LE BERGER GOURMAND
Le l)ergei' Seva , pour un maître ,
Dans les champs gardait les troupeaux ; Par malheur, chaque jour, ses moutons les plus beaux (On ne savait comment) venaient à disparaître.
Notre homme , avec des airs touchants ,
A tout venant contait ses peines , Disant qu'un loup vorace , apparu dans les champs ,
Croquait les brebis par douzaines.
« Rien d'étonnant, ma foi, disait tout le canton, Brebis et loups jamais n'ont fait très-bon ménage. » Et, pour guetter le loup, chacun veille au village. « Mais comment se fait-il , parfois se disait-on , Que Seva dans sa soupe ait toujours du mouton? Son potage est bien gras , et tous les jours , sans faute , Nous voyons son gruau flanqué d'une entre-côte. » Rien d'étonnant encor : s'il savait s'héberger, C'est qu'il avait jadis servi dans les cuisines ;
Chassé , plus tard , pour ses rapines , De retour au village , il s'était fait berger. Les vaillants du pays dans les forets voisines Cherchant toujours le loup , couraient pour l'égorger.
Mais du loup dans les bois la trace est invisible; Le loup n'avait rien fait : la suite le prouva. Des amis trop zélés Terreur était risible ; Qui croquait tout? C'était Seva!
LEvS DEUX SOURIS.
'.<■ 0 ma sœur, sais-tu l'aventure?
Disait une souris sur le pont d'un vaisseau. L'eau dans le bâtiment s'est fait une ouverture, Et j'en avais, en bas, déjà jusqu'au museau. ( Or, notez que ses pieds étaient mouillés à peine, ) Pour arrêter le mal je me démène en vain.
Rien d'étonnant ; le capitaine , Ivre-mort , reste au lit , pour y cuver son vin ;
De son côté , l'équipage
Ne s'occupe à rien du tout.
L'un dort, l'autre fait tapage.
Et le désordre est partout.
Je me suis presque enrouée
A leur crier d'accourir,
Que , la cale étant trouée ,
Le bâtiment va périr.
204 LIVRE DTXIEME.
et Courir? OÙ donc? ^ Et tous se bouchaient les oreilles,
Comme si , pour mon bon plaisir, Je venais débiter sornettes sans pareilles.
Pourtant le mal est très-profond ;
Si l'on n'y veille, avant une heure,
Le vaisseau va couler à fond.
Mais avec eux faut-il qu'on meure?
Allons , ma sœur, de ce vaisseau
Sauvons-nous , avant la déroute ;
Gagnons la terre, à travers l'eau :
Le rivage est prochain sans doute. ';
Et soudain, d'un commun effort.
Nos deux souris aventurières.
Du pont franchissant les barrières.
S'élancent dans la mer, pour y trouver la mort. Quant au vaisseau, rentrant aux mers de la patrie, Grâce à son chef habile, il put, sans avarie.
Une heure après, toucher au port.
Mais j'entends le lecteur me dire :
i: Expliquez-vous alors sur ce chef aviné. Ces matelots oisifs, cette eau dans le navire. « La trouée était faible et le dégât borné ; La chose en un clin d'oeil avait été finie; Quant au reste, lecteur, tu l'auras deviné :
C'était... c'était la calomnie.