‹ Fables de Krilof; tr. en vers françaisChapitre 147 sur 161 · LES RASOIRS · texte numérisé non relu

LES RASOIRS

Dans le logis commun par le hasard conduit. Près d'un de mes amis j'avais passé la nuit ; Dès l'aube, ouvrant les yeux à peine, Que vois-je? Mon ami semblait tout agité ! Pourtant, la veille encor, gais et d'humeur sereine, Apres avoir causé, le soir, en liberté,

Nous avions, sans souci, tous deux clos la paupière, Et très-paisiblement dormi la nuit entière.

J'écoute : il était tout changé :

Poussant de petits cris, comme un homme en délire, II trépigne des pieds, il gémit, il soupire. " Quel malheur t'a donc affligé?

Lui dis-je, ému. Cher camarade.

Serais-tu, par hasard, soudain tombé malade?

— Eh ! non , ne prends aucun souci ; Je me rase. — Et c'est là ce qui t'agite ainsi? » M'étant levé, devant la glace Je vois alors mon étourneau Faire si piteuse grimace.

Qu'on eût dit, à coup sûr, qu'il tremblait pour sa peau. Du mal voyant la cause : « Eh! me pris-je à lui dire, Rien d'étonnant ; toi seul as causé ton martyre î V^ois, mon cher, ton rasoir n'est qu'un mauvais couteau, Et tu ne peux ainsi qu'écorcher ton visage.

— Je le sais. Me tiens-tu pour si malavisé? De rasoirs émoussés je fais toujours usage. Et rr;iins comme le feu tout rasoir aiguisé.

— Sottise! mon ami , tout vieux rasoir nous blesse; Un rasoir repassé doit raser à ravir;

Mais c'est alors qu'avec adresse Celui qui l'a sait s'en servir. »

Faut-il être plus clair? Je sais maint personnage, Qui , sans nous avouer le motif qui l'engage.

Craignant les gens d'esprit et leurs malins propos, Plus volontiers choisit des sots, Pour en former son entourage ' .

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