R U TH
Partout aux yeux de Ruth un épi vient s’offrir;
Elle porte ses biens vers le toit solitaire Où Noémi cachait ses pleurs et sa misère.
Elle arrive en chantant : « Bénissons le Seigneur, Dit-elle; de Booz il a touché le cœur.
A glaner dans son champ ce vieillard m’encourage ; Il dit que sa moisson du pauvre est l’héritage. »
De son travail alors elle montre le fruit.
« Oui, lui dit Noémi, l’Eternel vous conduit;
Il veut votre bonheur, n’en doutez point, ma fille.
Le vertueux Booz est de notre famille ;
Et nos lois... Je ne puis vous expliquer ces mots, Mais retournez demain dans le champ de Booz;
Il vous demandera quel sang vous a fait naître; Répondez : Noémi vous le fera connaître;
La veuve de son fils embrasse vos. genoux.
Tous mes desseins alors seront connus de vous.
Je n’en puis dire plus; soyez sûre d’avance Que le sage Booz respecte l’innocence ,
Et que vous voir heureuse est mon plus cher désir. » Ruth embrasse sa mère , et promet d’obéir.
Bientôt un doux sommeil vient fermer sa paupière.
Le soleil n’avait pas commencé sa carrière ,
Que Ruth est dans le champ. Les moissonneurs lassés Dormaient près des épis autour d’eux dispersés ;
Le jour commence à naître ; aucun ne se réveille. Mais, aux premiers rayons de l’aurore vermeille,
POEME. 265
Parmi ses serviteurs Ruth reconnaît Booz.
D’un paisible sommeil il goûtait le repos ;
Des gerbes soutenaient sa tête vénérable.
Ruth s’arrête : « O vieillard, soutien du misérable,
Que l’ange du Seigneur garde tes cheveux blancs !
Dieu pour se faire aimer doit prolonger tes ans.
Quelle sérénité se peint sur ton visage !
Comme ton cœur est pur, ton front est sans nuage.
Tu dors, et tu parais méditer des bienfaits;
Un songe t’offre-t-il les heureux que tu fais?
Ah ! s’il parle de moi, de ma tendresse extrême,
Crois-le; ce songe, hélas! est la vérité même. »
Le vieillard se réveille à des accents si doux.
« Pardonnez , lui dit Ruth , j’osais prier pour vous;
Mes vœux étaient dictés par la reconnaissance :
Chérir son bienfaiteur ne peut être une offense;
Un sentiment si pur doit-il se réprimer ?
Non , ma mère me dit que je puis vous aimer.
De Noémi dans moi reconnaissez la fille ;
Est-il vrai que Booz soit de notre famille?
Mon cœur et Noémi me l’assurent tous deux.
— O ciel ! répond Booz, ô jour trois fois heureux !
Vous êtes cette Ruth , cette aimable étrangère Qui laissa son pays et ses dieux pour sa mère !
Je suis de votre sang , et , selon notre loi ,
Votre époux doit trouver un successeur en moi.