AVANT-PROPOS
En donnant au public le recueil de mes comédies, je me garderai bien de le faire précéder de réflexions sur la comédie. Ce serait d'abord risquer d'ennuyer, péril qu'on ne peut assez craindre ; ensuite je serais sûr de me nuire , car de deux choses Tune : ou je prouverais que je suis un ignorant, et personne ne gagnerait à cette découverte ; ou je me montrerais fort instruit, et l'on m'en trouverait plus coupable d'avoir fait des pièces si imparfaites, en sachant si bien comment on les fait bonnes. Je ne veux donc parler ici que du genre que j'ai adopté , dire les motifs de cette adoption , et relever les fautes que je n'ai pas évitées.
Pour pouvoir définir ce genre , il faut dire un mot des au* très ; il faut répéter, ce que l'on sait déjà, que la comédie de caratère est sans contredit le plus beau , le plus utile , le plus difflcile de tous les drames. Quel travail que celui d'étudier jusqu'aux plus petits traits de l'homme qu'on veut peindre, de fouiller dans les replis de son cœur, d'y surprendre ses sentiments les plus cachés, et d'imaginer ensuite des situations où , dans l'espace de deux heures , tous ces traits , tous ces sentiments soient développés, en amusant, en intéressant toujours deux mille personnes rassemblées au hasard^ et irès-indifférentes à l'affaire dont il s'agit ! Un tel ouvrage, quand il est parfait, me semble le chef-d'œuvre de l'esprit humam.-
Maisce chef-d'œuvre, en tous les temps si difficile, l'est peut-être aujourd'hui plus que jamais. Quand il naîtrait un second Molière, merveille que la nature ne produit plus vraisemblablement, pourrait-il se flatter d'égaler le premier? trouverait-il des sujets tels que le Misanthrope, le Tartufe , l'^yare? Je ne le crois pas. Les caractères qui restent à traiter me semblent petits auprès de ces grands modèles. Je juge du moins qu'ils doivent être peu saillants , par la peine qu'on a de leur trouver même un nom.
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On pourrait donc penser quHl ne reste gaère à peindre que des demi-caractères ; encore les modèles en sont-ils rares. Cest dans le monde qu*il fautles chercher; et j'ai cru remarquer que dans le monde on se ressemble un peu. Le grand précepte, Il faut être comme les autres, qui fait la base de nos éducations, met une assez grande conformité dans les mœurs, dans les actions, dans le langage de ceux qui composent la société. Chaque âge, chaque état a ses idées, son ton, ses manières conyenues : on les prend sans s*en apercevoir ; oo les garde par paresse, souvent par respect humain ; et les formules, les devoirs d'usage, Tobligation de parler lorsqu'on ne voudrait rien dire, l'habitude de traiter comme des amis ceux dont on ne se soucie guère , enfin la monotonie de la politesse, si l'on peut s'exprimer ainsi , éteignent le naturel, et font disparaître les nuances des caractères. Tout n'en est peut-être que mieux ; et il faut bien que cela soit, puisqu'on a l'air si heureux dans le monde. Je ne prétends point m'ériger en censeur ; je veux dire seulement que j'ai trouvé un peu de ressemblance entre ce monde bruyant et le bal de l'Opéra. Cest. assurément un lieu enchanteur : on y fait infiniment d'esprit , on y voit de très-jolis masques; mais un peintre serait peutêtre embarrassé d'y trouver une physionomie.
D'après ces réflexions, bonnes ou mauvaises, et auxquelles je n'attache aucune prétention, j'aurais renoncé à la comédie de caractère, quand bien même j'en aurais eu le talent : car le talent ne suffit pas ; c'est du sujet que dépend le sort d'une pièce. Si cela n'était pas vrai, nos grands homm^ n'auraient fait que des chefs-d'œuvre.
Peut-être aussi, et je le croirais bien, mon impuissance m'a-t-elle rendu ces raisons meilleures. Ten conviendrai volontiers à chaque bonne comédie de caractère que l'on nous donnera ; mais , en attendant, je croirai qu'à moins de se sentir un talent très-supérieur, on fera mieux de traiter la CO' médie de sentiment ou la comédie d'mtrigue.
Ces deux genres me semblent inépuisables. Avec de l'esprit et de la sensibilité, on trouvera souvent des intérêts nouveaux,
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des situations piquantes. Les vices, les travers sont bornés ; mais les passions, et heureusement les vertus, nous offîrent un champ immense.
J'entends par la comédie de sentiment celle que la Chaussée fera vivre à jamais, malgré les épigrammes de ses critiques ; celle qui met sous les yeux du spectateur des personnages vertueux et persécutés*, une sftuation attachante où la passion combat le devoir, où Thonneur triomphe de Fintérét; celle enfin qui sait nous instruire sans nous ennuyer, nous attendrir sans nous attrister, et qui fait couler ces douces larmes, le premier besoin d'une âme sensible.
La comédie dMntrigue, qui porte sur la même base que la 0Dmé<ye de sentiment, Tintérét, emploie des moyens tout différents. Un vieillard amoureux, un rival ridicule; des va* lets adroits, des dangers sans cesse renaissants, des ressources toujours imprévues , des méprises enfin , moyen le plus sûr de toQS au théâtre : voilà par quels ressorts elle attache, égayé le spectateur, Tamuse assez pour l'intéresser, et le fait rire des malheurs qui peuvent lui arriver le lendemain.
La réunion des deux genres dont je viens de parler ferait sans doute un bon ouvrage : malheureusement cette réunion est extrêmement difficile. Presque toujours le comique nuit à l'intérêt, et l'hitérêt exclut le comique. J'ai cru pourtant qu'il n'était pas impossible de les allier. J'ai pensé que le sentiment et la plaisanterie pouvaient tellement être unis, qu'ils fussent quelquefois confondus, que le spectateur s'égayât et s'attendrît en même temps, qu'il fût également ému par l'iof» térêt de Faction et réjoui par le comique de l'acteur, en ua mot, que le même personnage fît pleurer et rire à la fois- Pouc cela j'avais besoin d'Arlequin *.
* Ce personnage, qnt panrtt avoir été connu des anciens, a été Tobjet des recherches de pbtsienrs auteurs. L*opiniQn la plus vraisemblable, c'est (10*11 fut, dans son origine, nn esclave africain. Son visage noir et sa tête rasée semblent i'indiqaer. Quant à son habit de trois couleurs, ce que j'ai pu découvrir, sinon de phis antlientiqne, an moins de plus agréable, le voici :
Un pauvre petit nègre orphelin, abandonné prés.de Bergame, ne trouva
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Ce caractère est le seul peut-être qui rassemble Tespritet la Daïveté, la finesse et la balourdise. Arlequin, toujours sim* pie et bon, toujours facile à tromper, croit ce qu'on lui dit, fait ce que Ton veut, et vient se mettrede moitié dans les pièges qu'on veut lui tendre : rien ne Tétonne, tout rembarrasse ; il n'a point de raison , il n'a que de la sensibilité; il se fâche, s'apaise , s'afflige, se console dans le même instant : sa j<He et sa douleur sont également plais^antes. Ce n'est pourtant rien moins qu'un bouffon ; ce n'est pas non plus un personnage sérieux : c'est un grand enÊwt^il en a les grâces, la dou«ceur, l'ingénuité ; et les enfamts sont si aimables, si attrayants, que j'ai cru mon succès certain , si je pouvais donner à cet enfant toute la raison , tout l'esprit , toute la délicatesse d'un homme.
Delisle et Marivaux en avaient déjà tiré un grand parti. Le premier a fait de son Arlequin un philosophe de la nature, mi* santhrope gai, cynique décent, qui voit les objets oonune ils sont, les montre comme il les voit, s'exprime avec énergie, et fait rire en raisonnant juste.
Marivaux, ce grand anatomiste du coeur humain, qui, pour avoir voulu tout dire, n'a pas toujours dit ce qu'il fallait. Ma* rivaux a fait des Arlequins moins naturels, moins philosophes que ceux de Delisle, mais plus délicats, plus aimables, et qui, à force d'esprit, renccmtrent quelquefois la naïveté.
Je n'ai voulu copier ni Marivaux ni Delisle. Cela ne m'au-
d'amis et de protecteurs que dans trois enfants de son âge qui jouaient hors de la ville. Ils eurent pitié du malheureux étranger, commencèrent par loi donner lew pain; et» le Toyant presque nu » ils résolurent de rhabiller; mais ils n^avaient point d'argent- Heureusement cbacnn d'eux était fils d'un marchand de drap. Sans s'éti^ donné le mot, les trois petits bienfaiteurs Tolèrent le même jour, dans la boutique de leur père , «ne demiaune de drap pour Tétir leur jeune ami. Ces trois demi-aunes se troorèrent de différentes couleurs. Malgré cet inoonvénient, on ae hâta de les coudre ensemble du mieux qu*on put. L*habit fut assex mal taillé; mais il parut à tous fort joli. On voulut même donaer une épéè à odni qu'on troiivait si bien mis : un morceau de bois fit raHaire. Alors <m crut pouvoir présenter le petit étranger dans la ville. Arlequin s*y établit ; et ta reeon» naissance lui fit un devoir de porter toujours cet habit, qui lui rappelait un bienfait si aimable-
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rait pas été facile : Tun avait plus de finesse , i*autre plus de profondeur que moi . J'ai voulu peindre un Arlequin bon, doux, ingénu, simple sans être béte, parlant purement, et exprimant avec naïveté les sentiments d'un cœur très-tendre. Une fois ce caractère établi, non d'après les auteurs qui s'en étaient servis avant moi , mais d'après mes idées particulières , j'ai cherché des intrigues qui pussent m'aider à le développer. J'étais presque sûr que mon héros était intéressant ; son masque et son habit le rendaient comique ; il ne fallait plus que trouver des situations attachantes, et je devais faire rire et pleurer. Il reste à savoir si j'y suis parvenu.
Lorsque j'osai risquer pour la première fois au théâtre l'Arlequin que je m'étais créé, il y avait plus de vingt ans que la cximédie italienne avait abandonné les pièces de Marivaux et de Delisle , pour des canevas italiens que les acteurs remplissaient à leur gré. J'essayai de rappeler un genre oublié. Je fis représenter par des acteurs italiens une pièce toute française : les Deux Billets, Elle réussit , quoiqu'elle ne fût pas jouée par le c^èbre Carlin , acteur à jamais recommandable par ses grâces , par son naturel , et à qui peut-être il n'a manqué que de la mémoire pour être le premier des acteurs comiques.
D'après ce succès qui m'encouragea , d'après une chute qui m'éelaira > , je voulus donner à mes comédies un but de morale et d'utilité. Cette idée n'avait rien de neuf, car toutes les bonnes comédies sont ou doivent être morales. Mais, avec le personnage que j'avais choisi , je ne pouvais pas développer de grands sujets , ni prétendre à corriger les hommes en attaquant de grands vices : j'essayai du moins de les exciter à la vertu , en leur rappelant combien elle donne de vrais plaisirs. Je voulus surtout présenter le tableau de ces vertus familières , de ces vertus de tous les jours , les plus utiles peutêtre, les plus nécessaires au bonheur : car ce ne sont pas, ce me semble , les grands préceptes de la morale et de la phi-
• Arlequin roi , dame et valet , tombé le 5 novembre 1779, et jeté au feu le 6 da même mois.
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losophie que Ton trouve à mettre en pratique le plus souvent On est rarement dans le cas de sacrifier à son devoir, à la patrie, à l'honneur, à son repos, sa fortune et sa vie; mais on est obligé à tous les instants d'être un bon fils, un bon époux, un bon père.
Voilà les modèles que Je résolus de tracer. J'avais déjà peint le désintéressement du véritable amour; je tentai de peindre le bonheur de deux époux bien unis , et de prouver qu'il ne faut jamais soupçonner un cœur que Ton connaît vertueux. Je voulus ensuite esquisser le tableau d'un père qui adore sa fille , et qui voit sa tendresse récompensée par une confiance entière; celui d'une mère sage qui se sacrifie ellemême pour rendre sa fille au bonheur; enfin cdui d'un fils vertueux et sensible qui immole sa passion à sa mère.
Tels sont les sujets des Dettx billets, du Bon ménage, du Bon père, de la Bonne mère, et du Bon fils. Les trois premières pièces forment , pour ainsi dire, le roman de mon Arlequin mis en action dans les trois états de ta vie les plus intéressants : ceux d'amant, d'époux et de père. En lui conservant toujours son caractère original , je l'ai fait parler différemment dans ces trois comédies, parce que ses affections et son âge sont différents.
Dans les Deux billets. Arlequin est très-jeune et anK>ureux. Il a plus d'esprit que dans les deux autres pièces , par la raison qu'il est amoureux , et que l'amour, qui ôte souvent l'esprit à ceux qui en ont, en donne infiniment à ceux qui, comme Arlequin , ne savent jamais qu'ils ont de l'esprit. Quant à sa façon d'aimer, elle est peinte dans la pièce. Le succès qu'elle a eu ne m'a point aveuglé sur le défaut du dénoûment. Le billet de loterie devrait rentrer dans les mains de son vrai maître par un moyen plus ingénieux que celui dont se sert Argentine : je le sais , et j'avoue en toute humilité que je n'ai pu en trouver un autre.
Dans le Bon tnénage. Arlequin est marié depuis longtemps. Il adore sa femme; mais cet amour, le meilleur de tous, fondé sur l'estime et la confiance, doit être aussi tendre et
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moins galant que celui des Deux billets. Aussi ai-je fait mes efforts pour exprimer cette nuance , pour rendre le dialogue plus simple et plus naturel. Arlequin joue avec ses enfants, et cause ayec sa femme ; Tesprit n'a rien à faire là. Deux époux bien unis , bien sûrs l'un de l'autre , ne font pas des madrigaux; ils sont mutuellement, et sans avoir besoin de s'en avertir, l'objet constant de toutes leurs actions, de toutes leurs pensées : mais ils ne parlent point d*amour, cela va sans dire : ils s'aiment , puisqu'ils existent.
Quelques personnes ont trouvé mauvais qu'Arlequin par* donnât à sa femme avant qu'elle eût prouvé son innocence. Si c^est un défaut, on doit d'autant plus me le reprocher, que c'est pour ce dé£eiut-ià que j'ai fait la pièce.
Le Bon père est écrit d'un style plus élevé que celui des deux autres comédies; j'ai peut-être à m'en justifier. Arlequin est devenu riche ; il vit à Paris dans la bonne compagnie : un homme de condition veut épouser sa fille ; il est impossible qu'il n'ait pas pris un peu du ton de ceux qui l'entourent. H n'a plus son habit, il n'a que son masque : j'ai tâché de ne lui conserver de son ancien langage qu'en proportion de ce qui lui restait d'Arlequin.
lie grand défiiut de ce petit ouvrage, c'est qu'Arlequin'ne fasse point d'action principale qui caractérise précisément le bon père. Il pourrait s'appeler toutaussi bien l'honnête homme, et le dénoûment justifierait mieux ce dernier titre. J'en conviens ; et j'ai réparé , autant qu'il était en moi , cette £aute en multipliant les détails de tendresse paternelle , en représentant un père toujours occupé de sa fille , ne parlant que de sa fille, ne pouvant être heureux que du bonheur de sa fille. Je n'ose pas ajouter qu'un grand sacrifice , un beau trait d'amour paternel est peut-être moins difQcile , et caractérise moins un bon père que cette habitude continuelle de sollicitude et de tendresse.
Le rôle d'Arlequin dans la Bonne mère est bien moins considérable que ceux dont je viens de parler. J'ai craint qu'il n'attirât trop l'attention, qui doit se porter sur la bonne mère.
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Tai été un peu gâné dans les détails de tendresse que f ai donnés à cette bonne mère , parce que j'avais déjà fait le bon père , et que la ressemblance des deux caractères en devait mettre nécessairement dans l'expression de leurs sentiments. Aussi ai-je bien senti que Matburine n'a pas , dans ses scènes avec Lîcette , autant d'amour, de douceur, d'épanchements tendres, que le bon père avec Nisida. Cette imperfection est peut-être rachetée par la belle action de Matburine , de sorte qu'elle ne fait qu'agir, et le bon père ne fait que parler. Chacun des deux ouvrages a son défaut , que l'on verra bien sans que je le dise ; mais j'aime mieux le dire le premier.
Dans le Bon fils ^ il n'y a point d'Arlequin ; parce que la situation du bon fils , obligé de choisir entre sa mère et sa maîtresse , forcé de sacrifier l'une à l'autre , semble exclure de son rôle toute espèce de comique. Non-seulement il ne fout pas que le bon fils rie, mais il ne faut pas qu'il fasse rire un moment. L'intérêt est, ce me semble, trop vif, trop important, pour admettre le moindre comique. Dès lors il est nécessaire de bannir toute idée d'Arlequin , qui , dans quelque situation qu'on le place , doit toujours au moins faire sourire.
Tavoue que le grand défaut du Bon fils est ce manque de comique : j'ai tâché d'y suppléer par le rôle de Thibaut. Tavoue encore que je me suis consolé d'avoir fait, sans Arlequin, une comédie en trois actes, où j'ai présenté un modèle de la première vertu que l'on met en usage dans le monde. Tj ai trouvé le plaisir de rassurer quelques personnes, qui, me voyant toujours faire des pièces avec un Arlequin, craignaient (par amitié pour moi) que je ne pusse jamais faire autre chose. Un intérêt si tendre méritait bien que je prisse la peme de leur offrir une comédie sans Arlequin. J'aurais eu d'autant plus mauvaise grâce à me refuser à cette complaisance , que le Bon fils est de tous mes ouvrages celui qui m'a le moins coûté.
Afin de compléter ce petit cours de morale, j'ai voulu faire une pièce pour des enfants. Tai pris mon sujet dans M. Gess-
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ner ; et le nom de cet aimable auteur m^a rendu ce sujet plus cher que si je l'avais inventé. J'ai eu grand soin de faire imprimer à la tête de ma pastorale la charmante idylle qui me Ta fournie. J'ai été fier de mêler dans mes ouvrages un ouvrage du chantre d'Abel. 11 m'a semblé que cetteMdylle porterait bonheur à mon recueil , et qu'une simple fleur du jardin de M. Gessner suffirait pour parfumer tout mon bouquet.
J'ai encore un autre espoir. Je me suis flatté que dans ces familles bien unies, que j'ai toujours en vue lorsque je travaille, les enfants de la maison joueraient .itf^r^t/e/ Chloé à la fête de leur mère, à la convalescence de leur père. Cette idée m'a réjoui, parce que j'aime les enfants et les fêtes de famille. Je suis sûr d'avance que le jeu de ces aimables acteurs, la circonstance, l'émotion d'un cœur paternel, effaceront tous les défauts de mon petit ouvrage ; et la certitude qu'il fera couler des larmes a suffi pour m'attacher à cette bagatelle, qui ne vaut pas la peine d'être examinée.
La ressemblance parfaite de deux Arlequins m'avait toujours semblé un joli sujet de comédie. L'ancienne pièce des Deux Arlequins, de le Noble, m'encourageait à la faire ; mais les Ménechmes m'ef&ayaîent. Je pris le parti de réduire ma comédie à un acte, pour éviter toutes les situations qui se trouvent dans les Ménechmes. Tobservai scrupuleusement de couper toutes les scènes qui pouvaient ressembler à celles de Regnard ; et cela n'a pas empêché de dire que j'avais copié les Ménechmes.
Ce n'est pas là le défaut de cette petite comédie, qui pèche plutôt par le manque d'intrigue. Comme ce reproche est grave, je ne veux point en trop parler. D'ailleurs, de toutes mes pièces, celle des Jumeaux de Bergame a le plus réussi ; et je n'ai garde d'appeler du jugement du public.
C'est à ce court recueil que je borne ma carrière dramatique : je la trouve trop difticile pour mon faible talent. J'ai fiait de mon mieux : je n'ai pas trop bien fait ; c'est une raison de plus pour me reposer. Je me suis hasardé sur une mer orageuse avec une petite nacelle ; c'est une imprudence. Heu-
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reusement ma nacelle, après deux ou trois coups de vent , est rentrée saine et sauve dans le port; j'en remercie le ciel, et je n'ai rien de mieux à faire que d'ofifrir mon petit bateau en actions de grâces au dieu qui m'a sauvé: ce dieu est le publie; ce recueil est ma nacelle.