G ALITÉE
marchant sur la ligne , serrés les uns contre les autres , on aurail cru voir s'approcher une petite colline toute couverte de ses arbres. Quand ils furent près de nous , ils entonnèrent une ronde villageoise , à laquelle nous répondîmes. Bientôt ils déposèrent leurs fardeaux , et vinrent offrir à chaque bergère une guirlande de différentes fleurs. Nous acceptâmes leurs dons, et nous nous disposions à retourner au village, lorsque le plus vieux d'entre eux , nommé Éleuco, nous arrêta : Il faut, dit-il, que chacune de vous nous récompense de nos peines, en donnant sa guirlande à celui qu'elle aimera le mieux. Cela est trop juste , répondit une de mes compagnes en posant sa guirlande sur la tète de son cousin ; les autres suivirent son exemple , et choisirent toutes un de leurs parents. Je restai la dernière, et par bonheur je n'avais point là de cousin.
Jolis semblant d'être incertaine; puis m*approchant de Tinconnu : Je vous donne cette guirlande, lui dis-je, au nom de toutes mes compagnes , pour vous remercier du plaisir que nous a fait votre chanson. Je prononçai ce peu de mots tout d'une haleine, sans oser lever les yeux sur celui que je couronnais; et ma main tremblait si fort , que la guirlande pensa m'échapper.
L'étranger reçut mon bienfait avec reconnaissance et modestie : il saisit Tinstant où personne ne pouvait l'entendre, pour me dire à voix basse : Je vous ai payé bien cher la guirlande que j'ai reçue : vous ne m'avez donné que des fleurs; et moi Il ne put achever. Mes compagnes me pressaient de partir : je ne lui répondis pas ; mais je le regardai le plus longtemps qu'il me fut possible. Je ne m'occupai que de lui pendant le chemin ; je ne songeai qu'à lui quand je fus arrivée.
Le lendemain, jour de la fête, après avoir adoré rÉternel, tous les habitants du village et des environs se rassemblèrent sur la grande place, pour s'exercer à différents jeux champêtres. Une troupe de jeiuies gens , fiers de leur âge , de leur force , de leur agilité, se présente pour disputer le prix de la lutte , du saut, de la course. Chacun d'eux parait devoir l'emporter. Je ne m'intéressais que pour un seul : mes vœux furent exaucés. Artidore (c'était le nom de mon étranger) fut vainqueur de tous les jeux , fut applaudi par tout le monde. Alanio , disait-on , court mieux que Silvain; Marsille est plus fort que Lisandrc : mais Ârlidore rem-
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porte sur tous. J*écoutaîs ces paroles , et n'osais pas les redire ; mais je faisais semblant de ne pas les avoir entendues , pour me les faire répéter.
Ce beau jour finit. Le lendemain, nous nous rassemblâmes une douzaine déjeunes filles, Télite du village* Précédées d'une musette , et nous tenant toutes par la main , nous allâmes gagner en dansant une prairie, où nous trouvâmes Artidoreavei'/ tous nos jeunes gens. Dès qu'ils nous virent, ils coururent se raélerà notre danse ; chaque berger sépara deux bergères, et rompit notre chaîne pour la doubler. Alors les flûtes. Les tambourins se joignirent à notre musette ; la danse devint plus vive , et mon bonheur voulut que ma main se trouvât dans celle d'Artidore. Le saisissement que cette main me causa pensa me faire rompre la chaîne. Artidore 8*en aperçut, et m'enleva fortement en me pressant contre son sein : le remède était pire que le mal.
La danse finie , nous nous assîmes sur l'herbe. Tout le monde désirait d'entendre chanter Artidore : il y consentit. Je n'ai jamais oublié sa chanson ; et je vais vous la répéter , malgré les pleurs que je donnerai peut-être à un si doux souvenir.
Jamais nous ne verrions briller un jour Serein, Toujours par la douleur l'âme serait flétrie, Si Tamonr ne venait consoler notre vie, Et semer quelques fleurs sur ce triste chemin
Amour, l'on doit bénir tes chaînes :
Si deux amants ont à souffrir,
lis n'ont que la moitié des peines.
Et tu sais doubler leur plaisir.
Il n'est point de malheur pour nn amant aimé; D'un seul mot, d'un souris dépend sa destinée ; Le sort voudrait en vain la rendre infortunée ; On lui dit. Je vous aime, et son cœur est calmé .
Amour, Ton doit bénir tes chaînes :
Si deux amants ont à soufTrir,
Us n'ont que la moitié des peines ;
Et tu sais doubler leur plaisir.
L'autre jour, deux amants, à l'ombre d'un tilleul, Sur leur hymen futur se contaient leurs alarmes ; J'entendis qu'ils disaient en essuyant leurs larmes : Souffrir deux est plus doux que d'étrç heureux tout seul.
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ÂmoQr» Ton doit bénir tes chatnes : Si deux amants ont h soufTrir, Us n*ont que la moitié des peines 3 £t tu sais doubler leur plaisir. •
' Il était temps de retoarner au village : ehaqoe berger offrit le bras à sa bergère. Soit hasard , âoit adresse , Artidore me donna la mnin. Noos marchions en silence» sans oser nous regarder; mais chacun de nous deux observait l'instant où Tautre ne pouvait le voir, pour lui jeter un coup d'œil ; et dès que nos yeux se rencontraient , ils se baissaient vers la terre. Enfin je lui dis : Artidore , le peu de jours que vous nous donnez vous sembleront des années , si vous avez laissé dans votre village quelqu'un qui vous soit cher. Je donnerais tout ce que je possède , me répondit-il , pour que ces heureux jours durassent autant que ma vie. — Vous aimez donc bien les fêtes? — Ah! ce ne sont pas les fêles... n fit un soupir ; je soupirai aussi : il me serra la main; je ne crois pas le lui avoir rendu.
Nous en étions là lorsque le vieux Êleuco , dont on respectait tous les avis , proposa de chanter une ronde pour entrer dans le village aussi gaiement que nous en étions sortis. Je m'en chargeai volontiers; et, saisissant cette occasion de donner quelques avis à Artidore , voici la ronde que je chantai en le regardant ;
Voulez-vous être heoreax amant ?
Soyez guidé par le mystère ; Celui qui sait le mieux se taire En amour est le plus savant.
Pour être aimé soyez discret :
La clef des coeurs, c*est le secret '-.
En vain de l'amour on médit ; Le secret épure sa flamme ; L'amour est la vertu de l'&me,, Quand le mystère le conduit,
* En les estados de Aroor Hardie llega a ser perfeto Sinofil honesto y secreto Para liegar al suave Gusto de amor, si se acierta , Es el secrète la puerta , Y la honestidad la llavo
LIYBB I, 333
Poar être aimé 90yez discret : '
La cief dea OŒura, c'est le secret.
Souyent un seul mot peut ravir Le prix d'une longue constance ' ; Cachez jusque Yotre souffrance.
Pour savoir caclier le plaisir.
Pour être heureux soyez discret :
La clef des cœurs , c'est le secrçt
Ne confiez qu'à votre cœur Vos succès et yotre victoire ; Tout ce que l'on perd de la gloire Retourne au profit du bonheur.
Pour être aimé soyez discret :
La clef des cœurs, c'est le secret.
J'ignore ai ma chanson plut à Artidore ; mais il en profita. Pendant tout le séjour qu'il fit avec nous, il mit tant de circonspection, tant de prudence dans les soins qu'il me rendit, que la langue la plus maligne ne trouva pas un seul mot à dire.
J'étais certaine d'être aimée , et je n'avais pu cacher à mon amant que mon cœur était à lui. Nous étions convenus qu'il retournerait à son village comme il l'avait annoncé ; et que peu de jours après il enverrait un ami de sa famille me demander à mon père. Nous étions sûrs tous deux que nos parents consentiraient à ce mariage : tout semblait d'accord avec nos projets , quand , deux jours avant le départ d' Artidore , mon malheur fit revenir ma sœur jumelle d*un village voisin , où elle était allée voir une do mes tanteSf
Cette sœur, par une fatalité bien rare , est mon portrait vivant. Son visage , sa taille , sa voix , tout est si semblable entre nous deux, que nos parents nous donnaient des habits différents pour nous reconnaître. Mais nos caractères sont bien loin de cette ressemblance; et si nos cœurs avaient été jumeaux, je ne verserais pas tant de larmes.
Dès le lendemain de son retour , ma sœur fit sortir le trou-
( Es ya caao averiguado , Que no se paede negar.
Que a vezes plerde el hablar Lo que el caliar ha ganado.
peaa , et le conduisit au pâturage ayaot que je fusse éveillée. Je voulus aller la rejoindre ; mais mon père me retint toute la journée : il fallut renoncer à l'espérance de voir Artidore. Le soir, ma soeur revint , et me dit avec mystère qu'elle avait à me parler de quelque chose d'important. U cœur me battit; je devinai mon malheur. J'allai m'enfermer avec eUe. Jugez de ce que je devms en entendant ces paroles :
Ce matin , ma sœur, je conduisais le troupeau sur les rives de l'Hénarès, lorsque j'ai vu venir à moi un jeune berger qui m'est inconnu : il m'a saluée, et m'a pris la main avec une familiarité qui m'a surprise et offensée. Mon sUence, et l'altération qu'il a du remarquer sur mon visage, n'ont pas étécapables d'arrêter ses transports. Hé quoi I ma belle Téolinde, m'a-t-il dit , ne reconnaissezvous pas celui qui vous aime plus que-lui-méme ? J'ai bien vu , ma sœur, que j'étais prise pour vous : mais comme votre réputation m'est chère , et qu'un berger aussi hardi pourrait lui faire grand tort , j'ai voulu vous débarrasser pour j amais de cet importun. Je me suis gardée de lui dire qu'il se trompait; et, prenant le ton que Téolinde aurait dû toujours avoir , j'ai répondu à ses discourS-avec une fierté, avec un dédain qui l'ont fort étonné; ce qui ne vous justifie pas trop, ma sœur. Mais, heureusement pour vous, mes paroles lui ont fait impression; U m'a quittée en me nommant perfide , ingrate : et je crois pouvoir vous répondre que vous ne le reverrez plus. ,
Vous comprenez, aimables bergères, combien je souffrais pendant ce récit. J'aurais donné la moitié de ma vie pour être au lendemain, pour aller à l'instant même détromper mon mal heurcux amant. Ah ! que la nuit me parut longue l les étoiles brdlaient encore, que j'étais déjà dans les champs. Jamais mes pauvres brebis n'avaient marché si vile. J'arrive a 1 endroit ou j avais coutume de trouver Artidore ; je le cherche , je 1 appeHe ; je parcours le rivage, le bois, la campagne; je ne trouve point Artidore. Reviens , m'écriai-je ; reviens , mon bien-aime î voici la véritable Téolinde , celle qui ne vit que pour t aimer. L écho répète mes paroles, et Artidore ne vient point Enfin, lassée de tant de recherches , je vais m'asseoir au pied ^l»"/^"*^^^^^^^^^^ j'attends que le jour soit plus grand, pour parcourir de nouveau, tous les lieux que j'avais parcourus.
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A peine Taube du matin laissait distin^er les objets, qae j'aperçois des caractères tracés sur Técorce d'un peuplier blanc. Je regarde , je reconnais la main d'Arlidore , et je ne sais comment je pus lire sans mourir les vers que voici :
O vous dont rincoDstance égale la beauté ,
Vous qui comptez pour rien vos serments et ma \ic,
Yousordounez qu'elle me soit ravie :
Elle est à vous comme ma liberté.
J'obéirai, cruelle, à votre ordre terrible : Vous ne me verrez plus ; mais, à mon dernier jour.
Je veux parler de mon amour ; Oui, je veux répéter à votre &me insensible Le serment que je fis, hélas t pour mon malheur :
Kn l'écrivant sur l'écorce flexible.
Il restera gravé mieox que dans votre ccrar. Adieu : jusqu'au tombeau le mien vous a chérie : Pour ne plus vous le dire, il a fallu mourir;
Si mon trépas vous arrache uu soupir,
Ma mort sera plus douce que ma vie'.
Je lus deux fois sans pleurer ces tristes adieux : je voulus les relire encore , mais les larmes m*en empêchèrent ; et si ces larmes n'étaient venues , je serais morte sur-le-champ. La douleur m*ô(a dès ce moment le peu de raison que l'amour m'avait laissé. Je résolus de tout abandonner pour courir après Artidore. Je voulais partir à l'instant ; mais je ne pouvais quitter ce peuplier où mou arrêt était tracé. J'essaye inutilement d'enlever cette écorce; je la oaise mille fois , je la baigne de mes pleurs , et je prends la fuite à travers la campagne, en répétant les derniers mots que j'avais lus.
J'arrive sur ces bords ; ils ne sont pas éloignés de la patrie de mon amant. Jusqu'à présent personne n'a pu me donner de ses nouvelles. 'Je veux le chercher encore quelques jours ; mais si ma recherche est vaine, si mon Artidore n'est plus, mon parti
' Las letras que fijarë En esta aspera corteza , Creceran con mas firmeza Que no ba crecido tu fé :
Y en case tan desdiGhado, Tendre por dulce p?rlido , Si fui vivo aborrecido , Scr rouerto , y por i\ llorado.
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est pris , je le suivrai ; oui , s'écria4-elle en fondant en larmes , ja le suivrai : c'est ma dernière espérance*
Tel fut le récit de Téolinde. Galatée et Florise s'efforcèrent de la consoler : Restez ici, lui dit Galatée, nous vous aiderons à retrouver Arlidore; et» jusqu'à ce moment, nous le pleurerons avec vous. Téolinde, touchée de ces offres, embrassa Galatée, et lui promit de ne pas La quitter de quelques jours.
Le soleil s'était couché , et les trois bergères rassemblèrent le troupeau pour le ramener au village. Elles n'étaient pas encore à la moitié du chemin , quand Galatée s'aperçut qu'elle atait oublié sa houlette : elle pria Florise et l'étrangère de veiller à ses brebis^ et retourna seule pour la chercher. Elle découvrit bientôt à tra« vers les arbres un vieux berger nommé Lénio, assis à la place qu'elle avait occupée; il tenait dans ses mains la houlette qu'elle venait reprendre.
Dans le même instant Ëlicio , qui retournait à sa cabane avec son petit troupeau de chèvres^ vint à passer, et, reconnaissant la houlette de Galatée , il s'arrête en regardant Lénio d'un air étonné. Galatée, attentive au mouvement d'ÉIicio, se cache derrière un buisson pour écouter ce qu'il va dire.
De qui tiens-tu cette houlette? demande Élicio d'une voix animée. Je viens de la trouver ici , lui répond le vient berger, et je la destine à Bélise, qni ne refusera pas un si beau présent. — Je souhaite que tu puisses attendrir Bélise par le don de cette houlette ; mais la mienne est encore plus belle : regarde comme l'écorce, adroitement enlevée, semble former tout autour une branche de lierre. Que veux-tu que je te donne pour la changer contre celle que tu tiens? — Je veux la plus belle de tes chèvres. ~ Ah! j'y consens : je n'en ai que six, les voilà; tu peux choisir. Le vieux Lénio n'eut pas de peine à se décider : des six chèvres d'ÉIicio, une seule était près de mettre bas; ce fut celle-là qu'il choisit. Élicio, transporté, lui donna la chèvre, changea de houlette, et l'embrassa de tout sou cœur. Les deux bergers, également satisfaits, se séparèrent ; et Galatée , toute pensive , rejoignit Florise et Téolinde , qui lui demandèrent des nouvelles de sa houlette : Quelqu'un Ta prise, répondit la bergère; maisjen'y ai pas de regret.
Cependant les ombres de la nuit commençaient à noircir les
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BQODtagDes; les oiseaux, rassemblés sous le feuillage, se disputaient avec UQ murmure confus la branche ou ils passeraient la nuit ; on entendait de tous côtés les chalumeaux des bergers, et les sonnettes des brebis qui s'approchaient du village; les bergères, en y rentrant , trouvèrent de grands apprêts de fêtes ; on leur en dit le sujet. Daranio , un des plus riches laboureurs ^ devait épouser le lendemain Silvérie, dont les yeux bleus faisaient toute la dot. Le prodigue amant voulait célébrer son bonheur par la noce la plus brillante. Il y avait invité tous les bergers des villages voisins ; et le fameux Tyrcis , qui n'avait point d*égal dans Tart de chanter ou de jouer de la flûte , venait d'arriver avec son ami Damou. Téolinde espéra qu'Artidore pourrait se trouver à ces noces, elle résolut d'y suivre Galatée. Tous les bergers se préparèrent aux jeux et aux combats qui devaient remplir cette belle journée.