‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 136 sur 319 · GALAT · texte numérisé non relu

GALAT

miers citoyens de la ville » dont la famille était espagnole. Reçu dans sa maison comme un compatriote aimable, mon ami n'avait pu résister aux charmes de sa fille aînée Nisida , la plus belle et ^a plus sage des Napolitaines. Son respect et sa timidité ne lui per<. mirent jamais d'avouer son amour. Mais un prince italien , amou- .%ux de Nisida, devina qu'il avait un rival; et, craignant la valeur autant que le mérite de Timbrio, il avait eu la lâcheté de le faire assassiner. Cette aventure se répandit dans la ville, et vint aux oreilles du père de Nisida. 11 fut indigné que le nom de sa fîUe s'y trouvât mêlé , et défendit au prince italien et à mon ami de reve> nir jamais dans sa maison.

Cette défense fit plus de mal à Timbrio que sa blessure. Dévoré d'une passion que les obstacles ne faisaient qu'accrpitre, au désespoir de ne s'être pas déclaré quand il le pouvait , il voulait revoir Nisida à quelque prix que ce fût. Tous les moyens lui semblaient aisés et lui paraissaient impossibles : il écrivait cent lettres, qu'il déchirait; mille projets impraticables se succédaient dans son esprit. Tant d'inquiétudes , tant de chagrins enflammèrent sa blessure : mou ami fut bientôt en danger. Je résolus , pour le sauver, de m'introduire chez sa maîtresse.

Je m'habillai comme un captif nouvellement racheté; je pris une guitare ; et , me promenant tous les soirs dans la rue de Nisida en chantant de vieilles romances, je passai pour un Espagnol échappé des mains des infidèles. Bientôt on ne parla dans le quartier que du captif musicien. Le père de Nisida voulut entendre mes romances : je fus admis dans sa maison. C'est là que je vis cette Nisida, c'est là que je perdis le repos et le bonheur de ma vie. J'osai regarder ce visage céleste, cette taille charmante, ces yeux si tendres, dont l'éclat était tempéré par une légère empreinte de mélancolie ; ie sentis sur-le-champ le poison couler dans mes veines. Il fallait fuir, je n'eu eus pas la force; et ce seul moment me rendit aussi malade que Timbrio.

On me pria de chanter , je pouvais à peine parler. J'obéis oc?pendant, et je choisis une romance orientale qu'un esclave persan m'avait apprise.

Ici tous les bergers supplièrent l'ermite de leur dire cette ro^ mance. Il reprit sa harpe, et chanta d'une voix douce ces paroles :

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Le beau Kelzir aimait Sémir ; Sénoire aimait le beau Nelzir :

Se voir, s*aimer et se le dire.

Était leur vie et leur plaisir.

Le bonheur tient à peu de chose , Un rien le fait évanouir :

Hélas I d'une feuille de rose Dépendait le sort de Nelzir.

Tant que sur sa tige fleurie La feuille fatale tiendra, Nelzir doit conserver la vie ; Si la feuille tombe, il mourra.

Sémire, toujours attentive, Ses beaux yeux fixés sur la fleur, D'une main timide cultive Le rosier qui fait son bonheur.

Un jour sur sa bouche mi-close Nelzir Imprime un doux baiser :

Sémire vent le rendre, et n'ose ; £n vain TARiour lui dit d*oser. C'est à la fleur à peine éclose Qu'elle rend ce baiser charmant ; Mais sa bouche effeuille la rose, Sémire a tué son amant.

Nezir tombe aux pieds de Sémire, Sans sentiment et sans couleur :

Jl presse sa main, il expire ; L*amour quitte à regret son cœur.

Sémire, interdite et tremblante, Sur ses lèvres cherche la mort ; Et, pressant sa bouche expirante.

Par un baiser finit son sort.

Nisida arait une sœur cadette nommée Blanche , presque aussi belle que son ainée. La jeune Blanche parut écouter ma romance avec plas de plaisir que personne : elle loua beaucoup ma voix. Je la remerciai en regardant sa sœur. Leur père me pria de revenir; j'hésitai longtemps avant de profiter de cette permission; yétais sûr d'enfoncer davantage le trait qui décliirait mon cœur : nais, pressé par mon ami , entraîné par mon amoar , je retournai

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chez Nisida, je la revis, et tout espoir de guérison me fut ôtc.

Jugez des combats qui se passaient dans mon âme ! J'aimais Timbrio plus que ma vie ; j'aimais Nisida peut-étre plus que Timbrio ; je la voyais tous les jours ; je ne pouvais pas la fuir pour l'intérêt mémo de mon ami : cet ami, faible et convalescent, ne se soutenait que par Tespérauce que lui donnaient mes soins. Le temps , loin de me soulager, ne pouvait qu'ajouter à mes mao& : chaque instant redoublait ma passion , mes remords et mes tourments. Ma santé n'y résista pas ; mon visage perdit bientôt les couleurs de la jeunesse ; mes yeux , éteints et enfoncés , pouvaient se tourner à peine vers celle qui me faisait mourir. Le père de Nisida me témoigna son inquiétude; elle-même, et surtout sa sœur Blanche , me prièrent un jour, avec le plus tendre intérêt , de ne leur rien cacher de mes chagrins. Je raffermis mon cœur ; je me rappelai tout^ ce que je devais à mon ami; et, résolu d'expirer plutôt que de le trahir, j'eus la force de leur dire ces paroles :

Vous plaindrez davantage mes maux quand vous saurez que l'amitié les cause. Un jeune cavalier, mon compatriote et mon intime ami , est amoureux de Tobjet le plus beau qui soit au monde : il le respecte trop pour oser lui parler de sa passion ; ce respect lui coûte la vie. C'est lui que je pleure ; c'est le plus honnête et le plus aimable des hommes , qu'un amour malheureux va faire descendre au tombeau.

A cet endroit , Nisida m'interrompit. Fabian , je n'ai jamais connu l'amour; mais il me semble qu'il y aurait de la simplicité à mourir, plutôt que d'oser dire à une femme qu'on l'aime. D'abord cet aveu ne peut l'offenser ; et , en supposant qu'il soit mal reçu , ouest toujours à temps de mourir. —Belle Nisida, quand oa considère l'amour avec des yeux indifférents, on ne voit que des jeux d'enfants dont on se moque , ou dont on a pitié ; mais quand le cœur est blessé , l'esprit et la raison , loin de nous être utiles, sont les premiers à nous égarer. Tel est l'état de mon ami. A force de prières , j'ai obtenu de lui qu'il écrfrait à celle qu'il aioie; je me suis chargé de la lettre, et je la porte toujours avec moi, dans l'espérance de pouvoir la rendre — Ne pourrais-je pas voir cette lettre? Je suis curieuse de connaître le style d'un amaol véritablement épris.

Je ne laissai pas échapper une si belle occasion , je tirai ds moB

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Min le billet que Timbrio m'avait remis quelques jours auparavant ; il était conçu en ces termes :

« J'étais décidé , madame, à ne jamais rompre le silence : j'ai* « mais mieux mourir avec votre pitié que de vivre avec votre « colère. Mais il serait trop affreux de ne pas vous apprendre que « je vous adore. Si cet aveu ne vous offense pas , je sens que je « chérirai encore la vie pour vous la consacrer : si ma témérité « vous parait punissable, ma mort Texpiera bieutôt. »

Nlsida lot cette lettve avec beaucoup d'attention. Je ne crois pas , me dit-elle , qu'une déclaration d'amour aussi respectueuse puisse déplaire; je Texhorte à rendre ce billet, sans crainte qu'il soit mal reçu. Il n'est pas encore temps, lui répondis-je; mais mon ami se meurt , et vous pourriez sauver ses jours. — Eh ! comment? Faites réponse à ce billet, comme s'il s'adressait à vous : cet innocent artifice lui rendra la vie , et me donnera le temps de trouver l'occasion que je désire. — Non , je n'ai jamais répondu à des lettres d'amour, et je ne voudrais pas commencer par un mensonge. Mais qui t'empêche de rapporter à ton ami tout ce qui vient de se passer, en mettant le nom de celle qu'il aime à la place du mien? Tu lui diras qu'elle a lu sa lettre, qu'elle t'a exhorté à la rendre; qu'à la vérité tu n'as pas osé lui dire que le billet était pour elle-même, mais que tu as lieu d'espérer qu'elle l'apprendra sans colère. Cette ruse doit être utile à la santé de ton compatriote , et ne peut être démentie par rien , lorsque tu auras parié à sa véritable maîtresse.

Surpris de cette invention , je balbutiai quelques paroles de remerciement , et je courus tout rapporter à Timbrio. L'espoir qu'il en conçut, ses transports, sa reconnaissance, furent autant de liens qui m'enchainèrent davantage à mon devoir. Je redoublai de soins auprès de Nisida ; et , en proie à une passion que sa vue ne faisait qu'accroître , je ne lui parlai que de mon ami ; j employai pour lui les expressions que mon cœur me fournissait pour moimême, et je fis servir à l'amitié jusqu'au sentiment qui aurait dû la détruire.

Enfin j'osai tout déclarer. J'appris à Nisida que mon ami était ce Timbrio qui avait pensé mourir pour elle. J'exaltai sa naissance, ses qualités, ses vertus; en un mot , je le peignis comme je le voyais. Nisida ne l'avait pas oublié ; elle me marqua une sur-

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prise vraie ou feinté , me reprocha ma hardiesse , me. menaça de tout dire à son père ; mais , à travers la colère qu'elle s'efforçait de montrer, je vis clairement qoe Timbrio était aimé.

Ce fat le dernier coup pour moi. Je l'attendais depuis longtemps; il ne m'en fut pas moins sensible. Je résolus d'apprendre à Timbrio son bonheur, et de m'enf uir ensuite pour aller mourir dans un désert. Mais je comptais trop sur mon courage : au moment où j'entrepris de dire à mon rival qu'il était aimé , je perdis la parole; mes yeux se remplirent de larmes : vainement je voulus cacher mon trouble : mes sanglots me trahirent , mes forces m'abandonnèrent , et je tombai dans les bras de mon ami , en le baignant de mes pleurs.

Timbrio y surpris et effrayé, me soutient, m'embrasse, me questionne ; il veut savoir la cause d'une si vive affliction : je me tais; il me presse : je baisse les yeux... Ah! je t'entends , s'écriet-il , tu Faimes , tu l'aimes : eb ! comment ne l'aurais-tu pas aimée? Ton cœur gémit du sacrifice qu'il veut faire à l'amitié; j'en serais indigne si je l'acceptais. Aime Nisida , je ne la reverrai jamais : je vivrai peut-être sans elle ; je serais sûr de mourir si je faisais ton malheur. En disant ces mots , il détournait son visage pour me dérober ses larmes , et il me pressait contre sa poitrine.

L'amitié m'inspira dans ce moment; je me sentis élever /la-des* sus de moi-même. Tu t'es mépris, lui répondts-je; ce n'est point Nisida que j'aime , c'est sa sœur : je n'ai pu toucher son âme ; et la Violence d'un amour rebuté cause seule mon désespoir. Ne me trompes4u pas? me dit-il en me regardant. — Non, mon cher Timbrio. J'adore Blanche;, elle méprise mes vœux : pardonnes! la cx>mparaison de ton heureux sort au mien vient de m'arracher quelques larmes ; je te promets de n'en plus verser. Va , je sens près de toi que mon bonheur ne dépend pas de l'amour.

Timbrio me crut , ou feignit de me croire. Il était résolu de s'assurer avec le temps de la vérité de mes paroles ; j'étais décidé moimême à tous les sacrifices nécessaires à son repos. Ce n'était pas assez d'immoler ma véritable passion, il fallait feindre d'en sentir une autre : dès le lendemain, je découvris à Blanche qui j'étais, et je lui parlai d'amour.

Blanche m'aimait depais longtemps, sans oser se l'avouer à ellemême. Dès qu'elle se crut aimée, elle le dit à sa sœur. Cette eon-

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fidence devint otite à Timbrio. Nisida résistait encore à on sentiment qu'elle redoutait; elte en fat moins effrayée en trouvant une compagne : elle osa parler de son amour, et s'en pénétra davantage. Les deux sœurs, en se témoignant leurs craintes, se rassurèrent mutuellement; et le plaisir d'épancher leurs âmes leur fit mieux connaître le plaisir d'aimer.

A la faveur de mon déguisement , je conservais toujours un libre accès dans la maison. Je portais les lettres de mon ami : je lui procurais quelquefois le plaisir de voir sa maîtresse. Alors je redoublais d'empressement auprès de Blanche. Timbrio , qui remarquait avec joie combien j'étais aimé , me félicitait en m'embrassant , et me jurait de n'épouser Nisida que le jour où je de* viendrais l'époux de sa sœur. Je baissais la tête , résigné à tout ce que l'amitié ordonnerait de moi.

Nous n'attendions plus que des nouvelles d'Espagne pour demander la main de Blanche et de Nisida , lorsque Pranslle , ce cavalier qui avait eu à Xérès une querelle avec Timbrio, arriva dans Naples pour se battre avec lui. Comme la réparation devait être publique , il fallut du temps pour obtenir la permission du vice-roi , et faire nommer des juges. Enfin ce terrible combat fut indiqué à huit jours de là , dans une grande plaine peu distante de la ville.

Cette nouvelle fit du bruit, et, malgré nos soins, Nisida en fut instruite. Son inquiétude et sa douleur furent aussi vives que son amour. Languissante et désolée, elle passa dans les larmes, et sans prendre de nourriture , les huit jours de délai qui lui semtriaient si longs et si courts. L'affreuse incertitude, plus cruelle que le malheur même , eut bientôt épuisé ses forces : elle tomba malade; et son père, ignorant toujours la véritable cause de son mal , résolut , pour la rétablir, de la mener à sa maison de campagne.

Le jour de leur départ, qui était la veille du combat , Nisida me fit appeler. En arrivant près de son lit, j'eus peineà la reconnaître; elle était pâle , défaite ; ses longues paupières étaient humides : Fabian , me dit-elle d'une voix faible , tu feras mes adieux à Timbrio; tu lui diras que mes jours tiennent aux siens, et que demain il défendra ma vie. Pour toi , son meilleur ami après moi , je suis bien sûre que tu ne le quitteras pas : s'il lui arrivait un

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malhear, ta seras là pour le secourir. Ah! je voudrais pouToîr te suivre. Tiens , ajoatâ-t*elie en détachant de son cou une relique précieuse qu'elle mouillait de ses larmes , porte-Ia-lui ; tu lui diras qu'elle m'a toujours préservée de tout danger, et que c'est demain qu'elle doit m'étre le plus utile. J'ai encore un service à te demander : je pars avec mon père pour aller à sa maison de campagne , qui u'est qu'à une demi-lieue du champ de bataille ; promets-moi d'y venir sur-le-champ m'apprendre l'événement du combat. Si Timbrio est vainqueur, mets à ton bras celte écharpe blanche ; je la verrai de loin ; tu m'épargneras des tourments : s'il succombe, je n'aurai plus besoin de toi.

Je promis tout, et je courus porter la relique à Timbrio. Sa fierté, sa valeur en furent doublées : il la baisa, la mit sur sou cœur, et, sur d'être invincible, il eût défié l'univers.

Enfin le moment arriva : toute la ville de Naples s'était rendue sur le champ de bataille. Pransile et Timbrio se présentent : ils choisissent pour armes l'épée et le poignard. La barrière s'ouvre, les trompettes sonnent, les deux ennemis s'élancent.

Le combat fut longtemps égal, l'ransile était adroit et vaillant;> il blesse Timbrio , et la victoire balance toujours. Enfin Tamour. eut l'avantage : Timbrio atteint Pransile, et le renverse à ses pieds. Mon généreux ami jette sonépée et court à son secours: Pransile s'avoue vaincu; tous les spectateurs applaudissent.

L'affreuse incertitude où j'avais été si .longtemps, la douleur que m'avait causée la blessure de Timbrio, la joie de sa victoire , tout m'avait tellement troublé , que j'oubliai l'écharpe blanche, et je volai sans elle annoncer notre bonheur à Nisida. Hélas ! à mesure que l'instant fatal approchait , la fièvre brûlante avait redoublé dans ses veines. Malgré sa faiblesse, elle s'était traînée aux fenêtres les plus élevées de sa maison : là, soutenue par ses femmes, les yeux fixés sur le chemin, elle attendait la vie ou la mort. Elle m'aperçoit, ne voit pas l'écharpe, et tombe sans mouvement dans les bras de sa sœur.

J'arrive; toute la maison était en larmes; je pénètre jusqu'à Nisida; on lui prodiguait des secours inutiles ; rien ne pouvait la ranimer. Je vois ses yeux fermés, sa bouche ouverte , ses. lèvres pâles : c'est alors que je me rappelle mon funeste oubli. Égaré par mon désespoir, je sors de celte maison ; je n'ose plus aller retrou-

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?er un aaii à qui je suis sur de donner la mort. Incertain, fu« tteniL, désolé, je prends le premier chemin que je trouve. A peine avaisoje fait quelques pas, que je m'entends appeler à grands cris : je me retourne , c'était Félix, le page de Timbrio. Mon maitre vous attend, me dit-il; venez promptement le trouver. Je ne peux plus revoir ton maitre , lui répondis^je; Nisida est morte , et c'est moi qui l'ai tuée. En prononçant ces mots , je m'éloigne précipitamment. J'arrive à Gaête : un vaisseau allait mettre à la voile pour l'Espagne ; je m'embarque , et je reviens dans ma patrie , où j'ai pris cet habit, que je ne veux plus quitter.

Voilà, bergers, le récit de mes malheurs. J'avais espéré de trou* ver la paix dans cet ermitage; je n'y trouve que la solitude. En vain je m'efforce de toarner mon âme vers le grand objet qui devrait l'occuper tout entière ; le souvenir de ce que j'ai perdu me poursuit à chaque instant. Je me dis tous les jours qu'il faut oublier Nisida et Timbrio , et tous les jours je les pleure.

Les bergers ne tentèrent pas de consoler l'ermite , mais ils s'affligèrent avec lui. La nuit était avancée, et la lune au plus haut de son cours ; ils quillèrent l'ermitage , et furent bientôt rendus à la cabane d'Élicio. Lsi, ils se couchèrent sur des peaux de chèvres ; et dès qu'Élicio vit ses trois compagnons endormis, il se leva , et sortit pour exécuter un projet qu'il avait médité tout le jour.

Devant la porte de la cabane d'Élicio était un beau cerisier dont le berger avait toujours pris soin , et qui alors était couvert des plus belles cerises du pays. Pendant un certain temps de l'année, ce bel arbre, encore tout jeune, et dont la tige était mince, suftisait cependant pour nourrir son possesseur. Deux tourterelles blanches l'avaient choisi pour y faire leur nid; elles l'avaient placé tout au haut, dans une fourche formée par quatre branches. Élicio regardait comme un heureux présage que des tourterelles vins* sent nicher près de sa cabane; bien loin de les troubler, il portait sous le cerisier des épis de blé , de la graine de chanvre , et même de la laine, pour que les tourterelles en garnissent le dedans du nid, et que leurs petits fussent couchés plus mollement.

Tandis qu'Élicio était à la noce de Silvérie, un pâtre do Mœris vint tendre ses filets auprès du cerisier, prit les deux tourterelles , et les porta sur-le-champ à la fille de son maitre. C'étaient les mêmes que Galatée avait laissées échapper. Élicio, qui les reconnut»

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avait promis à sa bergère qu'elles reviendraleat la trouvée ; il voulut tenir sa parole. D sort de sa cabane pour saitiir pendant leur sommeil le père et la mère» et les mettre dans une cage avec leurs petits. A Taide d'une échelle qu'il appuie contre le chaume de sa maison, il monte à la hauteur de la branche , avance le corps» écarte doucement les feuilles, et voit à la clarté de lalone les deux tourterelles dans le nid, la tète sous une aile, et Taulre aile un peu déployée, pour mieux couvrir leurs petits : elles ne se réveil-* laient pas. 11 ne tenait qu*à Élicio de les prendre ; jamais il n'en eut le courage : Non, dit-il, charmants oiseaux, vous ne serez point privés de la liberté; vous appartiendrez à ma bergère, ooais sans être esclaves; et vous vivrez toujours près d'elle, quoique libres de vivre ailleurs. Il descend promptement de Féchelle ; il court chercher une bêche, et revient au cerisier : il creuse un fossé tout autour; et lorsque Tarbre, sur sa motte, ne tient plus que par sa base au milieu de ce fossé , il appuie horizontalement le tranchant de sa bêche, l'enfonce avec précaution; et, sans effort, sans ébranler l'arbre, il le détache, avec sa motte, de la terre. Alors il le prend dans ses bras, se relève doucement, sort du fossé sans secousse, et, d'un pas lent, mais sûr, qui agite à peine les bran* ches de l'arbre , il gagne la maison de Galatée.

La cliambre où couchait la bergère avait une fenêtre qui donnait sur les champs ; c'est devant cette fenêtre que s'arrête Élicio. Il dépose doucement à terre le cerisier ; l'arbre se tient debout, tant le berger a mis d'adresse à l'enlever. Élicio, qui avait pris soin d'attacher sa bêche sur ses épaules, fait une fosse, y place le beau cerisier, et le tourne de manière que, le nid se trouvant devant la fenêtre , Galatée , en étendant la main , puisse caresser les petits tourtereaux. Content de son ouvrage, il regarde s'il n*a pas trop effrayé les tourterelles; elles n'avaient été que réveillées. Élicio distingua leurs têtes, qu'elles allongeaient par dessus la mousse du nid. Pardonnez, leur dit-il, pardonnez-moi, tendres colombes, si j'ai troublé votre sommeil ; c'est pour votre bonheur autant que pour le mien: vous êtes à Galatée. Dès qu'elle ouvrira sa ienétre, volez sur son épaule , becquetez ses beaux cheveux blonds : apprenez à vos petits à aimer , à caresser votre maîtresse : quand je vous saurai près d'elle, je ne vous regretterai pas. Mais si jamais un rival se présentait à cette fenêtre , ah I fuyez, oiseaux cods-

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Iaiil9 ; Tenez me retrouver, venez gémir sur ma cabane ; vous n'aurez pas longtemps à vous plaindre avec moi.

L'aurore commençait à paraître, et J'hirondelle gazouillait déjà sur la cheminée de Galatée , quand Êlicio reprit sa bêche et regagna sa chaumière. Il n'était pas encore bien loin, qu'il entendit marcher derrière lui ; il regarde ; c'était Mœris, le père de Galatée. Êlicio eut peur, comme s'il eût été coupable. Mœris le rassuri bientôt ; et, sans lui demander pourquoi il était au village de siboA matin : J'allais chez toi, lui dit-il, pour te confier un secret, et te demander un service qui intéresse ma fille. Le berger, plein d« joie, lui baise les mains avec transport : ils entrèrent ensemble dans un petit bois de myrtes qui n'était pas éloigné du chemin.

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