‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 150 sur 319 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

J'ai célébré les bergers du Tage; j'ai décrit leurs innocentes mœurs, leurs fidèles amours , et la félicité dont on jouit avec une âme pure et tendre. C'était la première fois que mes doigts mal assurés se posaient sur la flûte champêtre : ma tremblante voix essayait des airs nouveaux pour elle , et mon oreille- inquiète demandait à réeho des forêts si les nymphes pouvaient m'cntendre. Aujourd'hui , moins ignorant , mais non moins timide , je médite des chants plus doux à mon cœur : je veux célébrer ma patrie ; je veux peindre ces beaux climats où la verte olive , la mûre vermeille, la grappe dorée, croissent ensemble sous un ciel toujours d'azur ; où , sur de riantes cx)llines , semées de violettes et d'asphodèles , bondissent de nombreux troupeaux ; où enfin un peuple spirituel et sensible, laborieux et enjoué, échappe aux besoins par le travail, et aux vices par la gaité.

Je te salue, Àbelle Occitanie, terre de tous les temps aimée des peuples qui t'ont connue ; toi que les Romains embellirent des chefs-d'œuvre de leurs arts ; toi dont l'agréable climat força les Hers enfants du Nord de se fixer dans les plaines ; pour qui les Arabes quittèrent la délicieuse Ibérie , et que les Français ont regardée comme le prix le plus beau des victoires de Charles Martel ! La nature a réuni dans ton sein les trésors partagés au reste du monde. Sous ton ciel , aussi pur et moins brûlant que celui d'Espagne, s'élèvent des moissons plus abondantes que celles des campagnes d'Enna ; tes raisins ont fait oublier ceux de Faleme et de Massique ; l'olivier se plait sur tes coteaux aussi bien que sur les bords de la Durance ; tes arbres nourrissent le ver qui file la pourpre des rois : le marbre, la turquoise et l'or sont produits par ton sol fertile; des eaux qui rendent la santé découlent de

tes montagnes *, les plantes les plus salutaires croissent en foul« dans tes champs. Combien de grands hommes, sortis de ton sein, ont rendu ton nom célèbre chez les nations étrangères ! Le trône des Césars t'a dû les Antonins ; et ce seul bienfait t'a valu la reconnaissance du monde. L'Orient se souvient encore de ce sage et brave Raimond qui , le premier des chrétiens, arbora la croix de Toulouse sur les remparts de la ville sainte; TAragon se vante des rois à qui tu donnas la naissance; Rome chérit la mémoire des pontifes qu'elle reçut de toi ; la France se glorifie de tes capitaines , de tes magistrats; la poésie enchanteresse te dut son premier asile. 0 terre féconde en héros , €n talents, en fruits , en trésors, je te salue!

£t vous, bergères de mon pays, qui cachez sous un chapeau de paille des attraits dont tant d'autres seraient vaines ; vous dont le cœur a conservé cet amour sacré des devoirs qui mêle un charme secret aux sacrifices qu'il ordonne y cette pudeur aimable et sévère, seule parure de la jeunesse, cette simplicité touchante, unique reste de l'âge d'or , prêtez l'oreille à mes récits. Estelle vous ressemblait ; Estelle avait vos yeux noirs et brillants, et vos longs cheveux d'ébène , et votre visage si doux , où la candeur s'unit à la grâce, à cette grâce naïve qui fuit la beauté qui la cherche, et ne quitte point celle qui l'ignore. Estelle avait vos vertus : elle fut pourtant malheureuse. Puissiez-vous ne l'être jamais! puissent vos beaux yeux ne répandre de larmes que pour plaindre mon héroïne !

Sur les bords du Gardon , au pied des hautes montagnes des Cévennes , entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est on vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies où serpentent les eaux du fleuve , on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris , le genêt fleuri , le narcisse, émaillent la terre ; le grenadier, l'aubépine, exhalent dans l'air des parfums : un cercle de collines parsemées d'arbres touffus ferme de tous côtés la vallée; et des rochers couverts de neige bornent au loinThoiizon.

Près de cette retraite charmante , nommée à juste titre Beau- Rivage, vivaient, sous le règne de Louis XII , des bergers et des bergères dignes d'habiter ces lieux enchantés. Des villages de

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Hassaue, de Maruèje, d'Aroassan, ils venaient se rassembler dans la valiée de Beau-Rivage; leurs troupeaux, tantôt réunis, tantôt dispersés, allaient chercher le serpolet sur lescuilines; des chiens terribles faisaient la garde du côté des montagnes ; et les pasteurs avec les bergères, assis ensemble près du fleuve , jouissaient des doux plaisirs que donnent un beau ciel , un bon roi , Tinnocence et régalité.

De toutes ces bergères , l'honneur , Tornement de leur pays , Estelle fut la plus belle, la plus tendre, la plus vertueuse. Fille de Raimood et de Marguerite , elle aimait , respectait ses parents presque à l'égal de l'Être suprême. Instruite de bonne heure de ses devoirs, sans cesse occupée de les suivre , elle n'avait jamais imaginé qu'il pouvait s'en trouver de pénibles. Toutes ses pensées étaient pures comme la source du Gardon; tous ses désirs avaient pour objet la félicité des autres. Simple , douce , franche , sensible , elle ne distinguait point le bonheur de la vertu.

Estelle habitait à Massane. Némorin , berger du même village , l'avait aimée dès l'enfance. De même âge tous deux, également beaux tous deux, dès leurs plus tendres années ils allaient ensemble à la prairie. Némorin portait toujours la panetière ou la houlette d*Estelle; Némorin, à chaque aurore, allait cueillir les bluets qu'Estelle aimait à mêler dans les longues tresses de ses cheveux noirs. Jamais ces beaux enfants n'étaient l'un sans l'autre. Tantôt ils réunissaient leurs troupeaux , allaient s'asseoir sur lé même gazon ; et, dans les douceurs de leur entrelien, chacun n'était attentif qu'aux brebis qui ne lui appartendent pas : tantôt ils allaient ensemble cueillir des figues ou des mûres ; et lorsque leurs mains ne pouvaient atteindre aux rameaux trop élevés , Némorin montait sur l'arbre , d'où il jetait dans le tablier d'Estelle les meilleurs et les plus beaux fruits : d'autres fois, près des genévriers, ils tendaient des pièges aux grives ; et quand l'un d'eux apercevait le premier un oiseau pris dans ses lacets , il courait vite chercher l'autre, pour que ce fût lui qui s'en emparât. Leurs plaisirs, leurs peines , tout était commun, tout se partageait entre eux. Cette innocente amitié était connue de tout le village, était respectée de tous les bons cœurs ; et les parents d'Estelle n'en pfirent aucune alarme, jusqu'à un événement qui commença de les éclairer.

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C'était aux premiers jours de mai ; on allait tondre les brebis. Ce travail est mêlé de fêtes ; dès le malin les bergers et les bergères se rendent à la vallée avec les moutons qu*ils vont dépouiller. Chaque pasteur prend un lien d'osier, renverse le doux animal , inquiet du sort qu'on lui prépare , et attache ensemble ses quatre pieds. Le mouton , couché sur la terre , soulève la tète en bêlant ; il tremble à l'aspect des ciseaux terribles dont il voit les bergers s'armer. On s'assied eu cercle ; la tonte commence , et le cliquetis du fer, les chansons des jeunes bergères, les éclats bruyants de la joie commune, n'interrompent point les muselles, qaï font danser près de là ceux qui n'ont point de troupeau. Plus loin, déjeunes hommes robustes s'exercent au saut, à la lutte; d'autres , sur de petits chevaux qui ont la vitesse du cerf , disputent le prix de la course; d'autres, avec un mail de cormier, font voler dans l'air une boule de buis. Quelques pasteurs quittent le travail pour aller danser avec les bergères , tandis que les plus jeunes filles s'emparent de leurs ciseaux pesants , et d'une main faible et peu exercée coupent l'extrémité de la laine, en craignant d'offenser la brebis.

L'heure du repas arrive ; tout le monde court se placer autour d'une table immense , couverte des mets du pays. La sobriété , la joie président à ce festin. Les riches en ont fait les frais , les pauvres en font les honneurs. Les époux , les amants sont près de leurs femmes et de leurs maîtresses; les mères parlent des prix que leurs fils viennent de gagner ; les vieillards racontent d'anciennes histoires , les bergères chantent des chansons nouvelles. Le muscat pétille dans les verres : son bouquet parfumé redouble la joie , sans faire naître la licence. Tous sont contents, tous sont heureux; et la journée est remplie par le travail, l'amour, te plaisir.

Lorsque le soir est venu , -et la laine portée au village, on se rend sous un vieux peuplier consacré depuis plus d'un siècle à cet usage. Son tronc vénérable est environné d'un double siège de gazon. Là se placent les vieillards , tenant un jeune bélier orné de rubans et de guirlandes : c'est le prix du combat du chant.

Le premier jour qu'on le proposa , tous les pasteurs de Massane furent vaincus par un berger nommé Hélion , parent d'Estelle, et venu , pour voir sa famille , des bords fleuris de la Burance.

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Les vieillards lai donnent le prix ; et , soit amitié pour Estelle qui n'avait encore que douze ans , soit désir de plaire à Raimond , le vainqueur provençal vient offrir le bélier à son aimable cousine , en lui demandant un baiser.

Némorin , qui, à son âge, n*avait pu entrer en lice, Némorin , qui comptait à peine sa treizième année , sort de la troupe d'enfants dans laquelle il était mêlé , et, s*élançant vers Hélion avec des yeux pleins de colère : Le prix n*est pas encore à vous , dit-il ; vous ne m'avez pas vaincu.

Toute l'assemblée applaudit en riant. Némorin demande qu'on récoute. Il fait rendre le bélier aux juges , appelle le jeune Isidore , son ami , son compagnon ; et , regardant les bergers avec douceur et modestie :

J'ai applaudi comme vous , leur dit-il , à la brillante voix du fameux Hélion ; mais l'heureuse Provence est-elle donc le seul pays où l'on sache vaincre aux combats du chant? Le désir de venger ma patrie doit me tenir lieu de génie. Hélion vient de célébrer la beauté des rives de la Durance : ses seuls compatriotes les connaissent. Je vais célébrer Tamour : tout ^'univers chérit mon sujet.

Il dit, et tire une flûte sur laquelle il joue un air tendre ; ensuite il remet l'instrument entre les mains d'Isidore , qui , répétant les floémes sons , accompagne ces paroles :

Ne méprisez point mon enfance :

Celui que vous adorez tous ,

Celui dont l'empire est si doux \

Qu'un sourire fait sa puissance,

Des bergers, des princes le roi,

N'est-il pas enfant comme moi ?

Aa timide il donne Faudace, IJ rend doux le plus emporté ; Au sage il prend sa liberté.

Et par le bonheur la remplace :

Des héros, des sages le roi.

N'est-il pas enfant comme moi?

11 créa tout ce qui respire ; Son souffle anime l'univers.

Sor la terre, aux deux, dans les mers.

Partout il élend son empire :

De la nature il est le roi ;

Et c'est UD enfant comme moi.

On m'a dit qu*nn peo de souiTraoce Faisait acheter ses faveurs; Mais, pour adoucir ses rigueurs»

Il nous a donné Tespérance.

De nos cœurs lui seul est le roi ; Et c'est un enfant comme moi.

Dans Fart qu'à mon âge on ignore Estelle m'a rendu savant :

Quand Pastre du jour est brûlant, On ressent ses feux dès l'aurore :

Des dieux et des hommes le roi N'est-il pas enfant comme moi ?

Ainsi chanta Némorin. D'une voix unanime on lui donne le prix. HéiioD, 8*efforçant de sourire, applaudit lui-même à son jeune vainqueur. Toupies enfants poussent des cris de joie , et viennent porter des couronnes à Némorin. Celui-ci court au bélier, le prend dans ses bras, le soulève à peine; mais, aidé par Isidore et ses jeunes compagnons , il va le porter aux pieds d'Estelle : J'ai chanté Tamour, lui dit-il; et si l'amour m'a fait vaincre , c'est pour que le prix soit à vous. *

Estelle rougit en regardant sa mère. Marguerite permet qu'elle accepte ce don , et la bergère hésite encore. En6n , d'une main tremblante, elle saisit le ruban vert qui était passé au cou du bélier. Les appLiudissements redoublent; la troupe des enfants surtout, qui, depuis la victoire de Némorin , se regardait comme la première , fait éclater ses bruyants transports. Tous veulent qu Estelle embrasse Némorin, tous le demandent à haute voix. Estelle , effrayée, se relire entre les bras de Marguerite ; elle refuse d'obéir : mais Marguerite et les juges lui prescrivent ce devoir d*usage envers les vainqueurs. Alors Estelle, vermeille comme la fleur de l'églantier, penche son visage vers Némorin , en tenant toujours la main de sa mère. Némorjn s'approche en tremblant, baisse les yeux, se met à genoux , et ses lèvres effleurent à peine le vif incarnat de la joue d'Estelle. 0 que ce baiser les

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rendit à plaindre! combien il redoubla le feu qui commençait à les consamei*! La liqueur exprimée de Tolive ne rend pas plus ardente la flamme sur laquelle on la répand.

Depuis cet instant, Némorin sentit accroître chaque jour le sentiment qui l'enlrainait vers Estelle ; chaque jour la tendre bergère trouva Némorin plus aimable. L*àgc vint ajouter des forces à leur penchant mutuel. Bientôt Estelle fut alarmée du trouble qui Tagitait; bientôt Némorin, effrayé, connut toute la violence du feu qui le dévorait ; mais il n'était plus temps de l'éteindre : tous deux étaient frappés d'un trait dont la blessure ne devait pas guérir; tous deux avaient à combattre leur cœur, l'amour^ et seize ans.

Le vieux Raimond , le père d'Estelle , s'aperçut avec chagrin de la passion du jeune pasteur, Raimond avait -promis sa Qlle à un laboureur de Lézan. Rigide observateur de sa parole, il eût préféré de mourir plutôt que de manquer à sa foi. Jaloux , jusqu'à Texccs, de son autorité, Raimond devenait inflexible aussitôt qu'on voulait s'y soustraire. Sévère pour les autres comme pour lui-même , il exigeait de tous les cœurs les austères vertus du sien. Bon père, bon époux , mais peu tendre , il regardait comme faiblesse tout sentiment qui n'était pas devoir.

Son premier soin avait été d'interdire sa maison à Némorin, et de défendre à sa fille de parler à ce berger. Estelle avait obéi : mais chaque jour, à la vallée, les deux amants se rencontraient ; ils se jetaient un seul coup d'œil; et, sans violer les ordres de Raimond , sans s'approcher, sans se parler, en se quittant ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire.

Ce calme ne dura pas longtemps. Un malin que le jeune bergrr faisait sortir ses brebis, il voit paraître le père d Estelle, qui, d'un ton triste et sévère , lui demande un moment d entretien. Némorin, tremblant , abandonne ses moutons , fait asseoir le vieillard sur la pierre où s'abreuvaient ses agneaux , et, debout, dans le respect , il écoute ces paroles :

Je viens ici , Némorin , pour vous ouvrir mon âme tout entière , pour vous faire juge de ma conduite. J'avais un ami qui s'appelait Maurice ; nous nous sommes aimés quarante ans. Lorsque jadis un hiver désastreux fit périr mes brebis , mourir mes vignes, geler mes oliviers, ma famille» mes parents m*abandon-

nèrent. Maurice , que ses richesses mettaient à l'abri de l'iudigeoce, partagea ses biens avec moi. Je Tai perdu, cet ami ! A sa dernière heure il m'a fait jurer que j'unirais Estelle avec son fils Méril. Méril a les vertus de son père; il est amoureux de ma fille , il compte sur la parole que j'ai donnée à mon bienfaiteur mourant : pensez-vous que je puisse y manquer?

Raimond se lut ; Némorin n'osait répondre. Mon estime pour vous, reprit le vieillard» interprète votre silence. Cependant vous aimez ma fille ; votre amour pour elle est public. Me promettezvous de réteindre? Me jurez-vous de fuir les lieux où vous pouvez rencontrer Estelle? Tranquille sur votre foi, je n'aurai plus la moindre alarme. Si cet effort est trop grand pour vous , j'arrache Estelle à sa patrie , à ses parents, à tout ce qu'elle aime : je cours l'unir avec Méril ; ensuite nous passerons la mer pour habiter où vous ne serez pas.

. Ainsi paria le vieillard. Némorin lui répondit :

Raimond , si je vous promettais d'éviter partout votre fille , de chercher même à oublier un sentiment plus cher que la vie , je me tromperais moi-même. Mais il n'est pas juste que, pour me fuir, vous enleviez Estelle à sa patrie ; il n'est pas juste que , pour ma faute , vous punissiez tout ce pays : c'est à moi seul de le quitter. J'en mourrai, c'est mon espérance ; mais je mourrais plus douloureusement en voyant Estelle unie à Méril. Recevez donc mon serment...

Ici le berger s'arrêta, s'appuya contre l'abreuvoir, et sa tête tomba sur sa poitrine. Oui , je vous jure , ajouta-t-il, que je vais partir de Massane. Orphelin et maître de moi , je peux disposer de ma vie. Je partirai dès ce jour; j'irai aussi loin que vous le voudrez : nommez vous-même le lieu de mon exil , ou plutôt de ma sépulture.

Je te plains , reprit le vieillard ; mais ce sacrifice est nécessaire. Je ne te demande que de passer le Gardon. Promets-moi de ne jamais le repasser, je suis satisfait et tranquille.

Soyez-le, reprit Némorin ; et qu'Estelle puisse être heureuse ! Je vais passer pour toujours le Gardon.

En disant ces mots il s'éloigne, et tombe sans sentiment. Raimond accourt, le prend dans ses bras, veut le rappeler à la vie. I*e berger rouvre des yeux éteints ; il repousse doucement Rai-

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mond y et le prie de s'éloigner. Le vieilfard le quitte , mais il est ému ; il s'occupe déjà des moyens de récompenser le jeune pasteur, et prend aussitôt la roule du beau valloa de Rémistan.

Dès que Némorin put marcher, il courut chez Isidore. Isidore était allé ce matin même à la ville. En revenant de chez son ami , le triste Némorin passa devant la maison d'Estelle; mais sa porte était fermée, .sa fenêtre Tétait aussi. Son troupeau ne devait pas sortir ; Raimond l'avait défendu , dans la crainte qu'Estelle ne vit Némorin. Le berger devina l'intention du vieillard. Immobile, les mains jointes, il regarda longtemps cette maison : O combien de fois , disait-il , ne l'ai-je pas vue à cette fenêtre! combien de fois , avant l'aurore , ne suis-je pas venu attendre ici Tinstant où elle paraîtrait I Et je n'y reviendrai plus I et je ne la verrai plus !

En disant ces mots , il se laisse tomber sur une pierre polie qu'autrefois il avait portée dans cet endroit pour qu'Estelle pût s'y asseoir, quand , ramenant les brebis du pâturage , elle ouvrait la porte aux agneaux , et se plaisait à les voir courir à la mamelle de leur mère. Le malheureux berger, avec la pointe de son couteau , grave ses adieux sur cette pierre , la baise mille fois, la mouille de ses pleurs : ensuite il regagne sa demeure , prend sa flûte , sa houlette , rassemble son troupeau peu nombreux ; et , suivi de son chien fidèle , le bon Médor, la terreur des loups , il part, en retournant la tète vers la maison de sa bien-aiméo, en prenant le plus long chemin pour arriver au pont de Ners , où il devait passer le fleuve.

Quand il fut près de cet endroit, distant de plus d'une lieue deMassane, il s*arréta, fit reposer ses moutons; et, voulant reculer l'instant où il passerait à l'autre rivage , il se coucha sous un olivier, près de son fidèle Médor, dont les yeux tendres et inquiets semblaient chercher dans ceux de son maître la cause de son chagrin. Là, l'infortuné pasteur, jetant un dernier regard sur cette belle vallée qu'il allait abandonner, se mit à chanter ces paroles :

Je vais donc quitter pour jamais Mon bon pays, ma douce amie !

Loin d'eux, je vais tratner ma vie Dans les pleurs et dans les regrets.

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