LE HIBOU ET LE PIGEON
Que mon sort est affreux ! s'écriait un hibou Vieux , infirme , souffrant , accablé de misère,
Je suis isolé sur la terre , Et jamais un oiseau n'est venu dans mon trou Consoler un moment ma douleur solitaire.
Un pigeon entendit ces mots ,
Et courut auprès du malade :
LIVAB IV. 103
Hélas 1 mon pauvre camarade,
Lui dit-il, je plains bien vos maux.
Mais je ne comprends pas qu*un hibou de votre âge
Soit sans épouse , sans parents ,
Sans enfants ou petits-enfants, ri'avez-vous point serré les nœuds du mariage
Pendant le cours de vos beaux ans?
Le hibou répondit : Non, vraiment, mon cher frère.
Me marier ! Et pourquoi faire P
J*en connaissais trop le danger.
Youliez-vous que je prisse une jeune chouette
Bien étourdie et bien coquette , Qui me trahît sans cesse ou me fit enrager ; Qui me donnât des fils d'un méchant caractère ,
Ingrats, menteurs, mauvais sujets , Désirant en secret le trépas de leur père ?
Car c'est ainsi qu*ils sont tous faits.
Pour des parents , je n'en ai guère , Et ne les vis jamais' : ils sont durs , exigeants ,
Pour le moindre sujet s'irritent,
M'aiment que ceux dont ils héritent; Encor ne faut-Û pas qu'ils attendent long-temps. Tout frère ou tout cousin nous déteste et nous pille.
Je ne suis pas de votre avis , Répondit le pigeon. Mais parlons des amis ;
Des orphelins c'est la famille :
Vous avez dû près d'eux trouver quelques douceurs.
-" Les amis ! ils sont tous trompeurs. J'ai connu deux hibous qui tendrement s'aimèrent
Pendant quinze ans , et , certain jour ,
Pour une souris s'égorgèrent.
Je crois à l'amitié moins encor qu'à l'amour.
— Mais ainsii, Dieu me le pardonne !
Vous n'avez donc aimé personne ?
— Ma foi non , soit dit entre nous.
-^ En ce cas-là, mon clier, de quoi vous plaignez-vous ?
FABLE VI