouvrage n'est pas très-agréable, et ne peut être piquant pour nous ; je n'en connais point, de traduction, non plus que de ses comédies.

Elles sont au nombre de huit, et Cervantes dit dans ^n prologue qu'il en a fait vingt ou trente. Cette incertitude paraîtra singulière à ceux qui savent combien une comédie est difficile à faire. Quoi qu'il en soit, celles qui nous restent diminuent nos regrots sur celles qui sont perdues. Je les ai toutes lues avec attention , aucune n'est supportable : point d'intérêt, point de conduite; souvent de l'esprit, toujours de l'invraisemblance; voilà le fonds de toutes ces pièces. Dans celle qui s'appelle l'Heureux Rufien, le héros, après avoir élé« au premier acte, le plus grand coquin de Séville, se fait jacobin au Mexique, dans le second acte : il est l'exemple du couvent , il a de fréquents combats

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sur le théâtre avec le diable , et demeure toujours vainqueur. Appelé pour exhorter au lit de la mort une dame du pays dont la vie a été fort déréglée, le père Crux (c'est ainsi qu*il s'appelle ) la presse en vain de se confesser : la malade s*y refuse ; elle se croit trop coupable pour espérer son pardon : alors le père Crux , qui veut la sauver de Timpénitence Bnale, lui propose de se charger de ses péchés, et de lui donner ses mérites. Le troc se fait, le marché se signe, la mourante se confesse, les anges viennent recevoir son âme; les diables s'emparent du jacobin , qui voit tout son corps couvert d'un ulcère épouvantable. Au troisième acte , il meurt, et fait des miracles. Voilà une des comédies de l'auteur de Don Quichotte , et c'est peut-être la meilleure.

Nous avons encore de Cervantes huit petites pièces , que les Espagnols appdlent entremeses : ces ouvrages valent mieux que ses comédies. Presque tous ont du comique et du naturel; quelques* uns sont trop libres , mais deux surtout sont charmants : l'un , appelé la Cave de Salamanque, est précisément notre Soldat ma' gicien; on a calqué Topéra-comique français sur l'ouvrage espa< gnol; l'autre, nommé le Tableau merveilleux, a fourni à Piron l'idée d'un opéra en vaudevilles, le Faux Prodige, beaucoup moins joli que la petite pièce de Cervantes.

Persiles et Sigismmide, dont nous avons deux traductions assez peu fidèles, est un long roman chargé d'épisodes et d'aventures presque toujours, incroyables. Il semble que Cervantes ait voulu imiter ces anciens romans grecs , estimés encore , et admirés au* trefois. Mais toute son imagination, qui n'a jamais peut-être autant brillé que dans PersileSt ne peut rendre ses héros intéressants : leurs courses inutiles , leurs dangers invraisemblables , le mélange continuel de dévotion et d'amour, ont empêché ce livre d'atteindre à la réputation de son auteur. Cependant l'élégance du style, la vérité de quelques tableaux, et l'épisode de Ruperte, suffiraient pour le rendre précieux.

Il mé reste à parler de Galatée , qui fut son premier ouvrage.. Dans le temps qu'il l'écrivit, l'Espagne était la nation du monde la plus galante : l'amour faisait l'unique occupation des Espagnols et le sujet de tous leurs livres. Montemayor, célèbre poète, venait de donner un roman de Diane , que T^n a traduit en français. Cet ouvrage eut un grand succès «et le mérilail à quelques égards î

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un Style pur , beaucoup d'esprit, de la douceur, du sentiment , une poésie souvent enchanteresse, et surtout la naïveté touchante qui règne dans la nouvelle du Maure Abindarraet , rachètent , aux yeux des connaisseurs, le fonds d'invraisemblance, les histoires de magie et le manque d'action que Ton reproche à la IHane de Montemayor.

Cervantes, qui connaissait tous ces défauts, comme on peut le voir dans VExamen de ht bibliothèque de Don Quichotte, en évita, mais ne les évita pas tous. Ses aventures sont plus naturelles, ses personnages plus intéressants ; mais son style , et surtout ses vers, le mettent au-dessous de Montemayor. Gâté par le mal* heureux goût de scolastiqoe qui régnait alors, Cervantes fait disserter ses bergers comme s'ils étaient sur les bancs. Us prononcent de longs traités pour ou contre l'amour : ils y citent Minos, Ixion, Marc-Antoine, Rodrigue, tous les héros de la Fable et de THistoire. Si Tyreis veut consoler son ami Se ce qu'il ne peut rien obtenir de sa bergère , il lui parle ainsi * : « On dit partout que « Galatée est encore plus belle qu'elle n'est cruelle; mais on « ajoute que, sur toutes choses, elle est spirituelle. Or, si c'est la «( vérité, comme cela doit être, il s'ensuit do son esprit qu'elle doit « se connaître elle-même ; de celte connaissance, qu'elle doit s'es- « timer; de cette estime, qu'elle ne veut pas se perdre; et de cette N volonté, qu'elle ne veut pas céder à tes désirs. »

Dans un autre endroit, un amant éloigné de sa maîtresse dit en vers * : « Quoique je paraisse voir, entendre et sentir, je ne suis M qu*un fantôme formé par l'amour, et soutenu par la seule « espérance. »

Dans tout l'ouvrage , le soleil n'éclaire le monde qu'avec la lumière qu'il reçoit des yeux de Galatée ^.

* Mas fama tiene Oalatea de hermosa que de cmel x pero sobre todo se dice que es discreta : y si este es la verdad, conio io deve ser, de sa discrecion naoe el conooerse, y de conocerse estimarse, y de estimarse non ipierer perderse , y de no qnerer perderse vi.'ne el no qnerer contentart&

Galatea, lib. IL

' T atinque maestro que veo , oigo , y siento ,

Fantasma soi por el amor formada , Que con sola esperauza me susteoto*

3 Ante la luz de unes serenos ojos

Que al soi dan laz con que da luz al suelo.

DE GEBVANT£S. 121^

En voilà bien assez pour donner une idée du mauvais goût qui régnait alors, et auquel Cervantes lui-même n'a pas échappé. Mais, au milieu de toutes ces folies , on trouve des idées charmanteSydu sentiment vrai, bien exprimé, fies situations attachantes, les mouvements et les combats du cœur. Voilà ce qui m'a fait choisir la Galatée de Cervantes pour en donner une imitation. Jusqu'à présent personne ne Ta traduite, et ce roman est absolument inconnu aux Français.

Comme il est très-possible que mon travail ne réussisse point, je dois, pour la gloire de Cervantes, convenir ici de tous les changements que j'ai faits à son ouvrage. Galatée , àans J'originaJ, a six iivres, et n'est point achevée : J'ai réduit ces six livres à trois, et je l'ai finie dans un quatrième. Presque nulle part je n'ai traduit; les vers surtout ne ressemblent à l'espagnol que dans les endroits cités. Je n'ai pris que le fonds des aventures, j'y ai même changé des circonstances, quand je l'ai cru nécessaire ; j'ai ajouté des scènes entières, comme le troc des houlettes dans le premier livre; la fête champêtre et l'histoire des tourterelles dans le second, les. adieux au chien d'Élicio dans le troisième ; le quatrième, on entier, est de mon invention.

On me reprochera sans doute le trop grand nombre d'épisodes, et le peu d événements qui arrivent à Galatée. Dans Cervantes il y a deux fois plus d'épisodes, et Galatée parait beaucoup moins. Montemayor a fait la même faute dans sa Diane, qui n'est proprement qu'un recueil d'histoires différentes. Tel était le goût du siècle, tels ont été nos grands romans français, si longtemps à la mode, et dont les auteurs avaient pris les Espagnols pour modèles. Quant aux batailles, aux duels, qu'on sera peut-être étonné de trouver dans un ouvrage pastoral, c'est un tribut que Cervantes payait à sa nation. Je ne connais point de roman, point de comédie espagnole sans combats. Ce peuple, un des plus vaillants de l'Europe, et sans contredit le plus passionné, a besoin, pour qu'un livre l'amuse, d'y trouver des récits de guerre et d'amour, p ailleurs, on doit pardonner à Cervantes, qui avait en lui-même des aventures extraordinaires, d'avoir imaginé qu'elles seraient vraisemblables dans un roman.

Je n'ai plus qu'un mot à dire sur le jugement que j'ai osé porter de tous les ouvrages dé Cervantes. Malgré l'étude particulière

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que j'ai faite de sa langue, je ue m'en serais pas rapporte uniquement à moi ; mais j'ai été guidé par les lumières d'un Espagnol ■ qui aime les lettres autant que sa patrie, et qui a de commun avec Cervantes d^éire encore plus célèbre par ses talents que par ses malheurs.

* II. lecoiotedePilof.

GALATEE.

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