‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 269 sur 319 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ARLEQUIN, ARGENTINE, GRANO

CBAfco. Je n'ai point l'honneur d'être connu de vous , monsienr; mais le motif qui m'amène vous fera excuser la liberté que je prends. Je m'aplielle Grano; j*ai consacré ma vie à la recherche de tout ce qui pouvait être utile à l'humanité, et me valoir un peu d'argent. Je suis enfin parvenue découvrir un secret qui doit faire régner l'abondanœ dans tout le royaume, et m'enrichir à jamais.

Ableq. Monsieur, je vous en fais mon compliment. Quant à moi , grâce à Dieu , je suis à mon aise; et votre projet ne peut me regarder en rien.

Gbano. Pardonnez-moi, monsieur. Sur le bruit de votre probité, c'est vous que j'ai choisi pour mon associé ; je veux tripler votre fortune, tandis <iue je ferai la mienne ; et vous allez convenir que rien n'est plus sûr. Puis-je m'expliquer devant madame?

Ableq. Oui, oui, monsieur; c'est ma femme.

Gbano, saluant. J'espère que madame sera la première à vous engager à Tentreprise ; je vous demande d'avance le secret à tous deux ; tous allez savoir en unonstaut ce qui m'a coûté des années de recherches et de peines. U y a vingt ans que je me fatigue , que je me tourmente pour imaginer ie moyen de faire de la farine sans blé, et je Tai trouvé.

Ableq. Vous l'avez trouvé?

Abcent. Cela me paraît une fort belle découverte.

Gbano. Oui, madame, je l'ai trouvé; et le pain que je fais avec ma farine est cent fois meilleur, plus sain et plus léger que le pain ordinaire. Ajoutez \ cela que dans ma farine il n'y a point de son , et que la livre de pain ne reviendra pas à un sou.

Ableq. Et avec quoi faites-vous donc ce pain-là?

Gbano. Avec des noyaux de cerises.

Abcent. Comment donc?

Gbano. Oui, madame ; parle moyen d'nn petit moulin que j'ai inventé, et que je porte toujours dans ma poche : tenez , le voilà. ( Il tire un petit moulin, qu'Arlequin regarde attentivement.) En moins d'une demi-henre je mouds une livre de noyaux de cerise ; cette livre de noyaux me donne juste une livre de farine, i)arce qu'avec ma mouture il n'y a rien de perdu ; et vous remarquerez que l'on peut avoir toujours sur soi un de ces petits moulins, sans que cela gène beaucoup; de «orte que toutes nos dames, tous nos jeunes gens, au lieu de faire du filet, de la tapisserie ondes nœuds, peuvent, ens'arausant, moudre, dans leur après-midi, deux on trois livres de farine. Vous conviendrez que cette occupation est aosn agréable et plus utile que tou« Teurs petits ouvrages, qui ne servent qu'à

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les distraire. Par là, tous les citoyens s^occiiperont de ragrlcultnre; et pour peu que l'on ait soin de faire des plantations de cerisiers, afin que les noyaux ne manquent point, on ne ponrra plus dire de personne qu'il a de la peine à gagner son pain , puisqu'au contraire tout le monde fera du pain pour se délasser. Le peuple sera dans l'abondance, le pays s'enrichira, l'agriculture sera honorée; et vous jugez que l'auteur des moulins à noyaux sera récompensé.

Arleq. Ma foi, cela me paraît fort bien vu. Moi, Je n^aurais jama'g cru que Ton pût faire du pain de noyaux : c'est clair pourtant Et en quoi puis*je vous être utile?

GRANa Monsieur, quoique j'aie découvert le secret d'enrichir le royaume, il s'en faut bien que je sois à l'aise. Je n'ai pas de quoi acquérir le fonds de cerises nécessaire pour commencer mon entreprise t si vous aviez la bonté de vous associer avec moi , alors nous pourrions tailler dans le grand, et acheter d'abord toute la vallée de Montmorency. Vous voudriez bien avancer l'argent , et je vous rendrais ma part aux cerises procliaines.

Argent. Monsieur, nous vous sommes fort obligés; mais mon mari n'est pas assez riche pour faire ce que vous désirez. Nous admirons votre projet; mais l'association nous est impossible.

Grano. Je répondrais pourtant bien à madame qu'avant deux ans nous aurions un million de produit net.

Arleq. Oh ! dès qu'elle ne le veut pas, tout est dit; je ne voudrais pas déplaire à ma femme pour un million. Mais écoutez, monsieur Grano, vous n'êtes pas riche ; en attendant votre pain de noyaux, il faut que vous ayez recours aux boulangers de blé ; permettez-moi de vous prêter quel- (|ues louis d'or, que vous me rendrez quand votre pain aura la vogue. Tenez , mon ami , avec cela commencez toujours par une livre de cerises ; ce n'est pas cher ; faites du pain, et de livre en livre vous arriverez à la vallée.

Grano , prenant Vargent, Monsieur, je n*oublierai jamais la marqun d'amitié que vous me donnez , et vous pouvez être 6Ûr que cet argent vous sera rendu du premier que je gagnerai. Je suis fâché de n'avoir pas un associé tel que vous. Mais si jamais je deviens riche, ce sera vous qui m'apprendrez quel usage on doit faire de son bien. ( // mlue et ien va. )

Akleq. Ce pauvre homme ! je lui ai fait plaisir, el c'est là mon plus grand plaisir. Que dis-tu de ses noyaux?

Argent. Ma foi , mon ami , j'ai eu de la peine à l'écouler sans rire. C'est une terrible chose que la fureur de trouver des secrets. On aime mieux imaginer quelque chose de parfaitement ridicule que de ne rien imaginer du tout.

La Brie, annonçant. Monsieur Durval.

Arleq. , à Argentine. Tiens , voici un de mes meilleurs amis et un homme du plus grand mérite, qui se connaît à tout ce qui se fait dans le monde.

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