SCÈNE PREMIÈRE
ARLEQUIN, MATHDRÎNE.
Arleq. Allez , madame Mathurine , j*ai bien du chagrin.
Math- Je m'en doute , mon pauvre ami.
Ableq. Je ne m^y serais jamais attendu de la part de mademoiselle Lucette. Après la promesse qu'elle m'avait faite de m^aimer toujours , après la permission que vous lui en aviez donnée , comment est-il possible qu^une iille élevée par vous , qu'une fille qui est votre fille, soit une perfide et une changeuse?
Math. Mais es-tu bien sûr que Lucette ne. t'aime plus?
Ableq. Ah ! madame Malhurine , il y a longtemps que je fais tout ce que je peux pour ne pas le voir ; mais cela me crève les yeux et le cœur. On dit que Tamour ne peut pas se cacher : croyez que quand on cesse d*en avoir, cela se cache encore bien moins.
Math. Je serais aussi fdchée que toi du changement de ma fille : ton mariage avec elle était arrangé depuis si longtemgs ! Lorsque ton père vint s'établir dans le pays de Caux, je fus la première à l'accueillir, à l'aider, à lui donner des secours pour faire valoir sa ferme. Je suis devenue veuve presque en même temps que ta mère ; je l'aimais déjà beaucoup, ta mère; mais on s'aime bien mieux quand on a pleuré ensemble. Tu es son fils unique ; je n'ai d'enfant que Lucette ; ton caractère franc , ton bon cœur, m'ont toujours plu; j'ai vu qu'ils plaisaient à ma fille: âge , fortune , inclination , tout se rapportait entre vous deux , tout semblait assurer votre bonheur et celui de vos mères; car tu sais bien que les mères ne sont heureuses que quand les enfants sont contents. Juge du chagrin que j'aurais de renoncer à de si douces espérances !
Arieq. Eh bien ! je suis fâché de vous dire que vous ne risquez rien d'avoir du chagrin.
Math. Peut être aussi t^affiiges-tu sans sujet. Les amoureux et les enfants pleurent souvent à propos de rien : tu es bien amoureux, et tu et un peu enfant.
ABI.BQ. Je tuii oublié de votre fille , et voilà ce qu'il y a de pis. Depait
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que ce monsieur Duval , le nevea de notre bailli , est arrivé de Paris arec son catogan, son gilet à fleurs, sa petite Itadine, et son air dlmportanceet dMmpertinence, votre fille n^est plus la même. Elle est tonjours avec monsieur Duval : elle apprend toutes les chansons qu'il dit; elle rit de tous les contes qu'il fait. Dimanche dernier, ils ont toujours dansé ensemble t moi , je pleurais derrière le joueur de violon ; elle ne i*en est pas même aperçue. Le soir , on a joué à colin-maillard : c*était moi qui étais le colin-maillard ; je Tai resté toute la soirée , parce que vous sentez bien qu'on n'a plus ni bras ni jambes quand on est sftr de n*ètre plus aimé. J'entendais fort bien que mademoiselle Lnoette et monsieur Duval se moquaient et riaient ensemble de moi; et quand je fai voulu reprocher à mademoiselle Lucette » pour toute justification elle me dit que j'avais triché, puisque j'y avais vu clair. C*est-il clair, madame Hatburine?
H ATU. Tout cela peut être un enfantillage, que tu auras pris trop an sérieux. Au lieu de gronder Lucette, il vaudrait mieux faire semblant de ne t'apercevoir de rien . et redoubler d'efforts pour être aimable.
Ablbq. Mon Dieu! madame Mathurine, je ne la gronde jamais : je pleure quelquefois , parce que je ne peux pas empêcher les larmes de venir ; mais sitôt que mademoiselle Lucette me regarde , je me mets tout de suite à rire, de peur que cela ne l'impatiente. Quant à être aimable, dame! je fais ce que je peux, madame Mathurine ; je mets tous les jours mon habit des dimanches t vous le voyez bien. Ma mère m'a donné tous ses joyaux ; je ne les tiens pas dans mon coffre ; je les porte sur moi ; Je me fais le plus brave que je peux x mais je n'ai point de catogan, comme M. Duval ; je ne sais pas siffler tous les petits airs qu'il siffle. II a apprb à Paris je ne sais combien de chansons , qu'il compose ensuite dans !e moment pour mademoiselle Lucette. Je n'en sais point, moi ; j'ai voulu essayer d'en composer une, j'y ai passé toute ma journée d'hier; mais je n'ai pu trouver autre chose , sinon que , J'aime Lucette plus que ma vie. Quand fai dit cela une fois , bonsoir , j'ai dit tout ce que je savais.
Math. Tu m'affliges beaucoup , mon ami ; car ce petit Duval ne convient point du tout à ma fille.
, Ableq. Non , assurément
Math. C'est un assez mauvais sujet...
Ableq. Je vous en réponds!
Maxh. Que son séjour à Paris n'a fait que gâter encore
Ableq. Oh l je le sais de très-bonne part.
Math. H est d'une jolie figure.
Ableq. Ma foi , comme cela : je ne le trouve pas joli , moi.
Math. Il a de l'esprit.
Ableq. Tout le monde le dit , mais savoir si c'est vrai.
MATH. Toutes les jeunes filles du village courent après lui.
Ableq. Qu'elles courent , je ne m'y oppose pas, pourvu que Lucette se tienne tranquille.
Math. Duval n'est pas riche.
Ableq. Ça n'a rien que son catogan.
Math. Ma voisine, qui le connaît bien, m'a dit qu'il était fort intéressé, et que la dot de ma fille lui plaisait pour le moins autant que son visage.
Ableq. Oh ! tous ces drôle s-là qui aiment l'argent n*ont point de goAt