SCÈNE VII
ARLEQUIN, ARGENTINE, DDRVAL.
Arleq. Eh ! bonjour, mon cher monsieur Durval ! que je vous présente ma femme, qui arrive dans l'instant d'Italie.
504 ARLEQUIN HAItRE DE MAISON.
DuBT. Ce iKiys-ci ne dédommagera sûrement pas madame de tout c« qu'elle a Quitté dang le sien.
Argent. Je crois, au contraire, monsieur, aToir infiniment gagné à Tfichange.
DcBV. Madame , nous devons être fiers de la préférence. Arleq. Oh ! mon cher ami , tous connaîtrez ma femme * elle n'est pas comme moi, qui ne sais rien : c'est elle qui a lu tout, elle connaît tout, elle passait toutes les journées à Bergame à lire des Ùvres français. Oh ! diable! elle est en état de disputer avec vous. Asseyez- vous donc. (lis s*a$teyent tous trois; Arieqvin continue, ) Et,à propos, conunent vont les arts, mon ami? Où en est cette tragédie que vous dirigez ? avanœ-t-elle? Je ne me souviens pas de son nom : Na... Na... Na... Nasica, je croîs; je n'aime pas ce diable de nom , et je ne sais pas pourquoi votre protégé a été choisir ce Nasica. C'est tiré d*Homère, je crois? DoBV. Eh ! non pas; c'est un sujet romain : la conjuration des Gracqœs. Abuq. Eh bien ! oui ; mais tous ces noms- là ne sonnent pas bien. Gracques, Nasica , je ne sais pas, si j'étais vous, je leur aurais fait donner d^autresnoms. Avance-t-il, votre jeune homme ?
DuBV. Je l'ai abandonné tout à fait. Ces jeunes gens qni commencent à tourner des vers sont d'une indocilité , d'une indépendance qui finit par leur casser le cou. Enfin croiriez-vous , mou ami, que ce jeune homme, à qui je m*intéressais, que je Voulais former et faire connaître, dont je corrigeais même les vers , je lui ai demandé un petit service , et il me l'a refkisé?
AiLEQ. Oh ! ceci est pis ({ue de faire un mauvais Nasica ; c'est être ingrat : fi donc ! ne me l'amenez plus.
Abgbnt. Monsieur, il faut élre indulgent pour la jeunesse. Presque toujours à cet âge-là la tête est mauvaise , et le cœur excellent.
DUBV. Je vous fais juge, madanio, de mes griefs contre mon protégé. Autrefois j*ai fût des vers comme un autre, et j'avais même tourné assez Joliment l'épisode de Pyrame et Thisbé en grands vers; j*ose même dire qu'il y a du feu, du sentiment; enfin, c'est bien , et monsieur Arlequin vous dira que je m*y connais un peu, et que je suis difficile. Ablbq. Eh bien?
DOBV. Eh bien ! monsieur, cet épisode était mort dans mon portefeallle • vous savez que j'ai toujours négligé de faire imprimer tons ces petits riens qui échappent à ma plume. L'autre jour j'ai relu mon épisode , J'en ai été content; et , pour ne pas le perdre , j'ai prié notre jeune homme de vouloir bien le faire entrer dans sa tragédie de Scipion : il me Ta refusé, mais refusé net.
Ableq. Ah! le coquin, il a refusé! c'était tout fait pourtant DuBv. Je vous di*i, j'y avais mis la dernière main. Abgbnt. Mats , monsieur , il me semble que c'était diffidle- DCBv. Point du tout, madame. Assurément je me connais en tragédie: je vous en citerai cent où , au milieu du sujet , l'on parle de tout autre chose ; je vous dirai même que cette diversité d'aventures repose l'attention du spectateur; on est bien aise de perdre de vue Tes premiers personnages, de faire connaissance avec d'autres , et puis de venir retrouver les premiers : mais voilà ce que mon jeune homme n'a pas voulu entendre. Aussi, monsieur Arlequin, j'ai bien fait le serment de laisser là tous ces petits auteurs qui se croient du mérite, qni prennent le feu de leur jeunesse pour du talait, et leur fougue pour du génie. Je vous dirai plus, c'est qu'ils ont nncrr-
SCàflK VIII. dOo
tain nu^pris pour le sang-rroid avec lequel nor.8 écoulons ce qui les enflamme. Je me connais en hommes , mon cher ami ; et je vous assure qu» ces petits messieurs font très-peu de cas de nous ai)lres connaisseurs , qui les jugeons pourtant, qui les formons, dont le métier vaut bien le leur ; car il y a bien plus de mérite à se placer au bout de la carrière , à avertir ceux qui courent des périls qu'ils rencontreront , à leur donner des avis «alutaires, à leur distribuer les couronnes , qu'à les gagner soi-même.
Ableq. Oh ! vous savez bien , mon cher Durval, que je vous ai promis d^ètre toujours de votre avis ; et je n*ai jamais manqué à ma parole.
DURY. La littérature , mon ami, n'est pas la seule qui me donne du chagrin. Vous vous souvenez de ce jemie peintre que je protégeais, dont je voulais faire quelque chose : eh bien ! ce petit monsieur veut me quitter, met lumières ne lui suftisent plus ; il veut aller à Rome voir les tableaux de Rome. Cependant vous savez que j'ai un cabinet rempli de Bouchetii.
Abgbnt. Mais, monsieur, s'il veut faire de grands progr^, il est nécessaire quil voie l'Italie.
DDBV. Je conviens, madame , qu'il y a de beaux tableaux en Italie ; mais, à vous parler vrai , ce grand genre ne me plait point; j*aime mieux nos petits tableaux français, où Ton voit une iietite paysanne qui porte un pot de lait , ou bien un petit bei^er qui joue de la flûte ; c'est gracieux, c'est joli ; il semble que c^est peint av(H2 du couleur de rose ou du blanc , et mes yeux sont plus flattés d'un petit tableau comme cela que de ces grands sujets de votre pays, où les personnages sont toujours dans de grandcii affections, où tous les bonunes sont si bruns, si noirs; on voit lcui*s muscles , leurs nerfs, à en être effrayé. Enfin je n'aime pas vos peintres...
Argent. Cependant, monsieur...
L4 Bbie, annonçant, Bladame la comtesse de Nerville.
Abgbkt. Qui est cette dame-là, mon ami?
Ableq. Diable! c'est une fenune qui a terriblement d'esprit! mais cUc est toujours malade. ( Tout le monde se lève, la comtesse entre. )