‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 221 sur 319 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

UJLTHDRINE, LTJCETTE.

Luc., embrassant sa mère, Boi\]our, ma mère : Arlequin n'était-il pu avec vous?

Mato. Oui, ma fille.

lue. Il vous a peut-être Tait des plaintes de moi?

Math. Non, il n€ m'en a fait que de lui-même. Il a peur de t'avoir déplu.

Luc. 11 ne sait ce qu'il dit

Hatb. Je l'ai rassuré. Tu l'aimes toi^ours, n*est-il pas vrai ?

Luc. Depuis quelque temps il est bien moins aimable.

Math. Bon ! tu ne me l'as pas encore dit , toi qui me dis touL

Luc. Ob ! c'est que cela serait bien long à vous raconter.

Mato. Mais nous avons le temps.

Luc. Tenez , ma mère , c'est qu'il ne faut pas croire que M. Arlequin Boit sans défauts, au mmns. Depuis quelques jours je lui en ai découvert beaucoup.

Math. Dis-les-moi donc , Je t'en prie.

Luc ii a le cœur excellent, c'est vrai ; c'est le plus bonnéte garçon du monde , c'est encore vrai; il aime sa mère de toule son âme , il vous aime de même ; il se jetterait au feu pour moi : je conviens de tout cela, parce que je suis juste, moi. Mais...

Matu. Eb bien? ses défauts... /

Luc, embarrassée. Ses défauts... c^est que... je crois que je ne l'aime plus.

Math. Celui-là est le pire; mais tu fais bien de m'en avertir, parce qu'à nous deux nous verrons bien mieux ie parti qu'il faudra prendre, s'il nous est impossible de corriger Arlequin de ce défaut-là.

Luc. Que vous êtes bonne , ma mère l j'avais peur que cela vous fâchât

Math. Tu me connais bien mal, Lucette! Rien ne peut me fâcber quand c'est ma fille qui me le dit , comme rien ue peut me plaire quand c'est un autte.

Lun., en Vemhrassant, Ah ! vous savez que je ne vous cache rien.

Math, lievcnons à ton amour : tu n'en as donc plus pour Arlequin?

Luc. Je ne vous assurerai pas la chose ; mais voici tout bonnement ce qui ni'arrive. M. Du val est un très joli garçon , qui a beaucoup d'esprit, qui a vécu dans le beau monde à Paris , où il m'a dit que toutes les dames de la cour étaient folles de lui. Ce M. Duval est amoureux de moi ; toutes les filles du village en crèvent de dépit, cela me fait plaisir ; Ailequin en a du chagrin , cela me fait peine : je ne sais comment arranger tout cela. Je voudrais bien aimer toujours Arlequin , mais je voudrais aussi être toujours aimée de M. Duval.

Math. C'est difficile, mon enfant Mais, en supposant que cela pûts'arranger, ton cœur ne te ferait-il pas quelque petit reproche?

Luc. Non , ma mère , parce que je vous le dirais ; et dès lors il n'y aurait plus de mal.

Math. Il est certain que je le préviendrais , en te faisant voir combien tu serais injuste ; car chacun de tes deux amants te donnerait son oœar totit entier, et toi, tu ne pourrais donner à chacun d'eux que la moitié du tini : ce marché serrai t-il égal?

scàns in. 4S7

Lcc. Non , assurément : je tricherais, et oda n'ost pas honnête. Il faot ikmc que je me décide entre Arlequin et M. Duvai.

Math. Je le crois : et je te conseille ^^inand tu te seras décidée, de ne plus changer , car ce serait encore UBclinjustice.

Luc. Comment cela?

Math. C'est bien aisé à comprendre. Quand le seigneur dn village m'a donné sa ferme , il m'a dit : Madame Hathurinc , je vous donne tant de journaux à faire valoir, et vous me rendrez tant d'écuspar an. Si , au -moment de ia moisson, il venait me dire. Je vous rends vosécuset je reprends mes journaux, n'est-il pas vrai qu'il agirait en malhonnête homme, puisque c'est la moisson qui doit me pay«r, non-seulement de mes écus , mais encore de mes peines et de mon travail P

Luc. Sans doute.

Math. £h bieni quand tu auras choisi ton amoureux, et que tu lui auras dit. Je reçois votre amitié, et je vous donne la mienne; si, au moment où il compte Tépouser, tu vas lui dire, Je vous rends votre amitié et je veux reprendre la mienne, tu fais le même trait que le seigneur, c'est-à-dire une trés-graude injustice. x

Luc. Tous avez raison , ma mère. Ah! mou Dieu , conune il est di^Gciic d^être juste!

Math. Pas tant que tu le crois.

Luc. Mais , ma mère , vous me faites penser à une chose : j'avais déjà donné mon amitié à Arlequin.

M\TH. Je le sais bien : apparemment que tu as ûe bonnes raisons pour la reprendre.

Luc. Non, je n'en ai point de raisons; et voilà ce qui me f«lclie.

Math* Consulte bien ton cœur.

Luc. Mon cœur est pour Arlequin , ce n'est pas là l'embarras. Mais c'est que si je congédie M. Duval , il deviendra l'amoureux de quelque fille du village qui croira me l'avoir enlevé , et, à cause de cela, êtie plus jolie que moi : cela n'est pas agréable, ma mère.

Math. N'as-tu que cette raison?

Luc. Oh! j'en ai encore une autre : c'est que j'ai tort avec Arlequin : il faudrait en convenir, et je ne peux pas souffrir cela. Cependant... Mais j'entends quelqu'un t c'est M. Duval qui m'apporte un bouquet.

Page 1