PREFACE. XXI
Et puis, il était si agréable de s'adonner à une douce nonchalance, de laisser son esprit rêver en pleine liberté, créer à son aise, comme à son heure, voltiger d'une idée à l'autre, et ne s'arrêter que sur celle qui lui souriait! Alais son insouciance avait des effets qui n'étaient pas toujours poétiques. Dans la vie pratique, elle conduisit insensiblement Krilof à l'oubli des soins les plus essentiels. Chez lui, tout était en désordre; les meubles, couverts d'une épaisse poussière, n'étaient que rarement nettoyés. Il ne permettait pas même qu'on époussetàt de temps en temps le divan sur lequel il passait, révaut et fumant toujours, la plus grande partie de ses journées, ou accompagnant ses rêveries de quelques airs de violon, enveloppé dans les lambeaux crasseux d'une robe de chambre. Des trois pièces qu'il occupait dans le bâtiment de la Bibliothèque, en face des boutiques du Gastinoï-Dvor^ une était sans emploi, ou, pour mieux dire, il en avait fait une salle à manger ouverte à tous les pigeons du voisinage. Deux fois par jour, il y répandait du grain, et, par le vasistas rarement fermé, ils arrivaient tous à la file, laissant de leur passage des traces qui mettaient le comble à la saleté du logis, dans laquelle notre poëte semblait se complaire.