‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 70 sur 319 · LE LAPIN ET LA SARCELLE · texte numérisé non relu

LE LAPIN ET LA SARCELLE

Unis dès leurs jeunes ans D'une amitié fraternelle Un lapin , une sarcelle ,

lis FABLES.

Vivaient heureux et contents.

Le terrier du lapin était sur la lisière D'un parc bordé d'une rivière.

Soir et matin nos bons amis , ProGtant de ce voisinage.

Tantôt au bord de l'eau , tantôt sous le feuillage ,

L'un chez l'autre étaient réunis.

Là , prenant leurs repas , se contant des nouvelles,

Ils n'en trouvaient point de si belles Que de se répéter qu'ils s'aimeraient toujours. Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. Tout était en commun, plaisir, chagrin, souffrance : Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait ; Si l'un avait du mal, son ami le sentait ; Si d'un bien au contraire il goiltait l'espérance ,

Tous deux en jouissaient d'avance.

Tel était leur destin , lorsqu'un jour, jour affreux ! Le lapin, pour dfner venant chez la sarcelle, . Ne la retrouve plus : inquiet, il l'appelle ; Personne ne répond à ses cris douloureux. Le lapin, de frayeur l'âme toute saisie. Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,

S'incline par-dessus les flots , Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. Hélas! s'écriait- il, m'entends- tu .' réponds-moi.

Ma sœur, ma compagne chérie.

Ne prolonge pas mon effroi :

Encor quelques moments, c'en est fait de ma vie : J*aime mieux expirer que de trembler pour toi.

Disant ces mots, il court, il pleure,

Et, s'avançant le long de Peau,

Arrive enfin près du château

Où le seigneur du lieu demeure.

Là, notre désolé lapin

Se trouve au milieu d'un parterre,

£t voit une grande volière

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OÙ mille oiseaux divers volaient sur un bassin.

L'amitié donne du courage.

Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, Regarde, et reconnaît... d tendresse! d bonheur ! La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de Joie ; Et, sans perdre de temps à consoler sa sœur,

De ses quatre pieds il s'emploie

A creuser un secret chemin Pour joindre son amie ; et, par ce souterrain, Le lapin tout à coup entre dans la volière, Comme un mineur qui prend une place de guerre. Les oiseaux effrayés se pressent en fuyant. Lui court à la sarcelle ; il l'entraîne à rmstaht Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre ; Et , la rendant au Jour, il est prêt à mourir

De plaisir.

Quel moment pour tous deux I Que ne sais- je le peindre

Comme je saurais le sentir !

Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre ; Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin, En voyant le dégât commis dans sa volière. Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin : Mes fusils, mes furets! criaiMl en colère.

Aussitôt fusils et furets Sont tout prêts.

Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,

Fouillant les terriers , les broussailles ; Tout lapin qui parait trouve un affreux trépas ; Les rivages du Styx sont bordée de leurs mânes :

Dans le funeste jour de Cannes,

On mit moins de Romains à bas.

La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rag( Du seigneur, qui remet au lendemain matin

La fin de l'horrible carnage.

Pendant ce temps, notre lapin, Tapi sous des roseaux auprès de l^sarcellç,

Attendait, en treniblant, la mort, Mais conjurait sa sœur de fuir à l'autre bord.

Pour ne pas mourir devant elle.

Je ne te quitte point, lui répondait l'oiseau : Nous séparer, serait la mort la plus cruelle.

Ah ! si tu pouvais passer l'eau !

Pourquoi pas ? Attends-moi... La sarcelle le quitte,

£t revient, traînant un vieux nid Laissé par des canards. £lle l'emplit bien vite De feuilles de roseaux, les presse, les unit Des pieds, du bec ; en forme un batelet capable

De supporter un lourd fardeau ;

Puis elle attadie à ce vaisseau Un brin de jonc, qui servira de câble.

Cela fait, et le bâtiment Mis à l'eau , le lapin entre tout doucement f)tt)s le léger esquif, s'assied sur son derrière , Tandis que devant lui la sarcelle nageant Tire le brin déjoue, et s'en va dirigeant

Cette nef à son cœur si chère.

On aborde, on débarque ; et jugez du plaisir !

Non loin du port ou va choisir Un asile où, coulant des jours dignes d'envie,

Nos bons amis, libres, heureux,

Ahnèrent d'autant plus la vie

Qu'ils se la devaient tous les deux.

FABLE XIV

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