‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 135 sur 319 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Quand povrrai-je vivre au village ? quand serai-je le possesseur d*une petite maison entourée de cerisiers ? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie , et des ruches : un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire ; et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau. Là , je coulerais des jours heureux ; le travail, la promenade, la lecture, occuperaient tous mes moments. J'aurais de quoi vivre ; j'aurais encore de quoi donner : car sans cela point de richesse ; c'est n'avoir rien que n'avoir que pour soi. Si je pouvais jouir de tous ces biens avec une épouse sage et douce, et voir nos enfants , jouant sur le gazon , se disputer à qui courra le mieux pour venir embrasser leur mère , je croirais devoir exciter l'envie de tous les rois de l'univers.

Tel était le sort des bergers dont j'écris l'histoire : un doux mariage couronnait presque toujours une longue passion. Daranio, amant aimé de Silvérie , allait devenir son époux. Au lever de Taurore, tous les habitants du village et des alentours étaient déjà sur la grande place. L'un avait fait des guirlandes pour en orner la

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porte de la maison des mariés ; Tautre , avec son tambourin et sa flûte, leur donnait une joyeuse aubade. Ici , Ton entendait la champêtre musette ; là , le violon harmonieux; plus loin , Tantiquc psaltérion. Celui-ci mettait des rubans à ses castagnettes , celui-là des bouquets à son chapeau ; chacun voulait plaire à sa maîtresse; tous étaient animés par l'amour et par la joie.

Les nouveaux mariés ne se firent pas attendre ; on les vit arriver parcs de leurs plus beaux habits. Galatce et les jeunes filles conduisaient Silvérie ; Êlicio et les bergers entouraient Daranio. Cette aimable troupe prit le chemin du temple au bruit de tous les instruments.

Après s'être juré une éternelle fidélité, les deux époux retournèrent à la grande place , et toutes les jeunes filles coururent chercher les présents qu'elles destinaient à la mariée. L'une revient offrir à Silvérie un panier de fruits ; l'autre porte dans son chapeau des œufs frais que ses poules ont pondus : celle-ci donne la poule même, celle-là un jeune coq : toutes, sans regret et sans vanité , font une offrande proportionnée à leurs richesses.

Gal.tce approche à son tour : elle apportait deux tourterelles, qu'un valet de son père venait de prendre au filet. La bergère craignait de leur faire mal ; et ses deux mains pouvaient à peine suffire pour tenir les deux oiseaux : leurs ailes blanches , leurs becs couleur de rose s'échappaient sans cesse entre ses doigts. Elle se presse d'arriver à Silvérie ; et )a saluant d'un air gracieux , Ma bonne amie , lui dit-elle , voici des oiseaux qui veulent vivre avec vous , je vous prie de les recevoir ; tous les époux fidèles leur doivent un asile. En disant ces mots, elle présente les colombes : Silvérie avance ses mains pour les prendre ; Galatée ouvre les siennes ; les deux oiseaux profilent du moment; ils s'échappent en rasant de l'aile le visage des deux bergères , et s'élèvent dans les «lirs. Silvérie, étonnée, Galatée , presque triste, les suivent des yeux , et les perdent bientôt de vue; alors elles se regardent sans rien dire , et tout le monde rit, excepté Galatée.

Élicio s'approcha d'elle , et lui dit à voix basse : Ces oiseaux vous ont punie de ce que vous ne les gardiez pas; mais ils auront besoin devons revoir, et j'ose vous répondre qu'ils reviendront vous trouver. Je n'y compte pas , dit Galatée ; et je m'en console s'ils sont plus heureux. Aussitôt elle envoya

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chercher dans sa hergeric un bel agneau , qui remplaça les tourterelles.

Pecdant que Ton offrait les présents , plusieurs tables s'étaient dressées sous une épaisse feuiliée : elles sont bientôt couvertes de mets. Daranio , qui donnait la fé(c , fait asseoir les mères , les vieillards et les jeunes filles ; les jeunes garçons restent debout pour les servir. Plus loin , sur une espèce de théâtre soutenu par des tonneaux , des musiciens vont se placer. La symphonie commence; on l'interrompt souvent par des cris de joie; le plaisir, la gaieté brillent sur tous les visages : on parle, on écoute , on lit tout à la fois ; tout le monde est content , tout le monde est heureux : on croirait que chaque berger vient d*épouser sa maitresse.

Pour que rien ne manque à la fête , quand le repas est achevé , Daranio propose un combat pastoral. Silvérie détache sa guirlande, et déclare qu'elle sera le prix de celui qui chantera le mieux sa bergère. Alors les instruments se taisent, toutes les jeunes filles regardent leurs amants , tous les bergers se préparent à chanter. Êrastre même veut entrer en lice; mais le fameux Tyrcis se lève, et Êrastre va se rasseoir. Personne n'ose combattre avec Tyrcis. Le seul Êlicio se présente : Berger, lui dit-il , je ne prétends pas vous disputer la guirlande ; mais je veux célébrer celle que j*aime. Un profond silence règne dans rassemblée ; les deux rivaux chantent alternativement ces paroles :

TYRCIS.

La charmante Phyllis est celle que j*adore ; L'amour et ma Pbyllis soutiendront mes accents. Vous qui la connaissez, n*écoutez pas mes cliants : J'ai prononcé son nom, que puis-jedire encore?

ÉLICiO,

Je veux cacher le nom de Tobjet qui fit naître Ce feu dont je me sens embrasé pour jamais. Hélas! je me trahis si Je peins ses attraits : Comme elle est la plus belle, on va la reconnaître.

TYRCIS.

La pomme colorée est la fidèle image

Du teint vif et brillant de ma chère Fhyliis ;

Ses regards languissants, l'arc de ses noirs sourcils

Betienneut tous les cœurs dans un doux esclavage.

S89 GALATfiB*

â.fCio.

La rose au teint Termeil, la neige éblouissante, Ressemblent aux appas dont je suis encbanté ; Cette neige résiste aux ardeurs de Tété ; L'hiyer ne flétrit point cette rose brillante '.

TTRCIS.

PhylliSy depuis deux ans, cause seule mes peines ; Je l'aimai dès le jour où je vis ses yeux bleus ; L'Amour m'attendait là, caché dans ses cheveux *, Et de ses tresses d*or il fit pour moi des chaînes.

ÉLICIO.

L'Amour depuis longtemps me tient sous sa puissanoe. Quand j'aperçus l'objet dont je suis amoureux , Je vis l'enfant ailé sourire dans ses yeux ; Paus mon cœur aussitôt je sentis sa présence.

TYRCIS.

Comme nn miroir brisé mille fois nous présente L'objet qu'il multiplie à -nos regards surpris , De même un seul coup d'œil de ma belle Pbyllis Grave dans tous les cœurs son image charmante ^.

Éticio.

Comme un agneau bêlant qui demande sa mère Saute et bondit de joie en la voyant venir,

Pe même vous verriez nos bergers tressaillir I

Quand à leurs yeux charmés vient s'offrir ma bergère

TYRCIS. I

Je garde à ma Pbyllis, pour le jour de sa fête.

Deux chevreaux tachetés qu'avec soin je nourris ; |

J'en serai trop payé, si je reçois pour prix

Les bluets dont Pbyllis a couronné sa tête,

ÉLICIO.

Je ne peux rien offrir à la beauté que j'aime

Hélas ! je n'eus jamais que mon cœur et mon chien. '

Mon cœur depuis longtemps est devenu son bien ;

Mon chien la suit déjà comme un autre moi-même.

* La blanca nieve , y colorada rosa, !

Que el verano no gasta , ni el invierno , etc. '

' En las mbias madejas se escondia.

' Mo se ven tantes rostros fignrados En roto espejo o hecho por tal arte , Que si UDO en el se iniraf retratadoi Se V0 ona multitod eu eada parte.

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Les deux bergers cessèrent de chanter. Silyérie , incertaine , aurait voulu donner deux prix. Vos talents sont égaux » leur dit* eUe ; je n*ose et je ne puis choisir. Que chacun de vous reçoive une branche de laurier i, et souffrez que la guirlande appartienne à ma meilleure amie. En disant ces mots » elle offrit à Tyrcis et à Élicio deux couronnes égales ; et > se retournant vers Galatée , elle posa la guirlande sur sa tète.

La musique donna bientôt le signal de la danse. Élicio vint prier Galatée de danser avec lui. La bergère rougit, et accepta. Auriez- vous désiré, lui dit Élicio d'une voix tremblante, que Tyrcis eût remporté le prix? Non , répondit Galatée; j'aurais été fâchée , pour l'honneur de notre village , de vous voir vaincu par un étranger. Après ce peu de mots,, ils n'osèrent plus se parler.

La nuit vint, et tout le monde alla souper chez Daranlo, excepté Galatée , qui ramena chez elle Florise et la triste Téolinde. Dès que ces trois bergères furent parties , Élicio prit le chemin de sa cabane avec Érastre , Tyrcis et Damon : ces deux derniers étaient depuis longtemps les bons amis d'Élicio, et connaissaient son amour et ses peines.

Ils n'avaient pas fait encore beaucoup de chemin , lorsqu'en passant au pied d'un antique ermitage situé sur une petite colline, ils entendirent le son d'une harpe. Arrêtons-nous , leur dit Érastre , pour écouter la voix d'un jeune homme qui , depuis quinze jours , est venu se faire ermite ici. Je lui ai parlé plusieurs fois. D'après ses discours , je crois que c'est un grand seigneur que ses mal* heurs ont forcé de quitter le monde ; et si Galatée continue à me traiter aussi mal , j'ai le projet de me faire ermite avec lui.

Ces paroles d'Érastre inspirèrent aux bergers le désir de connaître l'ermite. Ils montèrent la colline sans bruit , et découvrirent bientôt un jeune homme de vingt-deux ans à peu près , assis sur un morceau de roc : il était vêtu d'une bure grossière : une corde lui servait de ceinture ; ses jambes et ses pieds étaient nus ; il tenait dans ses mains une harpe dont il tirait des sons plaintifs ; ses yeux humides étaient tournés vers le ciel, et de longues larmes sillonnaient ses joues. Le silence de la nuit, la clarté pâle de la lune, la sainte horreur de l'ermitage , tout semblait préparer Tâme aux accents tristes de l'ermite. Après avoir préludé quelque temps.

ii chanta ces paroles :

so.

2Z4 GÀLATÉB.

Ëfi vaid j'adresse au ciel une plainte ioiportiiDe;.*

Le ciel n'écoateplus mes accents douloureux ;

Le redoutable amour, la Tolage fortune,

Tout, jusqu'à l'amitié, seul bien des malheureux.

Semble se réunir pour combler ma misère.

Je remplis mon destin ; je suis né pour soufTrir :

Mon cœur n'a pins rien sur la terre ; Je ne.peax plus aimer, et je ne peux mourir.

Pure et sainte amitié, doux charme de la vie , Je t'immolai l'amour ; mais qu'il m*en a coûté ! Rends do moins le repos à mon âme Uétrie : Ou dit que tu suffis pour la félicité. Loin de me soulager, tu combles ma misère. Je remplis mon destin ; je suis né pour souffrir :

Mon cœur n'a plus rien sur la terre ; Je ne peux plus aimer, et je ne peux mourir.

L'ermite se tut : sa tête se pencha sur son épaule , ses maius quittèrent les cordes de la harpe , et tombèrent sans mouvement à ses côtés. Les bergers coururent à son secours ; Érastre le prit dans ses bras, et le fit revenir à lai. L'ermite le regarda longteoips, comme quelqu'un qui se réveille au milieu d'un songe effrayant : Berger, lui dit-il , les soins que vous me donnez no font que pro-> longer mes maux, et une vaine reconnaissance est tout ce que je puis vous offrir. Vous pouvez nous raconter vos malheurs , lui dit Tyrcis ; la tendre amitié que déjà vous nous avez inspirée est digne de cette confiance. Ahl l'amitié..., reprit l'ermite; quel nom avez-vous prononcé! Mais je ferai ce que vous désirez. Je voua ai plus d'une obligation : c'est dans votre village que je vai^ (ie^ mander le peu d'aliments nécessaires à ma triste existence; atk m'en donne loueurs plus qu'il ne m'en faut. Puisque je vpusi dois ma vie , il est juste que vous en connaissiez les peines. A ces mots, les bergers se pressèrent autour de lui> et le jeune ermite commença, sou récit :

Dans l'ancienne et fameuse ville de Xérès ' , dont Minerve et Mars ont toujours protégé les habitants, vivait un jeune cavalier nommé Timbrio. Sa haute valeur était la moindre de ses qualités.

* En la antlqua y famosa ciudad de Xérès, cnyot moradores de Bttnerra y Marte son favorecidos , etc.

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Entraîné par une sympathie invincible , je mis tout en œuvre pour obtenir son amitié : je réussis. Toute la ville oublia bientôt les noms de Timbrio et de Fabian ( e*est le mien), et l'on nous appela simplement les deux amU,

Nous méritions un si doux surnom : toujours ensemble » nos belles années passaient comme des instants ; nos seules occupations étaient les exercices de Mars ; nos délassements, la chasse; nos passions , Tamitié. Ce bonheur dura jusqu'au jour, le plus fatal de ma vie , où Timbrio eut une querelle avec un cavalier nommé Pransile. La famille de mon ami Tobligea de s'éloigner : mais il écrivit à Pransile qu'il allait à Naples, où il le trouverait toujours prêt à terminer leur différend comme il convient à des gentilshommes.

J'étais malade, et hbi*s d'état- de suivre mon ami. Notre adieu fut mêlé de beaucoup de larmes : je lui promis de le rejoindre aussitôt que ma santé me le permettrait. Mais je sentis bientôt que son absence me fatiguait plus que ma maladie ; et, sachant qu'il y avait à Cadix quatre galères qui appareillaient pour Tltalie , je résolus de m'embarquer. L'amitié me donna des forces que la convalescence me refusait : je me rendis à bord ; le vent seconda mes projets, et me fit arriver à Naples en peu de jours.

Il était nuit quand je descendis sur le port. En traversant une rue, j'entendis un cliquetis d'épées, et j'aperçus un homme qui, le dos appuyé eontre une muraille , se défendait seul contre quatre assassins. Je vole à son secours ; j'étais suivi de plusieurs valets qui me secondent. Cette attaque imprévue fait prendre la fuite aux quatre lâches ; je cours à l'inconnu , je lui parle , je l'envisage : c'était Timbrio.

Je le serrai dans mes bras en versant des larmes de joie ; mais je payai bien cher le plaisir d'une si douce réunion : mon ami était blessé , et l'émotion que lui causa ma vue achevant d'épuiser ses forces, il tomba dans mes bras, évanoui et tout sanglant. J>nToie chercher du secours ; Timbrio revient à lui : un chirurgien visite sa blessure , et me répond qu'elle n'est pas mortelle. Cette assurance me console : nous faisons un brancard de nos bras, et noua portons chez lui mon malheureux ami.

Ce fut là que j^appris la cause de cet assassinat. Timbrio , en arrivant à Naples, avait remis des lettfes d'Espagne à un des pre-

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