ESSAI SUR LA PASTORALE
Beaucoup d'auteurs ont parlé de la pastorale, jugé les poètes bucoliques, donné des préceptes sur ce genre, et peu se sont accordés dans la manière de l'envisager. Les uns veulent que les bergers aient de C esprit fin et galant; les autres recommandent, au contraire, de ne jamais s'éloigner de cette sini' plicité dor qui fait le principal charme des ouvrages des anciens ; d'autres enfin regardent Fa/Z^^or/e comme le principal mérite de rêglogue ».
Je ne discuterai point ces différents avis ; je veux seulement rendre compte de ma manière de voir la pastorale, et des moyens que je crois les plus propres à lui donner un degré d'intériêt, peut-être m^me d'utilité.
On reproche au genre pastoral d'être froid et ennuyeux ; défauts qui n'obtiennent jamais grâce, surtout en France. Cependant on n'ose point ne pas admirer les églogues de Théocrîte et de Virgile : on sait quelques jolis vers de celles de Fontenelle, mais on ne les relit guère ; et dès que l'on annonce un ouvrage dont les héros sont des bergers , il semble que ce nom seul donne envie de dormir.
J'ai cru d'abord que ce dégoût venait uniquement de l'énorme distance où nous sommes de la vie pastorale, de la prodigieuse différence de nos mœurs avec les mœurs des bergers , ce qui sûrement y influe. Il est pourtant possible aussi que la faute en soit à la manière dont on a traité ce genre ; car il faut bien qu'il y ait plusieurs raisons d'ennui, quand tout le monde est d'accord pour bâiller.
A Dieu ne plaise que je veuille nier ou diminuer le mérite des églogues de Théocrite , de Bion , de Moschus , surtout de Virgile ! Ces che&d'œuvre, que vingt siècles ont admirés , vi-
* Fontenelle, Discours sur Véglogue; Chabanon , Essai sur Théocrite; nesfontaines, Discours sur les Pastorales,
vront tant que la belle poésie, le naturel aimable, la touchaute simplicité, auront des attraits pour les hommes de goût. Les idylles de Pétrarque, de Sannazar, deGarcilasso , de Pope s offrent des beautés dignes des anciens. Les bergeries de Racan * justifient quelquefois les éloges de Despréaux. Segrais et madame Deshoulières ont mis dans leurs églogues de la grâce, et quelquefois du naturel. Fontenelle et Lamotte ont semé les leurs dépensées fines, de traits délicats, de vers charmants. Plusieurs autres poètes plus modernes ont su tirer de la flûte champêtre des sons touchants et harmonieux. Gessner surtout l'emporte, à mon avis, sur les anciens mêmes. Gessner n'a peut-être pas cette poésie enchanteresse qui ennoblit dans Virgile les détails les plus communs : il ne charme pas toujours Toreille comme le poète romain ; mais il parle aussi bien au cœur, et lui inspire des sentiments plus purs. On forme son goût en lisant Virgile ; on nourrit son âme en lisant Gessner. L'un fait aimer et plaindre Mélibée ; l'autre fait respecter et chérir la vertu.
Après cet hommage sincère rendu à mes maîtres, qu'il me soit permis de revenir à mes idées sur la cause du froid accueil que l'on fait aux pastorales.
Je pense que, sans intérêt, aucun ouvrage d'agrément ne peut avoir un succès durable. Or est-il bien facile de mettre de l'intérêt dans une scène entre deux ou trois interlocuteurs qui parlent tous de la même chose, dont les idées roulent
*■ Pétrarque et Sannazar, poètes italiens , ont fait des églogues latines. Celles de Garcilasso sont eu castillan. Le célèbre Pope a commencé- par des pastorales.
' Voici des vers de Racan , qui plairont toujours, sans qu'on ait besoin de se rappeler que Racan écrivait du temps de Mallierbe, avant que la langue fût formée :
Heureux qui vit en paii du lait de ses brebis,
De leur simple toison voit filer ses habits;
Qui soupire en repos Fennui de sa vieiUesse
Aux lieux où pour l'amour soupira sa jeunesse ;
Qui demeure chez lui comme en son élément,
Sans connaître Paris qne de nom seulement ;
Et qui, bornant le monde aux bords de son domaine,
lie croit point d'autres mers que la Marne ou la Seine, etc.
sur le même fonds, qui viennent et s'en vont sans motif? L'églogue n'est que cela.
Dans les meilleures comédies, la première scène est presque toujours froide , parce que les personnages nous sont encore inconnus, parce qu'ils ne sont là que pour nous exposer ce dont U s'agira, et nous préparer à l'intérêt. On les écoute, dans l'espérance que cette attention vaudra du plaisir; mais si le plaisir ne vient point , on se fâche ; car la chose dont les hommes sont peut-être le plus avares, c'est leur attention. Us ne pardonnent pas qu'on l'ait surprise pour rien ; et ce sentiment naturel peut seul excuser la cruauté avec laquelle de très-bonnes gens sifflent la pièce ou déchirent le livre d'un homme qu'ils obligeraient volontiers.
L'églogue a des bornes circonscrites qui lui donnent à peine le moyen de préparer l'intérêt : lorsque cet intérêt arrive, la pièc« finit ; il faut en commencer une autre. Un recueil d'églogués ressemble donc un peu à un recueil de premières scènes de comédie. Le lecteur n'a pas si grand tort de laisser le livre, et de rester prévenu contre le genre.
Guarini et le Tasse l'avaient senti, puisqu'ils sont les premiers qui, au lieu d'églogues, aient fait une espèce de drame pastoral dont toutes les scènes se suivent, qui marche comme la comédie, et nous offre une longue action conduite par degrés à sa iîn.
Entraînés par le goût de leur siècle, ils ont semé dans le Pastor fido et dans VAminte des traits spirituels et délicats, quelquefois même trop fins, dont l'abondante profusion fatigue à la longue un lecteur ami du naturel, et dépare deux ouvrages qui, plus simples, seraient deux chefe-d'œuvre.
Cette manière de traiter la pastorale vaut mieux, je crois, que les églogues détachées ; mais elle conserve encore de la froideur, parce que le théâtre ne s'accorde guère avec la bergerie. Dans celle-ci, tout est doux et calme : la douleur pleure et conte ses maux, sans pousser les cris du désespoir; le bonheur jouit sans le dire : ou , s'il parle de ses plaisirs , c'est pour les confier doucement à rorcille de Tamitié. Au théâ-
tre, au contraire, les passions extrêmes font seules de l'effet; on n'émeut que par des explosions violentes, on ne touche qu'en frappant fort. Les fureurs de la tragédie n'ont rien de commun avec les chagrins de Fidylie. Le rire, de la comédie ne ressemble point à la gaieté des bergers. Ceux-ci ont leur langue à part : oli ne T-éntend point hors de leur vallon ; et, transportés sur le théâtre , ils y ont l'air aussi déplacés , aussi mal à l'aise qu'un pâtre dans un palais.
Le meilleur moy^ sans doute de rendre la pastorale intéressante serait de la fondre dans un poëme où elle pût conserver son ton,! sans cesser d'être d'accord avec le reste de l'ouvrage. C'est ainsi que, dans /é5 Saisons, les belles descriptions du réveil de la nature au printemps , des riches paysages de l'été , des plaisirs , des présents de l'automne, et les épisodes de Lise , des deux amants auprès d'un tombeau , s'élèvent jusqu'aux accents les plus sublimes de la poésie, et rentrent, sans que le lecteur s^en aperçoive , sans que le poète change de lyre , dans le ton, simple et doux de l'églogue. Mais il est peu de génies qui puissent tenter de pareils ouvrages; et le roman , après le poëme , peut se lir« avec intérêt.
En employant ainsi la pastorale, on lui conserve les avantages de la forme dramatique, et on en sauve les inconvénients; car le roman admet , exige même des scènes. Dans le drame , la nécessité de les lier entre elles par d'autres scènes produit souvent des longueurs : dans le roman , deux mots suffisent à la liaison ; la marche est vive , rapide ; on court d'événements en événements , on ne s'arrête qu'à ceux qui intéressent; les dialogues, les descriptions , les récits, sont entremêlés, et délassent les uns des autres : c'est une campagne riante, coupée de ruisseaux, de bois, de collines ; le lecteur y marche longtemps sans se fatiguer. Faites-lui faire le même chemin dans une plaine superbe, mais moins variée, il admire, et demande à se reposer.
Le charmant roman de Daphnis et Chloé a prouvé ce que j'avance. Ce modèle inimitable de grâce, de naïveté, a toujours fait plus de plaisir que ThéocriteetGuarini. Il en ferait encore
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daTantage , sans quelques images trop libres qui doivent être bannies de tout ouvrage de ce genre. Il faut que Famour des pasteurs soit aussi pur que le cristal de leurs fontaines ; et comme le premier attrait de la plus belle des bergères consiste dans sa pudeur, de même le principal charme d'une pastorale doit être d'inspirer la vertu.
Sannazar est, je crois, le premier des modernes qui ait mis Féglogue en roman. Les beaux jours de Tltalie commençaient alors. Cent ans après , les lettres eurent un moment brillant en Espagne ; et Montemayor,GU Polo,Lopede Vega, Figueroa, Michel de Cervantes, imitèrent Sannazar. Après eux, Sidney en Angleterre, et le marquis d'Urfé en France, travaillèrent dans le même genre. Tous ces différents ouvrages ont été fort célèbres de leur temps : ils sont presque oubliés du nôtre. Cet oubli est trop sévère pour quelques-uns, surtout pour ry^^/r^f, qui fît si longtemps les délices de la France. jéstrée a un très-grand mérite d'invention : beaucoup d'épisodes remplis d'intérêt, des traits de naïveté, de douceur, de sentiment, et surtout les beaux caractères de Diane et de Silvandre, empêcheront ce livre de périr. Mais ce livre a dix voliimes; et la longueur, défaut terrible dans presque tous les ouvrages, est encore plus insupportable dans la pastorale ■.
Cette longueur, qui vient presque toujours du trop grand
■ Sannazar a fait en italien un roman pastoral, nommé VArcadie, dant lequel le défaut d'intérêt et d'action est quelquefois racheté par une teinte de mélancolie qui a du charme pour les âmes tendres. La/>ia;iede George de Hontemayor, poète portugais, qui aécrit en espagnol dans le seizème siècle, est un roman mêlé de prose etde vers. Cet ouvrage pèche par la conduite, rinvraisemblanoe et la multiplicité des. épisodes : il a de plus le défaut capital de commencer par l'infidélité non motivée de Thérome, et d'ern* ployer la magie pour guérir le héros de sa passion : mais une infinité de détails , et beaucoup de morceaux de poésie , portent im caractère de sensibUité qui attache te tecteur etiui fait verser des lanues. Trop souvent le goût est blessé , presque toujours le cœur Jouit. Il ne faut point traduire la Diane, parce que la grâce ne se traduit pas. Gil Polo Ta continuée. Lope de Vega a fait une Arcadle ; Figueroa, une Amaryllis ; Michel de Cervantes, une Galaiée. VArcadie, commencée par la comtesse de Pcmbrokp, et achevée par Sidney , est un grand roman dans le goût de Cléopâtrcy où les bergers sont mêlés avec les héros. Tout le monde sait que le marquis d'Urfé, dans Astrée , raconte ses propres aventures, avec Diane de (Château-Morand, quMl épousa depuis.
nombre d'épisodes, a le double inconvénient de fatiguer et de détourner de l'intérêt principal. Tous ces héros, tous ces bergers , qui racontent chacun leur histoire, font oublier ceux qu'on aimait déjà, embarrassent l'esprit du lecteur, et bientôt le rendent indifférent. D'ailleurs ils viennent de trop loin. Tout doit se toucher dans la pastorale. Les bergers ne communiquent qu'avec leurs proches voisins : ils ne quittent guère leur vallon , leur bois , les bords de leur fleuve : le monde finit pour eux à une lieue de leur village. Il faut donc, si j'ose le dire, accorder l'étendue d'un roman pastoral avec celle du lieu de la scène , proportionner la pièce au théâtre , et faire en sorte que les épisodes, comme l'a dit ingénieusement un Anglais % ressemblent aux courtes excursions des abeilles, qui ne quittent leur ruche que pour aller chercher de quoi F enrichir, et ne s'en éloignent jamais jusqu'à la perdre de vue.
Il me reste à parler d'un grand avantage du roman pastoral : c'est le mélange de la poésie et de )a prose ; mélange qui plaît, repose, et peut devenir une source féconde de beautés.
Vous avez à peindre un berger malheureux, assis à l'ombre d'un sycomore, la tête appuyée sur sa main, sa flûte tombée à ses pieds , son chien couché près de lui, le regardant d'un air triste et tendre. Vous choisissez les mots les plus simples, les plus clairs, les plus expressifs, pour bien rendre votre tableau. S'il était en vers, la mesure, la rime, une certaine abondance qu'a toujours la poésie, vous forceraient, quel que fût votre talent, à vous servir d'autres expressions , à employer un adjectif, une épitbète souvent superflue. La prose vous permet de la rejeter, vous donne la facilité de serrer, de presser votre style, ce qui peut-être est le seul secret de ne pas ennuyer. Quand vous avez montré à votre lecteur l'objet sur lequel vous voulez le fixer ; quand, à force de clarté, de précision, de vérité, vous avez créé une image vivante, fei-
' M. RobinsoQ , qui m'a fait l'honneur de traduire en anglais mes oa« vraies.
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tes des vers alors, et surtout faites-les bons : ils se présentent d'eux-mêmes. Il est reçu que tout berger, dans le chagrin , chante ses peines. Que le vôtre se plaigne en vers doux et har« monieux : soyez poètes alors ; oubliez la précision, la brièveté que vous avez observée dans vos récits; développez vos sentiments ; arrêtez-vous sur une idée tendre, sur un souvenir douloureux, sur une espérance d'un bonheur futur: on vous lira, on vous relira peut-être. Ces mêmes vers , dans une églogue et dans un drame pastoral, précédés ou suivis d'autres vers, n'auraient pas fait autant de plaisir qu'ils en feront au milieu de la prose.
Je ne crois pas pourtant qu'il faille que ces vers soient longs , ni qu'ils deviennent trdp fréquents dans l'ouvrage. D'abord , en les allongeant , on en diminue l'effet ; de plus^ les refrains, qui ont de la grâce dans le chant pastoral, et que l'on doit employer le plus qu'on peut , font plaisir à la seconde , à la troisième fois , plaisent peut-être à la quatrième , mais fatiguent au delà. Il faut donc qu'un berger cesse de chanter avant qu'on ait désiré qu'il se taise. Le lecteur qui , à la fin de sa chanson, lui dirait volontiers, Encore, en aura plus de plaisir à retrouver, quelques pages plus loin, une nou* velle chanson.
Mais qu'il soit quelque temps sans en retrouver ; car la manière d'amener ces petits morceaux de poésie est mallieureusement toujours la même : c'est toujours un berger ou une bergère qui les chante ou qui les écrit : raison de plus pour en être avare. Encore est-il nécessaire de compenser, par la variété des sujets, l'uniformité du cadre. Aussi l'auteur se gardera bien de chanter toujours des plaintes : il tâchera de mêler quelquefois un peu de gaieté dans ses chants ; d'y mettre même, s'il le peut, une légère teinte de philosophie ; il aura recours à la romance , quand la romance pourra s'accorder avec son sujet; enfin, sous le nom modeste de chansons, il tâchera de faire de petites odes, à l'imitation de celles d'Horace çt d'Anacréon.
Quant au style de la prose, il doit tenir du roman, del'églogue