LIVRE II
Une triste et faible lumière ; Par delà, c'est la nuit. Le mortel téméraire Qui veut y pénétrer marche sans savoir où. Mais ne point profiter de ce bienfait suprême , Éteindre son esprjt, et s*aveugler soi-même ,
Cest un autre excès non moins fou.
En Perse il fut jadis deux frères , Adorant le Soleil, suivant Tantique loi.
L*un d'eux, chancelant dans sa foi ,
N'estimant rien que ses chimères , Prétendait méditer, connaître , approfondir
De son dieu la sublime essence ; Et du matin au soir, afin d'y parvenir, L'œil toujours attaché sur l'astre qu'il encense. Il voulait expliquer le secret de ses feux. Le pauvre philosophe y perdit les deax yeux, Et dès lors du Soleil il nia l'existence.
L'autre était crédule et bigot :
EC&ayé du sort de son frère , Il y vit de Tesprit l'abus trop ordinaire, Et mit tous ses efforts à devenir un sot. On vient à bout de tout; le pauvre solitaire
Avait peu de chemin à faire ,
Il fut content de lui bientôt.
Mais , de peur d'offenser l'astre qui nous éclaire En portant jusqu'à lui des r^ards indiscrets ,
Il se fit un trou sous la terre , Et condamna ses yeux à ne le voir jamais.
Humains, pauvres humains, jouissez des bienfaits D'un Dieu que vainement la raison veut comprendre , Mais que l'on voit partout , mais qui parle à nos cœun . Sans vouloir deviner ce qu'on ne peut apprendre. Sans rejeter les dons que sa main sait répandre. Employons notre esprit à devenir meilleurs.
INos vertus au Très-Haut sont le plus digne hommage , Et rhomme juste est le seul sage.
FABLE XIX
MYSON.
Myson fut connu dans la Grèce
Par son amour pour la sagesse ; Pauvre , libre , content, sans soins , sans embarras , Il vivait dans les bois , seul, méditant sans cesse ,
Et parfois riant aux éclats.
Un jour deux Grecs vinrent lui dire :
De ta gaieté , Myson , nous sommes tous surpris :
Tu vis seul ; comment peux-tu rire?
Vraiment, répondit-il , voilà pourquoi je ris.
FABLE XX
LE CHAT ET LE MOINl-.AU.
La prudence est bonne de soi ; Mais la pousser trop loin est une duperie : L'exemple suivant en fait foi.
Des moineaux habitaient dans une métairie. Un beau champ de millet , voisin de la maison ,
Leur donnait du grain à foison.
Ces moineaux dans le champ passaient toute leur vie Occupés de gruger les épis de millet.
Le vieux chat du logis les guettait d'ordinaire » Tournait et retournait : mais il avait beau faire , Sitôt qu'il paraissait , la bande s'envolait. Comment les attraper ? Notre vieux chat y songe ,,
Médite, fouille en sgn cerveau ,
LIYBE II. 09
Et trouve un tour tout ueuf . Il va tremper dans Teau
Sa patte, dont il fait éponge.
Dans du millet en grain aussitôt il la plonge ;
Le grain s'attache tout autour.
Alors à cloche-pied , sans bruit, par un détour,
Il va gagner le champ , s'y couche ,
La patte en l'air et sur le dos ,
Ne bougeant non plus qu'une souche.
Sa patte ressemblait à l'épi le plus gros : L'oiseau s'y méprenait, il approchait sans crainte, Venait pour becqueter : de l'autre patte , crac !
Voilà mon oiseau dans le sac.
Il en prit vingt par cette feinte.
Un moineau s'aperçoit du piège scélérat.
Et prudemment fuit la machine ;
Mais dès ce jour il s'imagine Que chaque épi de grain était patte de chat.
Au fond de son trou solitaire
n se retire , et plus n'en sort ,
Supporte la faim , la misère ,
Et meurt pour éviter la mort.
FABLE XXL